Amnesty International
Abonné·e de Mediapart

158 Billets

2 Éditions

Billet de blog 30 sept. 2013

Amnesty International
Abonné·e de Mediapart

«Je ne suis à l'abri de rien»: Entretien avec Batyr Akhilgov, avocat dans le Caucase du Nord

Batyr Akhilgov, 38 ans, est avocat, membre du barreau de la république d’Ingouchie, l’une des six républiques du Caucase du Nord. Invité en France par Amnesty international en juin dernier, il témoigne de la généralisation de la torture, des enlèvements et disparitions en toute impunité dans cette partie de la Fédération de Russie.

Amnesty International
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Batyr Akhilgov, 38 ans, est avocat, membre du barreau de la république d’Ingouchie, l’une des six républiques du Caucase du Nord. Invité en France par Amnesty international en juin dernier, il témoigne de la généralisation de la torture, des enlèvements et disparitions en toute impunité dans cette partie de la Fédération de Russie.

Depuis une quinzaine d’années, l’avocat que vous êtes milite en faveur du respect des droits humains. Qu’est ce qui a motivé votre engagement ?

Un événement fortuit, en 1995. J’avais alors 20 ans et je poursuivais mes études à Grozny, à la faculté d’économie de l’université de l’État tchétchène-ingouche. Un jour, j’ai été arrêté sans raison et mené dans un camp de détention durant deux mois. Cette expérience vécue de l’arbitraire a forgé ma volonté : j’ai décidé de devenir avocat et de me consacrer à la défense des droits humains. Je suis le premier juriste de ma famille. J’exerce au sein du barreau d’Ingouchie dont j’étais devenu le vice-président. J’ai démissionné de cette fonction début juin 2013 pour protester contre les propos d’un président de tribunal qualifiant ma plaidoirie en faveur d’un détenu de « propos insolents ». Des persécutions administratives ont suivi.

 Au-delà, avez-vous été victime d’intimidations dans l’exercice de vos fonctions ?

Oui, notamment ces dernières années, car le système devient de plus en plus cynique et violent. Les menaces d’assassinat s’expriment de manière insidieuse. Elles n’en sont pas moins inquiétantes. Ainsi, on m’a récemment interpellé, presque sur le ton de la plaisanterie : « Tu sais, nul n’est éternel, tu pourrais disparaître… ».

 Votre consœur daghestanaise, Sapiat Magomedova, a été passée à tabac, tandis que l’avocat Omar Saïdmagomedov a été, lui, tué en 2012 par des agents de sécurité... Comment tenez-vous le coup ?

Là, j’ai pris conscience que je ne suis à l’abri de rien, que les avocats ne jouissent d’aucune protection. Le cas de Sapiat Magomedova est emblématique, car dans la mentalité caucasienne, la femme reste vénérée. Alors, que des policiers se soient autorisés à la battre violemment est le signe qu’il n’y a plus de limites. Aussi, il m’arrive de penser – et c’est un sentiment difficile à vivre – que si un jour prochain il m’arrivait malheur, mes agresseurs éventuels resteraient impunis. C’est la triste réalité du Caucase du Nord.

 En Ingouchie, quel est le visage ordinaire de la répression ?

Je dois souligner qu’en Ingouchie, la plus petite entité de la Fédération de Russie – elle ne compte qu’un peu plus de 400 000 habitants – des espaces de liberté subsistent en dépit de la répression. En février 2012, le chef de la République a même reconnu huit cas d’enlèvements. Mais dans toutes les républiques caucasiennes, et surtout là où opèrent – dixit les autorités – « des groupes armés illégaux », les siloviki (les divers membres des organes de sécurité cagoulés et conduisant des véhicules sans plaque d’immatriculation) font disparaître les opposants gênants. Partout dans le Caucase du Nord, le nombre de disparitions forcées augmente et la torture est systématiquement pratiquée lors des interrogatoires.

