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Billet de blog 29 juin 2012

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Jane Birkin : "aller voir de l’autre côté du mur, même quand on a beaucoup souffert"

Sur l’étagère du salon de Jane Birkin, un pot de Peanut butter. Sur son bureau, un ouvrage pour arrêter de fumer par hypnose. Sur son ordinateur, un autocollant contre l’absence de liberté d’expression en Chine. Dans cette maison bohème, nichée au cœur de Paris, Jane Birkin évoque son parcours militant avec cet étrange mélange de lucidité et de juvénilité.

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Sur l’étagère du salon de Jane Birkin, un pot de Peanut butter. Sur son bureau, un ouvrage pour arrêter de fumer par hypnose. Sur son ordinateur, un autocollant contre l’absence de liberté d’expression en Chine. Dans cette maison bohème, nichée au cœur de Paris, Jane Birkin évoque son parcours militant avec cet étrange mélange de lucidité et de juvénilité.

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris l’élection au Parlement d’Aung San Suu Kyi, la plus célèbre dissidente de Birmanie ?
Une immense joie. C’était l’aboutissement pour elle d’un combat de quarante ans. Quel destin ! Quand je l’ai rencontrée en Birmanie, il y a quinze ans, elle m’a épatée parce que la peur n’était pas un sujet pour elle. Je l’ai trouvée très concrète et drôle. Elle me disait qu’il fallait rester « prudemment insouciante ». C’était sa devise. Tu sentais qu’elle avait du culot. Elle adorait les courses de vitesse en voiture « pour le fun » et pour défier celles du régime. Je me souviens qu’elle portait un chemisier jaune, couleur symbolique de la défiance en Birmanie. Je lui ai offert un petit haut en cachemire. Ça semble superflu mais je lui ai raconté que ma mère n’avait emporté que son flacon de parfum quand son appartement avait explosé pendant la Seconde guerre mondiale. Aung Sang Su Kiy a réfléchi avant de répondre : « Votre maman avait raison, quand on a tout perdu, il faut conserver quelque chose pour le moral. » Elle m’a demandé d’essayer de faire publier les œuvres de Win Tin, journaliste âgé de près de 80 ans, qui se trouvait alors en prison depuis vingt ans au nord de Rangoon.

Comment a débuté votre implication dans la défense des droits humains en Birmanie ?
Je suis anglaise. Quand j’étais petite la Birmanie appartenait à l’Empire britannique, donc je connaissais bien l’histoire de cette très belle femme Aung San Suu Kiy, mariée à un très bel Anglais ! J’ai suivi sa décision de rester en Birmanie alors qu’elle était juste de passage dans ce pays pour rendre visite à sa mère malade, puis son engagement politique et ses déboires avec la junte militaire. Au retour d’un concert au Japon, j’ai chanté en Birmanie à la demande du directeur de l’Alliance française. Mais je ne voulais pas y aller sans rencontrer Aung San Suu Kiy. Je me souviens qu’il y avait des micros partout. Ensuite je me suis rendue dans un orphelinat où j’ai vu des enfants de 5 à 15 ans ramassés dans les gares pour être enrôlés plus tard au sein de l’armée. J’avais acheté pour eux en France des flûtes de Pan et des xylophones. Ils ont chanté Sous le soleil exactement de Serge, ça sonnait comme un chant partisan contre la junte, à cause de la couleur jaune du soleil.

On sait que le régime birman a souvent fait un pas en avant, deux en arrière. Quelles sont les garanties d’un vrai changement ?
Je pense qu’Aung San Suu Kyi est assez maligne pour savoir si les militaires bluffent ou non. Et eux ne sont pas bêtes non plus, ils savent qu’elle est la personne la plus apte à discuter avec toutes les ethnies du pays. Ce qui aurait été terrible, c’est qu’il lui arrive quelque chose en prison. Combien de supplications ai-je adressées au PDG de Total, Monsieur de Margerie pour que sa société se retire de Birmanie. Total était quand même très isolé dans son soutien à la junte. Et l’opinion française ne s’intéressait pas vraiment à la Birmanie à l’époque. C’était à moi d’être un peu sa porte-parole en France. Au début, on était quatre à manifester au Trocadéro, six devant le siège de Total. Puis il y a eu le coup de pouce du magazine féminin Marie-Claire qui s’est engagé pour Aung San Suu Kiy et tout le travail des associations comme Info Birmanie.

