Vers un traité sur le commerce des armes. Oscar Arias, appelle à « une action rapide et efficace »

 Amnesty International a organisé le 14 février, dans le cadre des négociations du traité sur le commerce d’armes à New York, un événement parallèle entre deux sessions plénières. Parmi les intervenants, Oscar Arias Sánchez, ancien président du Costa Rica et Prix Nobel de la Paix en 1987. Dans son discours, inspiré des vers d'Antonio Machado, il a rappelé les conséquences meurtrières d’un commerce des armes dérégulé.

 

Amnesty International a organisé le 14 février, dans le cadre des négociations du traité sur le commerce d’armes à New York, un événement parallèle entre deux sessions plénières. Parmi les intervenants, Oscar Arias Sánchez, ancien président du Costa Rica et Prix Nobel de la Paix en 1987. Dans son discours, inspiré des vers d'Antonio Machado, il a rappelé les conséquences meurtrières d’un commerce des armes dérégulé.

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Par Oscar Arias Sánchez

« MARCHEUR, LES TRACES DE TES PAS FONT LA ROUTE

 

 

Un TCA efficace pour le développement et la sécurité : Réconcilier l’ambition et les contraintes de mise en œuvre.

 

Mes chers amis,

 

J’ai été invité parmi vous aujourd’hui pour vous parler de l’équilibre entre l’ambition et les contraintes de mise en œuvre de ce traité ; l’équilibre entre les idéaux et la réalité ; l’équilibre entre les espoirs de paix et les intérêts nationaux. J’ai conscience de la distance qui sépare les rêves des actes, certainement comme tout serviteur de l’État de longue date et comme quiconque consacre sa vie à la recherche de la paix. Pour traverser ce terrain rocailleux, il faut savoir prendre des décisions difficiles, garder confiance et avoir de la chance. On n’y trouve ni sentier balisé, ni panneau indicateur, et il n’existe aucune carte pour vous montrer la voie. Le grand poète espagnol Antonio Machado décrit parfaitement ceci à travers ces mots : « Caminante, no hay camino… Marcheur, les traces de tes pas font la route, et rien d’autre ; marcheur, il n’y a pas de chemin, sinon celui que tu fais en marchant. En marchant tu fais la route, et lorsque tu regardes en arrière, tu vois le sentier que tu n’emprunteras plus jamais. »

 

Ces vers, qui sont parmi les plus célèbres dans ma langue, s’adressent directement aux instigateurs du traité sur le commerce des armes. Au cours des quinze dernières années, nous aussi avons avancé à l’aveuglette, en quête de la meilleure voie entre l’ambition et les contraintes pratiques. Cette année plus que jamais, à l’approche des sessions finales qui détermineront le succès ou l’échec de cette initiative, nous sommes soumis à une immense pression pour savoir quand faire des concessions, quand faire preuve de fermeté et comment obtenir le soutien nécessaire sans perdre de vue notre chemin. Si le travail accompli dans ma vie m’a appris quelque chose, c’est que dans ces moments-là, il est vital de garder en tête les enjeux. Avant de faire des compromis, nous devons nous rappeler ce qui ne peut pas faire l’objet de compromis. Avant d’être pragmatiques, nous devons veiller à ce que nos idéaux restent ancrés dans nos esprits. C’est pourquoi aujourd’hui, je voudrais revenir au début – pas seulement 15 ans en arrière, au début du chemin vers un traité sur le commerce des armes à New York – mais encore plus loin, au début de mon propre chemin et de celui de mon pays.

 

Beaucoup de vous ici connaissent bien l’histoire du Costa Rica, cette petite nation qui a accompli de grandes choses. En 1948, notre gouvernement a choisi d’abolir l’armée et de déclarer la paix au monde entier. Pour nous, la paix n’est plus un concept qui semble idéaliste et peu réaliste.

 

C’est au contraire le fondement de notre État moderne et la base des réussites concrètes qui ont suivi. L’argent que nous avons économisé en supprimant nos forces armées a été investi dans l’éducation et la santé de nos populations. Nous avons ainsi atteint un niveau de développement humain qui surpasse de loin celui de beaucoup de nos voisins. Cela nous a également permis de bénéficier d’une tribune pour montrer l’exemple et négocier lorsque, dans les années 80, des guerres civiles et des troubles violents ont éclaté dans d’autres pays d’Amérique centrale, plongeant notre région dans un état de crise.

 

Les accords de paix que nous avons signés en 1987 comportaient des engagements qui ont fini par mettre un terme à ces conflits et ont conduit à une nouvelle ère de développement pour notre région, mais la circulation irresponsable d’armes légères au cours des précédentes décennies avait causé des dégâts et a continué de semer le chaos dans nos sociétés. De longues années après que des fournisseurs ont transféré des armes à des armées ou à des forces paramilitaires d’Amérique centrale dans les années 80, ces armes ont été retrouvées entre les mains de gangs errant dans la campagne du Nicaragua, ou de jeunes garçons dans les rues de San Salvador. D’autres armes ont été réexpédiées à des groupes paramilitaires ou de guérilla en Colombie, prêtes à alimenter une nouvelle guerre et à détruire encore plus de vies. En Amérique centrale, nous avons appris à nos dépens qu’un transfert d’armes à destination d’un pays en développement est comparable à un virus dans une salle pleine à craquer : il est incontrôlable et peut se propager de manière inattendue. En observant les événements qui se produisaient dans ma région, j’ai compris que la même histoire se répétait, encore et encore, dans les pays en développement du monde entier.