 Toutes les organisations de la société civile sont touchées et non seulement les radicaux islamistes…

Oui. En Ingouchie, il existe une institution, le Conseil des sages. Lorsqu’en octobre 2012, ce Conseil composé de plusieurs septuagénaires a entamé une grève de la faim pour protester contre les restrictions aux libertés d’expression et de réunion, la police a fait irruption dans leur local et arrêté plusieurs dirigeants prétextant la détention d’explosifs ! La répression est plus féroce à l’encontre des membres supposés de l’organisation Imarat kavkaz (l’Émirat du Caucase), « des salafistes entretenant des liens avec Al Qaïda », selon les autorités. Quelle est la réalité ? Cette organisation est issue du mouvement nationaliste tchétchène. Les actions répressives du pouvoir, bien plus qu’une influence islamiste extérieure, ont provoqué sa radicalisation. Cela dit, sur le terrain, elle fait figure d’organisation fantôme. Elle sert d’épouvantail aux autorités et leur permet de justifier des exécutions extrajudiciaires. Dernier exemple en date, l’assassinat de Khacha Boulgov, l’un des leaders de l’opposition ingouche, ensuite catalogué d’« islamiste et terroriste ». Je tiens à signaler une chronologie singulière : Imarat Kavkaz est apparue après la vague d’opérations anti-terroristes du Kremlin. On a le sentiment que l’on déploie chez nous une grande activité contre les terroristes avant même que ceux-ci apparaissent en pleine lumière !

 Vous êtes l’avocat de Rasoul Kouadev, arrêté en Afghanistan, détenu sans charges à Guantánamo entre 2002 et 2004, puis inculpé suite à des attentats dans le Caucase en 2005 se soldant par plusieurs dizaines de morts. à quel prononcé de jugement vous attendez-vous cet automne ?

Tout comme mon collègue Magomed Gaguiev, qui s’est beaucoup investi dans la défense de Rasoul Kouadev, je suis convaincu de son innocence. Mais le déroulement de l’enquête et du procès ont montré que les autorités entendaient faire la preuve à tout prix de sa culpabilité. L’accusé a été horriblement torturé : on lui a piqué le nerf optique avec une aiguille. Nous craignons qu’il soit condamné à une lourde peine et nous préparons d’ores et déjà un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), notre ultime espoir.

 La presse ingouche souligne que de « plus en plus de jeunes partent vers la forêt »…

Le phénomène mérite explication. D’abord, le contexte social : le taux de chômage est officiellement de 47,7 % (le plus élevé de la Fédération de Russie). En réalité, il est proche de 70 %. Ceux qui décrochent un emploi reçoivent un salaire de misère, entre 200 à 300 euros mensuels, pendant que la corruption fleurit. Seuls ceux qui bénéficient de l’appui des autorités s’enrichissent. Ensuite, le contexte répressif : l’action des forces de l’ordre pousse les jeunes à la clandestinité et à la résistance armée. Le schéma le plus classique, auquel j’ai été confronté en tant qu’avocat, est le suivant : un jeune arrêté, au départ pour un prétexte futile, est incarcéré quelques semaines. À sa sortie de prison, les pressions des autorités se poursuivent. On lui fait savoir qu’il est toujours soupçonné de menées subversives. Il ne lui reste que trois possibilités : endurer ce harcèlement policier en espérant qu’il s’arrêtera un jour , s’exiler, ou rejoindre les groupes armés d’opposants. Bref, l’horizon apparaît bouché en Ingouchie comme dans les républiques voisines.

 Est-ce à dire que les six républiques du Caucase du Nord forment une zone de non-droit ?

Chaque république possède ses singularités. En Tchétchénie, l’opposition a été démantelée et quasiment réduite à néant. La population du Daghestan est aujourd’hui dans l’expectative, tandis qu’en Ossétie du Nord ou dans la république de Kabardino-Balkarie, la situation est relativement calme. Mais le phénomène le mieux partagé dans la région est sans doute la violation des droits humains. Si je voulais relativiser, je dirais que la situation de non-droit qui prévaut dans le Caucase du Nord est simplement plus grave qu’ailleurs, dans le reste de la Fédération de Russie.

 Justement, depuis novembre 2012 et l’entrée en vigueur de la « loi sur les agents étrangers », nombre d’ONG russes sont stigmatisées…

Effectivement, la situation est préoccupante, car chez nous des ONG comme Memorial ou Mashr fournissent une précieuse assistance légale aux citoyens. Elles sont à présent dans le collimateur de la justice, désignées comme « une 5e colonne ». Elles ne menacent pas le pouvoir de Vladimir Poutine, mais elles vont à contre-courant du discours lénifiant des autorités : tout va bien, nous construisons un État démocratique, etc. Autrement dit, le pouvoir se raidit et ne tolère plus la moindre contestation.

 Quelles perspectives ? L’opposition porte-t-elle un projet alternatif ?