Vous étiez la marraine du Téléthon en 2001, vous êtes allée au Japon à la suite du tsunami… Qu’est-ce qui vous pousse à choisir une cause plutôt qu’une autre ?
Ce sont les rencontres. Chaque personne compte, c’est l’effet papillon. Le réalisateur Jacques Perrin m’a emmenée rencontrer les boat-people en Asie, Anna Politkovskaïa m’a parlé des Tchétchènes, le metteur en scène Chéreau de Sarajevo. Il connaissait un type épatant, Francis Bueb qui avait liquidé tout son argent personnel pour faire venir des artistes dans cette ville en guerre (Jean et Olivier Rollin, François Chalais, des photographes…). Ma fille Lou, âgée de 6 ans, découpait aux ciseaux à ongles, les prix des vêtements que j’avais achetés pour les étudiantes de Sarajevo. On leur a aussi ramené plein de bouquins de la Pléiade destinés à leur bibliothèque. Là-bas, j’ai vécu avec des gens incroyables. Un petit garçon tenait sur son cœur un livre d’art sur sa ville parce qu’on la dénigrait sur les ondes. Les femmes fabriquaient leurs robes avec des rideaux pour ne pas porter les mêmes vêtements. C’était leur manière de résister, de  narguer les snipers. Quelle dignité! Tous les problèmes personnels de ma petite vie, la mort de Serge, celle de mon père, Jacques [Doillon] qui m’avait quittée, tout ça était balayé.

Qu’est-ce qui a forgé cette capacité d’indignation ?
Papa fut membre d’Amnesty International dès 1963. J’avais douze ans quand j’ai manifesté avec lui contre la peine de mort à Londres puis j’ai écrit une lettre au Home Office [le ministère de l’Intérieur], qui m’a répondu : « Miss Birkin, votre lettre est prise en considération. » Mon père s’est aussi porté garant d’une vingtaine de garçons pour leur éviter la prison. Pendant la Seconde Guerre mondiale, en tant que navigateur pour la Royal Navy, il transportait du matériel pour la Résistance française. Il m’a raconté le courage des résistants qui cachaient des aviateurs dans leur grenier alors que la Gestapo prenait l’apéro dans le bar en bas, et l’angoisse quand il y avait dix coquilles d’œufs dans la poubelle alors que l’on déclarait avoir dîné à deux ! Cet homme avait un grand sens moral : ne pas mentir, ne pas tricher… Il a installé ça en moi en même temps que la culpabilité et cette culpabilité, je ne te cache pas, je m’en serais passé ! Du coup, à peine arrivée en France, je marchais avec Robert Badinter contre la peine capitale et avec Delphine Seyrig pour l’avortement.

Est-ce que Serge Gainsbourg vous accompagnait dans vos combats pour les droits humains ?
Oh non ! En même temps, il savait qu’il ne fallait pas trop me contrarier, sinon il allait coucher dans le canapé ! Une fois, j’ai essayé de convaincre un chauffeur de taxi d’être contre la peine de mort, à la manière de mon père qui demandait toujours si l’on était capable de pousser sur le bouton pour tuer quelqu’un. Et le chauffeur de taxi m’a répondu « oui », sans hésiter. Quand je suis rentrée en larmes à la maison, Serge s’est moqué de moi : « Tu crois que sur une course de 15 balles tu vas ébranler les convictions d’un homme enracinées en lui depuis toute sa vie. Quel orgueil ! ». Serge a fait face au racisme avec un courage inouï dans Aux Armes etc.

