Yémen : l’implication de la France ne se dément pas

Depuis le début du conflit au Yémen il y a 4 ans, près de 18 000 civils ont déjà été tués ou blessés, principalement lors de frappes aériennes, et la situation humanitaire déjà catastrophique s’en est trouvée exacerbée. Le gouvernement français n'a pourtant pas eu de cesse de minimiser ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Par Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer armes à Amnesty International France

© REUTERS / Khaled Abdullah © © REUTERS / Khaled Abdullah © REUTERS / Khaled Abdullah © © REUTERS / Khaled Abdullah

Tandis que le conflit au Yémen entre dans sa cinquième année, près de 18 000 civils ont déjà été tués ou blessés, principalement lors de frappes aériennes. La situation humanitaire est catastrophique et toutes les parties au conflit commettent de très graves violations du droit international. Les membres de la Coalition emmenée par l’Arabie saoudite, les Houthis et autres forces armées recourent à des pratiques illégales, y compris des détentions arbitraires, des disparitions forcées, des actes de tortures et autres mauvais traitements.

Si le conflit est difficile à couvrir, le travail de journalistes et d’ONG comme Amnesty International permet de ne rien ignorer de ces violations des droits humains. Pourtant, la France continue de fournir des armes à l’Arabie saoudite et aux membres de la coalition. Des armes utilisées dans ce conflit de manière avérée même si les autorités françaises ne cessent, en particulier depuis l’affaire Khashoggi, de démentir l’importance des ventes d’armes françaises et de nier qu’elles ont une responsabilité dans la guerre au Yémen. Et pourtant.

Le 13 février 2019, Jean-Yves le Drian, ministre des Affaires étrangères, était auditionné à l’Assemblée nationale, sur les ventes d’armes de la France à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis (EAU). Il déclarait alors : « en ce qui concerne le Yémen, l’action de l’Arabie saoudite se fait essentiellement par voie aérienne. Nous ne fournissons rien à l’armée de l’air saoudienne. Il vaut mieux que les choses soient dites de manière définitive pour éviter de la répétition sur le sujet ». Certes, mais des informations publiques contestent les propos du ministre. Au Royaume-Uni, le ‘Committee on Arms Export Control’ de la Chambre des communes qui n’a pas d’équivalent au sein du Parlement français, est engagé dans un processus de contrôle des transferts d’armes britanniques à l’Arabie Saoudite et aux EAU. Le 14 mars 2018, il s’est adressé au ministère du Commerce international - qui a la responsabilité du contrôle des exportations d’armes - pour obtenir une liste détaillée des licences d’exportation accordées pour des transferts vers l’Arabie saoudite et les EAU. Des informations qui ont bel et bien été transmises et qui sont disponibles, pour tous, sur le site du Parlement britannique.

Et qu’y apprend-t-on ? Que le gouvernement britannique a délivré en 2016 et 2017, 12 licences d'exportation individuelles (SIEL pour « standard individual export licence »), pour l’exportation de composants de pods Damocles à destination de la France où ils ont été transformés ou incorporés dans la production de pods Damocles destinés à l’Arabie saoudite, qui équipent les Tornado et Eurofighter. Le montant de ces licences s’élevant à près de 1,3 millions d’euros. Par ailleurs, 3 autres SIELs ont été délivrées au même moment pour l’exportation de composants de pods Damocles à destination de la France aux fins de transformation ou d’incorporation dans la production de pods Damocles destinés aux EAU pour un montant de 171 528 euros. Ces pods équipent les Mirages 2000-9. Ils peuvent être utilisés avec des munitions guidées de type Paveway. Les pods saoudiens et émiriens sont donc nécessairement voire directement en cause dans les cas de frappes aériennes de la coalition.


Les données publiques britanniques confirment aussi d’autres informations publiques relatives à un contrat sur la fourniture par la France de 20 pods Damocles à la Royal Saudi AirForce ; un contrat signé en décembre 2015 pour un montant de 150 millions d’euros. Les recherches du SIPRI confirment par ailleurs que la France aurait livré près de 60 pods Damocles à l’Arabie saoudite sur la période 2009-2017.


« Nous ne fournissons rien à l’armée de l’air saoudienne » s’est pourtant permis d’affirmer Monsieur Jean-Yves le Drian.


Notre organisation a pu rassembler des informations sur 36 frappes aériennes de la coalition qui constituent des violations du droit international humanitaire ; des frappes qui ont fait 513 morts (dont au moins 157 enfants) et 379 blessés parmi les civils. Certaines de ces attaques semblent par ailleurs avoir délibérément pris pour cible des civils ou des infrastructures civiles (hôpitaux, écoles, marchés ou mosquées) et qui consistent en des crimes de guerre. Nous avons aussi pu rendre compte de l’utilisation de bombes à guidage laser de type Paveway, fournies par les États-Unis et le Royaume-Uni ainsi que d’emploi de missiles Hakim pouvant être délivrés par les mirages 2000-9 émiriens. Ces munitions peuvent être guidées par le pods Damocles. Le risque que cet équipement ait pu ou puisse encore contribuer à faciliter des violations graves du droit international humanitaire est donc considérable.

Face à de telles évidences, la France doit immédiatement cesser les transferts d’armes à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite tant que subsiste le risque évident qu’elles soient utilisées pour commettre ou faciliter de graves violations du droit international humanitaire et du droit international relatif aux droits humains au Yémen. Le gouvernement français doit également faire preuve de transparence pour que le Parlement et la société civile puissent enfin contrôler les ventes et transferts d’armes de la France à l’étranger.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.