Je suis pessimiste sur l’avenir immédiat de l’opposition russe, toujours très divisée. Certes, elle bénéficie de l’appui des classes moyennes moscovites, mais en dehors de la capitale, le soutien populaire est peu marqué. L’opposition souffre d’un manque de cohésion et de l’absence d’un leader d’envergure, capable de rassembler ses diverses composantes. Ceux qui émergent ne font pas l’unanimité : ainsi, les penchants nationalistes d’Alexeï Navalny suscitent des réserves ; une autre figure médiatique, Ksenia Sobtchak, est avant tout perçue comme la fille de son père, Anatoly Sobtchak, ancien maire de Saint-Pétersbourg. L’opposition a encore besoin de temps pour surmonter ses handicaps et affronter Vladimir Poutine avec quelque chance de succès. n

Propos recueillis par Yves Hardy

Traduction Alexis Vadrot

En savoir plus:

La Chronique, le mensuel d'information et d'action d'Amnesty International France

Le cercle de l’injustice. Opérations de sécurité et violations des droits humains en Ingouchie, Amnesty international, juin 2012

Affronter le cercle de l’injustice. Menaces et pressions à l’encontre des avocats dans le Caucase du Nord,Amnesty international, mars 2013

Biographie :

12 janvier 1975 : naissance de Batyr Alikovich Akhilgov à Grozny, à l’époque capitale de la République socialiste soviétique autonome de Tchétchénie-Ingouchie.

2003 : Batyr Akhilgov devient membre de l’Association du barreau de la république d’Ingouchie.

7 octobre 2006 : assassinat à Moscou de la journaliste de Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa.

15 juillet 2009 : assassinat de Natalia Estemirova, membre de l’ONG Memorial.

21 février 2012 : les Pussy Riot font irruption dans la cathédrale du Christ Saint-Sauveur à Moscou et dénoncent la collusion de l’Église orthodoxe avec Vladimir Poutine.

7 mai 2012 : jeu de chaises musicales à Moscou. Tandis que Dmitri Medvedev redevient Premier ministre, Vladimir Poutine reprend en main le Kremlin.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie
Le parti de Giorgia Meloni a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre. La coalition de droite devrait obtenir une majorité absolue au Parlement. Le résultat de décennies de confusionnisme et de banalisation du fascisme dans lesquels se sont fourvoyés tous les mouvements politiques de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal
UBS : quand Bercy se refuse à indemniser une lanceuse d’alerte
Sans Stéphanie Gibaud, il n’y aurait pas eu de scandale UBS. Alors que l’État a récupéré des milliards grâce à ses informations permettant de mettre fin à l’évasion fiscale de la banque suisse, le ministère des finances se refuse à l’indemniser. Le tribunal administratif lui a demandé de reconsidérer sa position. Bercy a fait appel.
par Martine Orange
Journal — Santé
En Mayenne : « J’ai arrêté de chercher un médecin traitant »
En Mayenne, des centaines de personnes font la queue pour un médecin traitant. Dans ce désert médical, le nombre de médecins n’est pas suffisant face à une énorme demande. Inciter les médecins à s’installer dans des zones sous-dotées ne suffit peut-être plus. Certaines voix prônent une autre solution : la contrainte. 
par Célia Mebroukine
Journal — Moyen-Orient
Des Russes désertent vers la Turquie pour ne pas « mourir pour Poutine »
Après que le président russe a décrété la mobilisation partielle des réservistes pour faire face à la contre-offensive de l’armée ukrainienne, de nombreux citoyens fuient le pays afin de ne pas être envoyés sur le front. 
par Zafer Sivrikaya

La sélection du Club

Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard
Billet de blog
Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !
Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.
par jennifer aujame
Billet de blog
Tenir bon et reprendre l’offensive
Sept mois de guerre et d’atrocités en Ukraine, un peuple héroïque qui ne rompt pas et reprend l’initiative. La perspective, même lointaine, d’une libération de l’Ukraine devrait faire taire ceux qui théorisaient l’inaction devant les chars russes, validant la disparition d’un peuple et de ses libertés.
par Yannick Jadot
Billet de blog
« Avoir 20 ans en Ukraine » : un témoignage plus nuancé
Dans son édition du 12 septembre 2022, l'équipe de « C dans l'air » (France 5) diffusait un reportage de 4 minutes intitulé : Avoir 20 ans à Kiev. Festif, le récit omettait que ces jeunes ukrainiens font face à des impératifs bien plus cruels. M'étant aussi rendu en Ukraine, j'écris à Maximal Productions un email ré-adapté dans le présent billet afin de rappeler une réalité moins télégénique.
par vjerome