Dans vos films ou vos chansons, vous n’avez pas hésité à provoquer…
Je n’avais pas vraiment conscience de cette provocation. Par exemple pour Je t’aime moi non plus qui a été bannie par le Vatican et la BBC, j’ai su beaucoup plus tard que cette chanson libertine avait acquis un sens politique dans l’Espagne franquiste, le Portugal de Salazar et même en Amérique latine. En passant sur les ondes avant que ces dictatures ne l’interdisent, elle était devenue une sorte d’hymne de liberté. En attendant, le pape a été notre meilleur attaché de presse !

Aujourd’hui, le militantisme souffre d’un problème de transmission… Comment avez-vous vécu cette question avec vos enfants ?
Peut-être que ça les a emmerdés mais malgré tout, je crois que c’est seulement par l’exemple que l’on transmet quelque chose. J’ai souvent été à des manifestations avec un enfant sur les épaules. Quand j’ai réalisé le film pour les trente ans d’Amnesty International, je suis allée aux Philippines avec ma petite Lou. Elle avait 8 ans et trimballait mes bobines de film, distribuait des sandwiches aux jeunes filles que je filmais. Elle était mon « passeport » avec tous les enfants vietnamiens du camp de Palawan. D’ailleurs si je suis allée jusqu’à ces camps, c’est parce que Lou s’était prise d’amitié avec un petit garçon rencontré dans la cale d’un bateau qui s’appelait Tam. Je ne suis pas la seule de la famille à m'impliquer, ma fille Kate travaille depuis 20 ans dans des centres de réhabilitation des alcoolique et des toxicomanes.

N’avez-vous jamais eu envie de vous investir directement en politique pour être plus efficace ?
Je crois que je serais nulle car il faut prendre des décisions sans forcément voir le point de vue de l’autre. Mon père savait faire ça. Peut-être que je comprends trop l’autre côté des choses. J’ai été en Palestine, je soutiens le théâtre de Ramallah et je ne savais pas si je devais aller chanter à Tel Aviv. Alors j’ai téléphoné à l’écrivain israélien David Grossman pour lui demander son avis. Il m’a dit de venir et de parler. J’ai fait un parallèle avec la situation en Irlande du Nord, expliquant au public israélien que nous Anglais, nous devions aussi regarder l’histoire de l’Irlande, le nettoyage ethnique opéré par Olivier Cromwell au XVIe siècle, la famine de 1921… Je pense qu’il faut toujours aller voir de l’autre côté du mur, même quand on a beaucoup souffert.

Comment vous nourrissez-vous pour garder cette énergie intacte pour défendre vos causes ?
Pour moi c’est plus simple d’agir que de rester avec ma culpabilité, devant ma télévision en me disant : « Ah les pauvres gens ! ». Lorsque le tsunami a déferlé sur le Japon, je n’en pouvais plus de regarder cette putain de vague tous les soirs sur mon écran alors que pendant quarante ans, ce pays nous a accueillis avec Serge lors de nos concerts. Je me soupçonne d’être lâche alors je veux faire des choses qui ne sont pas lâches. J’ai eu l’idée d’y aller, puis d’embarquer des musiciens japonais dans une tournée de deux ans dans le monde entier. Et là, ces Japonais m’ont offert une clé pour l’existence : ils vivent sur une faille ce qui leur donne une certaine philosophie de la vie, une capacité à vivre l’instant présent. Un jour Serge m’a rapporté un homard et m’a demandé pourquoi je laissais la pince. Je lui ai expliqué que je garde le meilleur pour la fin. Alors il m’a dit : « tu es optimiste toi, parce que tu peux mourir pendant le dîner ! » Je pense que c’est ça que j’ai appris, à manger la pince d’abord.

Propos recueillis par Aurélie Carton pour La Chronique

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