 

C’est dans ce contexte que José Ramos-Horta, Sa Sainteté le Dalaï Lama, Susan Waltz d’Amnesty International, Donald Gann de l’American Friends Service Committee, Elie Wiesel, Betty Williams et Gururaj Mutalik de l’International Physicians for the Prevention of Nuclear War, m’ont rejoint ici à New York en 1997, alors que nous dévoilions notre Code de conduite international sur les transferts d’armes. Au cours des quinze années suivantes et grâce à des groupes de travail et des séminaires, des résolutions et des révisions, d’innombrables heures de travail de la part de centaines de personnes, et le soutien d’amis à travers le monde, ce code a pris la forme d’une initiative en vue d’un traité, avant de devenir ce qu’il est aujourd’hui. Tant de travail ! Mais l’important n’est pas ce qui s’est produit pour nous ces quinze dernières années. Ce qui compte vraiment, c’est ce qui s’est produit dans le monde. Pendant que nous réalisions ce travail difficile, des millions de civils ont été tués par des armes légères et de petit calibre circulant librement à travers les frontières, pour la plupart dans des pays en développement. Plusieurs milliers d’enfants soldats ont été armés. Des familles ont été brisées. Et il est impossible d’évaluer les dégâts provoqués par les décisions des pays pauvres qui ont préféré acheter des armes illégales et inutiles, détournant ainsi des fonds qui auraient dû être consacrés à l’éducation et au système de santé. L’absence de prise de dispositions réglementaires contraignantes sur le commerce des armes par la communauté internationale a affecté des millions de personnes.

 

Ces personnes sont notre ambition. Elles sont notre idéal. Elles justifient les longues nuits passées sur des éléments de détail du traité. Notre défi ne consiste pas à faire signer un document. Notre défi consiste à rendre justice à ces victimes de la violence. Notre défi consiste à nous assurer que notre objectif devienne réalité. Ces hommes, ces femmes et ces enfants méritent tout simplement une action rapide et efficace.

 

J’insiste sur ce point : « une action rapide et efficace ». S’il est faible, le traité sur le commerce des armes ne nous sera d’aucun secours. Comme je l’ai souvent répété, notre monde ne manque pas de nobles déclarations quant à la réglementation du commerce des armes. Même l’institution qui nous réunit aujourd’hui, les Nations unies, a été fondée sur une telle promesse. La promesse que nous pourrions dormir en paix après la plus abominable des guerres. L’article 26 de la Charte des Nations unies stipulait qu’ « Afin de favoriser l'établissement et le maintien de la paix et de la sécurité internationales en ne détournant vers les armements que le minimum des ressources humaines et économiques du monde, le Conseil de sécurité est chargé […] d'établir un système de réglementation des armements. » Cette promesse n’a pas été tenue. Le Conseil de sécurité n’a pas relevé ce défi. Cette promesse est restée lettre morte, sans changer quoi que ce soit à la vie des gens.

 

C’est pourquoi nous sommes là. Et c’est pourquoi nous ne pouvons pas abandonner avant qu’un traité n’interdise les transferts d’armes s’il existe un risque substantiel que celles-ci soient utilisées pour commettre ou favoriser de graves violations du droit international ou des droits humains. Nous ne pouvons pas abandonner avant d’obtenir un traité à la portée globale, qui englobe non seulement les armes classiques, y compris les armes légères et de petit calibre, mais également les munitions, composants et accessoires, ainsi que la technologie et l’expertise qui y sont liées. Nous ne pouvons pas abandonner avant qu’un traité ne comporte des procédures rigoureuses quant à l'octroi des permis, l'obligation de transparence et de rendre publiquement des comptes. Ce dernier point est d’une importance capitale. Aucune mesure mise en œuvre, aucune procédure établie ne sera utile si tous les pays ne s’engagent pas à divulguer leurs transactions de manière transparente.

 

Il s’agit certainement de l’un des aspects les plus délicats de la mise en œuvre de ce traité. Les États demanderont pourquoi ils devraient accepter de sacrifier une partie de leur propre souveraineté ou de leur pouvoir discrétionnaire dans le seul but de soutenir notre cause. Je leur répondrai qu’aucune définition de la souveraineté ne peut inclure la liberté de permettre que soient perpétrées des violations des droits humains, que soient tués des innocents, que les plus nécessiteux et les plus démunis du monde soient opprimés. Aucune définition de la sécurité nationale ou de la légitime défense ne laisse de place à de tels actes. Ces concepts sont profondément ancrés dans le cadre du droit international que notre monde a développé au cours des cinquante dernières années. Le traité sur le commerce des armes se contente de relier le fait de permettre ces violations au fait de les commettre. Il se contente de combler les lacunes des promesses passées afin de faire face aux exigences et aux dangers de ce nouveau millénaire.

