Rwanda, 20 ans après le génocide: le pèlerinage de Scholastique Mukasonga

En l’espace de trois mois, d’avril à juillet 1994, le génocide au Rwanda a provoqué la mort de quelque 800 000 Tutsis, des hommes, des femmes et des enfants persécutés parce que Tutsi après des décennies de discriminations et de pogroms commis en toute impunité. Durant la même période, des Hutus considérés comme des opposants au régime du président Habyarimana ou hostiles aux tueries furent également exécutés par les extrémistes hutus.

Scholastique Mukasonga © Catherine Hélie Gallimard Scholastique Mukasonga © Catherine Hélie Gallimard
La Chronique, magazine mensuel d'Amnesty International France, consacre son dossier spécial de mars aux vingt ans du génocide au Rwanda dans lequel Scholastique Mukasonga, lauréate du prix Renaudot 2012, livre son témoignage. Cette écrivaine, rescapée tutsie, est aujourd’hui âgée de 53 ans. En 1994, 27 membres de sa famille dont sa mère ont été massacrés.


PELERINAGE A GITAGATA

Me voilà de nouveau à Kigali. Pour un séjour, il est vrai, un peu particulier. Je n’ose pas dire officiel. Le prix Renaudot m’a valu une invitation de l’Institut français. Je dois y rencontrer lycéens, étudiants, personnalités francophones.

Kigali. Impossible de décrire les métamorphoses de la ville. En ce mois de septembre 2013, je ne reconnais pas le Kigali que j’ai parcouru il y a quatorze mois, qui n’était plus le même que celui qui m’avait étonné un an auparavant et n’avait évidemment plus rien à voir avec la bourgade maussade de ma jeunesse, lorsque j’étais élève au lycée Notre-Dame-de-Cîteaux. En contrebas du rond-point central, la vieille église de la Sainte-Famille, avec ses briques missionnaires, semble être le seul témoin incongru du génocide.

A-t-on oublié le génocide ? Est-on déjà au-delà de la réconciliation ? Les habitants de Kigali sont aux affaires. Ils travaillent, ou cherchent coûte que coûte un boulot, s’inventent au besoin un job. Le travail, ce serait cela la réconciliation ? En tout cas, les jeunes comme les moins jeunes se ruent vers les études, ceux qui le peuvent vers les universités. Dans les rues de Kigali, et surtout sur les routes de la campagne, on croise des foules d’écoliers en uniforme. Ce sont eux le nouveau Rwanda, Rwanda 2020.

En attendant, Kigali se rêve en petit Singapour, en Hong-Kong africain.

Quitter le monde des humains

Une journée de mon programme est consacrée aux lycées de Nyamata. Nyamata, c’est là que ma famille a été déportée en 1960 parce que Tutsie. C’est là, à quelques kilomètres, à Gitagata, dans le village de regroupement qui nous avait été assigné, qu’elle a été assassinée en avril 1994. J’y suis retournée bien des fois, toujours avec appréhension, redoutant que ma douleur ne soit trop forte. Que vais-je dire aux jeunes de Nyamata ? Que vont-ils me demander ? Que savent-ils de ce qui s’est passé à Nyamata ? Du génocide qui, ici, a été total, qui a anéanti à près de 100 % des « exilés de l’intérieur ». Si je suis encore en vie, c’est que je n’y étais plus.

Je découvre la large avenue que suit la voiture de l’Institut pour sortir de Kigali. Où sommes-nous ? Est-ce bien Kicukiro ce quartier que je croyais bien connaître ? Comment y retrouver le sentier que j’empruntais pour rentrer chez moi, à Gitagata ?

