Réfugiés: la rencontre des Glières

En Haute-Savoie, des lycéens recueillent à plusieurs mains l’histoire d’un jeune Afghan. Le périple littéraire commence en janvier 2015, quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo. L’esprit pollué par une quantité de questions et « d’informations » lues sur les réseaux sociaux, les secondes d’aquaculture de « Madame Nevez » ont rendez-vous avec Khairollah, jeune apprenti en CAP.

Khairollah, par © Karl Joseph Khairollah, par © Karl Joseph

«Mais qu’est-ce qu’il fout Benj'?!» Benjamin, 17 ans, est en retard ; normal. Il ne répond pas au téléphone ; anormal. «Ça m’embête de partir sans lui… Il s’est beaucoup investi dans le projet.» Aline Nevez s’impatiente. Le temps est compté. Presque 13 heures. Le retardataire arrive enfin. Soulagement de l’enseignante: ses 15 élèves sont présents ; Khairollah, leur héros afghan aussi. Le bus peut enfin démarrer. Direction: le plateau des Glières, à une heure de route d’Annecy. Programme: une journée et demie d’écriture à 1450 m d’altitude pour mettre un point final à la rédaction du carnet d’exil de Khairollah et à près de deux années de collecte d’informations. Ambiance studieuse au fond du car, écouteurs vissés sur les oreilles. Entre deux raps, Matthias, Adrien, Marius, Benjamin, Ariel, Michel et Jules se repassent le récit du troisième naufrage de Khairollah, au large d’Izmir en Turquie, non loin des côtes grecques. La sinueuse ascension se termine sur le parking du centre collectif de loisirs La Métralière, une ancienne étable devenue propriété de la Fédération des œuvres laïques de Haute-Savoie (FOL 74). Derrière le bâtiment sur les alpages, les belles Tarentaises broutent, cloche au cou. Au loin se profile la monumentale sculpture d’Émile Gilioli, inaugurée en 1973 par André Malraux, en hommage aux maquisards. Mais l’heure n’est ni au concert ni au recueillement, ni à la contemplation du paysage. Les ados ont les «crocs». Khairollah est partagé: rejoindre la table des adultes ou celle des copains. Il fera la navette, soucieux de ne décevoir personne. Sandwichs et chips vite engloutis, les choses sérieuses peuvent commencer. Auparavant, les garçons ont besoin de se dégourdir les jambes et de se passer le ballon rond pour ensuite «mieux se concentrer».

Dans une salle de classe équipée à la hâte d’ordinateurs portables, d’imprimantes et d’une carte retraçant l’exil de Khairollah, Aline Nevez expose le programme des prochaines 36 heures, entourée d’Angèle Facy, chargée de coopération internationale à l’Institut des Sciences de l’Environnement et des Territoires d’Annecy (ISETA) et de Sébastien Cisilkiewick professeur d’histoire. Nabil Louaar, écrivain français et savoyard d’origine algérienne, partenaire souvent sollicité par Angèle Facy, retrouve la joyeuse équipe. Depuis un an, il accompagne les élèves de «Madame Nevez» dans l’écriture du «bouquin». «Franchement, c’est un plus de l’avoir. On est des lycéens. On connaît pas grand-chose aux livres!», raconte Ariel «en mode poli».

Nabil pose les règles: «On n’est pas là par hasard les mecs. C’est quoi notre objectif?». En chœur: «Écrire un livre sur l’histoire de Khairollah».

Pas le droit de laisser tomber

L’aventure tient du miracle. Celui de l’altérité. Aline Nevez, professeur d’anglais et d’éducation socioculturelle n’en revient toujours pas. «Ce sont des jeunes qui ne lisent pas, n’écrivent pas et ne regardent pas toujours ce qu’il se passe autour d’eux. Leur passion, c’est la pêche, pas les livres. Quand ils m’ont annoncé vouloir écrire le récit d’exil de Khairollah, j’ai été bluffée. Mais je les ai mis en garde: “Si vous décidez de vous engager, vous allez jusqu’au bout. Toute sa vie, Khairollah a été abandonné, trahi, maltraité. Vous n’avez pas le droit de le laisser tomber”». Ces garçons-là ont le verbe haut, le pantalon de survêt bas et une parole qui vaut de l’or. Leur pote Khairollah, ils ne l’abandonneront pas.