 

Dans le monde d’aujourd’hui, ce traité ne repose plus uniquement sur une notion d’idéalisme. Il repose sur des préoccupations pratiques. Il repose sur la notion de légitime défense, même pour les plus riches et les plus puissantes des nations. J’ai évoqué les changements survenus ces quinze dernières années, mais l’un des changements les plus significatifs est sans aucun doute le fait que le monde est devenu plus petit, pour le meilleur et pour le pire. Les tragédies et le terrorisme nous ont démontré, de manière nouvelle et terrifiante, que nos frontières ne nous protègent plus. Plus que jamais, nous faisons partie d’une seule et même famille humaine. Il est devenu plus difficile pour les superpuissances d’ignorer les troubles et les violences dans les nations en développement.

 

Les violences au Mexique et en Amérique centrale provoquent des vagues d’immigration vers le nord. Les violences au Moyen Orient menacent la sécurité du monde entier. La peur du terrorisme domine l’actualité et nos politiques. Il est légitime de craindre que des réseaux terroristes s’emparent d’une arme nucléaire, tout comme il est légitime de craindre que des fusils, des grenades et des mitrailleuses tombent entre leurs mains, sans parler des mains des jeunes gens, des gangs et des cartels de la drogue. Qui a dit que tuer des milliers de personnes d’un seul coup était pire que tuer des milliers de personnes l’une après l’autre et jour après jour ? Étant donné le contexte de violence actuel, il n’a jamais été aussi urgent, pour les pays en conflit comme pour tous les pays, de mettre un terme à la vente d’armes mettant en danger la vie de tous nos enfants.

 

Mes amis,

 

J’ai commencé aujourd’hui par vous parler de chemins – le chemin de mon pays, le chemin de ma région, le chemin du traité sur le commerce des armes depuis sa création dans cette ville. L’un des chemins les plus improbables et extraordinaires que j’ai suivis dans ma vie m’a conduit non loin de cette pièce, il y a un peu plus de deux ans. C’était un jour de débuts et de fins. C’était la dernière fois que je représentais mon pays en tant que président. C’était aussi la première fois que le Costa Rica présidait le Conseil de sécurité. Ce jour de septembre 2009, un pays dépourvu d’armée m’a envoyé, en tant que représentant, m’adresser à certaines des nations les plus puissantes du monde pour leur demander de soutenir le traité sur le commerce des armes.

 

J’aurais dû me sentir seul sur le chemin qui m’a conduit au podium. Me retrouver face à une audience qui comptait les plus grands exportateurs d’armes du monde et leur lancer un appel à la paix aurait dû être une expérience solitaire. Mais je n’ai pas fait ce chemin seul. À chaque pas que je faisais dans cette pièce, j’étais accompagné des lauréats du prix Nobel qui ont défendu ce traité depuis le tout premier jour et ont demandé au monde de le prendre en compte. À chaque inspiration que je prenais, je sentais la présence des pays et organisations qui nous ont rejoints les années suivantes. À chaque mot que je prononçais, je pensais aux négociateurs et aux bénévoles, aux chercheurs et aux diplomates, aux dirigeants et aux citoyens ordinaires qui se sont dédiés corps et âme à cet effort. Il peut paraître étrange d’évoquer la Saint-Valentin et les audiences du Comité préparatoire dans la même phrase. Pourtant, alors que nous sommes réunis en ce jour qui célèbre l’amour sous toutes ses formes, je ne peux m’empêcher d’observer que durant ces quinze années, le vide qui séparait l’idéalisme du pragmatisme et les rêves de la réalité a été comblé par la générosité et la vision commune de centaines de personnes. Ce vide a été comblé par des âmes sœurs qui, malgré leurs opinions divergentes et leurs différentes origines, sont animées à la fin de la journée par leur amour de l’humanité et leur désir de changer son destin.

 

Caminante, no hay camino. Marcheur, il n’y a pas de chemin. Ensemble, nous choisissons la voie qui mène à ce traité. Ensemble, nous sommes allés assez loin pour regarder en arrière et voir le sentier que nous n’emprunterons plus jamais – et que nous ne devons plus jamais emprunter. Il n’y a aucune certitude quant à l’avenir d’ici le mois de juillet.

 

Une seule chose est sûre : le chemin que nous avons suivi est celui que l’humanité entière doit suivre. C’est un chemin que nous ne pouvons pas nous permettre de contourner. Et si nous faisons preuve de persévérance et d’endurance, il se peut que cette année nous rapproche de la paix et de la justice que nous avons si longtemps recherchées.

 

Merci beaucoup.»

 

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