C’est à partir du marché de Gihanga que je me retrouve en pays connu, c’est de là que s’amorce la descente vers la vallée de la Nyabarongo. La pente est abrupte. C’était autrefois un parcours difficile, sur une piste crevassée de profondes ravines, surtout par temps de pluie. Il fallait plus d’une heure pour faire les 14 km qui séparent Kigali de Nyamata… quand la piste n’était pas coupée. Aujourd’hui la large route goudronnée vous conduit à Nyamata en vingt minutes. Nyamata est devenue une banlieue de Kigali. J’ai peine à distinguer les méandres de la Nyabarongo comme tronçonnée par la coulée de verdure de la large vallée. Je pense à tous ceux qui ont cherché refuge dans ces marais. Chaque jour, selon des horaires précis, c’était leur « travail », les tueurs tentaient de les débusquer.

Du vieux pont métallique, il ne reste que la base de deux piliers. Je chasse de mon esprit les images des humiliations et des violences que faisaient subir aux lycéennes rentrant chez elles pour les vacances les militaires du check-point à l’entrée du pont. Franchir la Nyabarongo, c’était quitter le monde des humains pour entrer dans celui où vous n’étiez plus qu’un inyenzi, un cafard.

« Elle est revenue »

Nyamata bruit de toutes les rumeurs. On va construire à proximité un grand aéroport international. Les travaux sont sur le point de commencer. Les gros engins sont déjà sur place. Projets, prospectives, spéculations… Suis-je entrée en Utopie ?

Je suis attendue par les élèves et les professeurs du complexe scolaire. On fait comme si on me reconnaissait : « Skolastika, elle est revenue ! » Je m’attendais à m’adresser à mes auditeurs en kinyarwanda mais les questions fusent de toutes parts en français. Les filles sont les plus hardies. J’ai l’impression qu’elles s’identifient à moi et moi, je me revois, quarante ans en arrière, comme si j’étais en face de la petite fille que j’étais. Je suis pour tous ces élèves un espoir et une promesse. Tous, filles comme garçons, affichent leur fierté. C’est donc qu’il y a un avenir pour les écoliers et les écolières de Nyamata. Je reviens à Kigali chargée de cette promesse et de ces espoirs.

De retour à Nyamata. Cette fois, je suis seule. J’y vais pour les miens et pour tous ceux de Gitagata. Je ne vais pas sur leurs tombes, ils n’en ont pas. Leurs crânes et leurs os sont dans les vitrines de l’ossuaire de l’église de Nyamata transformée en mémorial ou tombés en poussière sous les cailloux de la colline de Rebero.

À la sortie de Nyamata, je prends la large route goudronnée vers la frontière du Burundi. La piste qui mène à Gitagata est sur la droite. Je cherche mes repères. L’école primaire de Maranyundo, chez les protestants, est toujours là, un peu plus loin, des bâtiments en construction : le futur collège. Après, c’était la maison de Rugambwa, notre dernière étape avant l’école. Plus rien de tout cela à présent, un hameau de petites boutiques. Ai-je été trop vite ? J’hésite. Mais non, c’est bien la piste.

La piste monte un peu, puis, sur la gauche, la colline de Rebero. C’est là que les habitants de Gitagata se sont regroupés pour résister aux tueurs, c’est là qu’ils ont été tués. Au pied de la colline, une grande tente blanche. « C’est un lieu de prière adventiste », me dit le vieux gardien. Il a été choisi comme gardien parce qu’il est d’ici. Il vit seul. La prière a lieu une fois par semaine. Personne d’autre n’a le droit de s’installer ici. Le gardien de la tente adventiste me dit que, lui, il a choisi de rester là, à Rebero. Il est en quelque sorte le gardien de tous ceux qui sont tombés au sommet de la colline : « Je suis là où je dois être, j’ai tout vu, je sais que ton frère Antoine, sa femme, et tous ses enfants ont été tués là-haut. On voudrait y ériger un monument mais les rescapés hésitent comme s’ils avaient peur d’être dépossédés de leur colline. Moi, je suis là, je veille ».