Le périple littéraire a commencé en janvier 2015, quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo. L’esprit pollué par une quantité de questions et «d’informations» lues sur les réseaux sociaux, les secondes d’aquaculture de «Madame Nevez» ont rendez-vous avec Khairollah. Depuis quelques semaines, ils le croisent dans l’enceinte de l’établissement, lui serrent la main et échangent avec lui quelques mots d’ados. Khairollah n’est pas scolarisé à l’ISETA, il est apprenti, en bleu de travail, en CAP maintenance des collectivités.

Le «champion de la soudure à l’arc», comme le décrit son patron, Vincent Viard, entre dans la classe et se pose devant les 15 garçons. Il s’excuse de son niveau de français puis déroule l’histoire qui est la sienne. De la disparition de ses parents morts dans le bus qui les conduisaient à Kaboul, quand il avait 10 ans, à son arrivée à Annemasse, du côté du lac de Genève, en juillet 2013. Il précise appartenir à une minorité chiite, en Afghanistan, les Hazaras. Il raconte la blessure causée par l’abandon de Feyzollah, le petit frère de 7 ans. Il décrit les montagnes du Pakistan, le premier mort et retrace les milliers de kilomètres parcourus avec la menace des policiers, des gardes-côtes, des passeurs. Il dit le froid, la faim, les vaines tentatives, les humiliations, le labeur, sous le soleil d’une marbrerie, en Iran à plus de 50 °C… Il décrit les dollars enroulés dans du scotch pour les préserver de l’eau. Il se protège de la prison, attentif à son petit sac à dos, l’indéfectible compagnon de route, le sanctuaire des rares photos de famille et de ses papiers d’identité, bientôt avalé par la mer entre la Turquie et la Grèce. «Khairollah a parlé pendant une heure. À la fin, j’ai demandé aux élèves s’ils avaient des questions. Il y avait un silence de plomb. Ils étaient soufflés», se souvient l’enseignante. Une semaine plus tard, remontés comme une pendule, ils lui disent: «Il faut faire quelque chose. Le lycée est grand, on va tous se cotiser pour faire venir en avion le petit frère». Impossible, leur répond-elle. Ils ne se démontent pas. Un petit groupe a cette idée saugrenue: «Alors, on va écrire un livre pour que tout le monde sache ce qu’il a vécu». Le reste de la classe suit, sans réserve, avec enthousiasme et lucidité: il leur faudra s’accrocher et respecter la parole donnée.

Un groupe par pays traversé

Aline obtient de sa hiérarchie un soutien sans faille ainsi que le précieux appui de Nabil Louaar. Le projet est sur les rails. Le groupe des 15 garçons a déjà réfléchi à une méthode de travail: «On a décidé de faire quatre groupes. Un pour chaque pays traversé: l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie et les pays européens», se souvient Thomas. Dès la rentrée de septembre 2015, après les cours et les heures de travail, en roue libre, ils retrouvent Khairollah, et écoutent plus précisément le récit de sa fuite. Aline leur fait confiance, elle leur laisse les clés de sa salle et leur prête un enregistreur: «On entend un ado se confier à d’autres ados, sans tabous. Avec des adultes, ça n’aurait pas été pareil». L’enregistrement est évocateur, on y entend les rires, les vannes, le bruit du paquet de chips, les silences. On devine les gorges nouées. Près de six heures d’enregistrement à reporter sur la page blanche. Une montagne.