Un deuil impossible

La piste est de plus en plus défoncée. De part et d’autre, là où s’élevaient les maisonnettes des déplacés tutsis, il n’y a plus rien, rien qu’un fourré inextricable. À peine si les fleurs d’un rouge éclatant d’une érythrine signalent les vestiges d’une présence humaine.

J’aperçois enfin le grand ficus, l’ikivumu, qui marque le passage de Gitwe à Gitagata. Au Rwanda, les arbres sont des arbres-mémoire. La descente commence jusqu’au lac Cyohoha où j’allais chercher de l’eau et qui lui aussi a disparu, mystérieusement asséché. Un peu plus loin, sur la gauche, je devrais reconnaître l’emplacement de la maison d’Antoine mon frère aîné grâce aux arbres exotiques qu’il avait plantés. La première fois que j’étais revenue à Gitagata, j’avais pu m’agenouiller à leur pied. Impossible à présent de les distinguer, étouffés par cette broussaille sèche et épineuse.

La piste devient impraticable. Je continue à pied, la maison des parents n’est pas bien loin. Lors de mes précédentes visites, j’avais reconnu sans hésiter l’endroit. Aujourd’hui, j’hésite. Les taillis impénétrables ont tout recouvert. J’interroge une passante, la première que je croise sur cette piste qui ne mène plus nulle part. Je la trouve bien trop jeune pour se souvenir de ceux qui ont vécu ici. Je l’interroge mais je sais que c’est comme si je parlais à moi-même : « La famille de Cosma, cela vous dirait quelque chose ? 

Cosma ? Oui, j’en ai entendu parler. Les gens disaient qu’il lui resterait au moins une fille puisqu’elle était à l’étranger, c’est peut-être vous ? ».

Elle connaît les noms de tous ceux qui ont habité ici. Nous essayons de les repérer. Là, c’était chez Protase, là chez Ngoboka et après chez Cosma – Mais non, ici c’est chez Cosma, puis c’est Ngoboka et ensuite chez Protase ».

Un jeune homme qui s’est arrêté pour nous écouter confirme ce que je viens de dire : « Chez, Cosma, c’était là ».

Je reste impuissante devant le fourré jauni et toujours vivace qui me défie de toutes ses épines. Je savais bien qu’il n’y avait rien à attendre d’un pèlerinage sur les lieux des massacres, même si je m’en fais une obligation à chacun de mes séjours au Rwanda. On ne fait jamais le deuil d’un génocide.

Permettez-moi de citer ce que j’écrivais dans ma nouvelle Le Deuil dans le recueil L’Iguifou :
« La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine, mais d’une énergie que rien ne pourra briser. Toi aussi, cette force t’habite, qu’on ne vienne pas te parler de deuil si ces mots signifient que les tiens s’éloignent. Au contraire, ils sont à tes côtés pour te donner le courage de vivre, de triompher des épreuves…».

Cette énergie, ce courage de vivre, je les ai rencontrés souvent au Rwanda. Il suffira d’un exemple pris parmi tant d’autres : la coopérative Ubutwari kwo kubaho, Le courage de vivre, dans le district de Karama, a pour objectif de « réunir les Rwandais autour d’activités communes et productives pour rebâtir notre patrie commune qu’est le Rwanda ». La coopérative a été fondée en 1996. Elle regroupe des veuves du génocide des Tutsis, des femmes dont les maris sont détenus pour crimes de génocide ainsi que les maris libérés après avoir avoué et s’être repentis de leurs crimes : « Nous étions une communauté à problèmes multiples, en difficultés graves, déclare la présidente de l’association, mais à force de travailler ensemble nous avons brisé le défi de l’isolement et nous sommes parvenus à vivre ensemble ».

Vivre ensemble, il n’y a pas d’autre voie pour le Rwanda de demain.         

Scholastique Mukasonga

Dernier ouvrage : Ce que murmurent les collines, Gallimard - mars 2014
Prix Renaudot pour Notre-Dame du Nil, Gallimard, 2012.

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