De retour en salle de classe, Nabil propose un premier exercice aux adolescents «parce qu’on ne peut pas presser Khairollah comme un citron»: un mot pour qualifier l’émotion de leur première rencontre avec le jeune Afghan. Silence d’abbaye. Les bustes se penchent sur le petit carré de papier blanc. Après quelques instants, Nabil scotche les feuilles au tableau, les lit à voix haute et demande à leurs auteurs de préciser les termes: tristesse, courage, incroyable, touchant, impressionnant, émouvant, exceptionnel, époustouflé, etc. «Quand je lui ai serré la main, la première fois, je me suis dit que c’était un ado comme nous. J’ai bien entendu son accent, mais jamais j’aurais cru…», explique Ariel. Lui, a écrit «Normal». L’écrivain leur demande d’aller plus loin. «On va dépasser le récit clinique frontière/passeurs. Quels ingrédients pour ce récit? Quelle respiration? Quelles images?». Moment de réflexion pour les élèves. Puis la voix grave de Maxime sort du bois: «Du ressenti, de l’émotion?». Nabil, satisfait, lève les bras au ciel: «Faites-nous chialer! On peut y aller, on s’est touché le nez! L’écriture, c’est aussi un moment de recentrage.» L’exercice est laborieux. Ils s’y frottent comme de valeureux soldats. Yanis et Lucas, au fond de la classe, des taiseux, lisent les quelques lignes qu’ils ont écrites. Des maladresses, du cœur et un refrain commun: «Je ne pense pas que j’aurais pu faire ce qu’il a fait. À 11 ans, c’est incroyable…»

Khairollah est assis devant, jambes et mains croisées. Il observe, écoute, baisse la tête, semble perdu dans ses pensées. «Non, en fait, il est stressé. Ça tombe super mal: demain, c’est son oral d’histoire-géo pour le CAP. On va réviser à côté». Angèle, Khairollah et Christophe Colomb s’éclipsent dans une salle voisine. Demain midi, le lycéen reviendra de son examen avec la banane. Il a obtenu du jury des félicitations orales, et réussi à faire des ponts entre l’Amérique de Christophe Colomb et son Afghanistan.

«Notre livre sera choquant, réel»

La résidence suit son cours et s’organise autour des groupes de travail géographique. Les uns à la retranscription des enregistrements, les autres aux recherches iconographiques ou encore aux illustrations. «Notre livre, il sera bien écrit, bien raconté, avec un témoignage choquant, réel. Et il sera agréable à regarder», projette Matthias, tout à son art de l’esquisse. Et Maxime de préciser: «Khairollah, c’est un garçon de notre âge. C’est pour ça que ça nous a autant touchés. Ceux qui ont la haine? Je suis en colère contre eux. Ils ignorent tout. Pour eux, les immigrés, ce sont des gens qui viennent pour toucher le RSA, les mains dans les poches. Ce n’est pas du tout le cas! Quand on connaît l’histoire de Khairollah, ce qu’il a vécu, les atrocités… C’est impressionnant.» Et si demain l’ami Khairollah n’était plus le bienvenu en France? «Je serais dégoûté. Je ne trouverais pas ça normal. Je n’ai jamais vu quelqu’un bosser comme ça. Avec tout ce qu’il a vécu… Il est intégré, il n’a pas à changer. Il doit rester en France. Sa place, c’est ici, pas ailleurs. C’est tout», statue Matthias, avec le sérieux de ceux qui ne tergiversent pas. Ariel Martinez, «fils d’un immigré argentin arrivé il y a vingt-sept ans en France», prépare les futures dédicaces: «J’écrirai: “On vient de loin”. Parce que bon, on est des lycéens et on écrit un livre…»

Ils sont rassemblés au pied de l’impressionnant monument national de la Résistance et Benjamin en explique à Khairollah le contexte historique. Ariel, qui dit être entré en résistance depuis qu’il est né, rapporte le courage de ceux qui ont combattu les Allemands. Maxime conclut: «Vivre ou mourir. On n’a pas d’armes mais on sait écrire».

Par Laétitia Gaudin

Le reportage “Réfugiés : la rencontre des Glières” a été publié dans le numéro d’octobre de la Chronique d’Amnesty International

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