La Guerre des Natures

On m'a offert un cadeau. Un livre. Ce qui peut paraître complètement anodin. Des livres, ils en circulent tellement chaque jour. Sauf que celui là, il m'a fait un truc. Il m'a permis de me remettre à la lecture, après tout ce temps où j'étais plongée dans les journaux et les magazines. Celui là, il est spécial.

La Guerre des Natures, c'est un ouvrage hybride. Impossible de le caser, car il se situe entre une critique anthropologique, des récits de vies et des pièces de théâtre. C'est un mélange riche de différents type de littérature, qui m'a fait peur au début. On peut croire que c'est trop. Mais non, c'est vraiment très bien.

L'ouvrage se repose sur le récit de son auteur, Christophe Rulhes, dont la langue régionale l'occitan est nationalement écrasée au profit du français. L'auteur se remémore les mots avec délice. Il vient détailler ce qu'a été le rapport à la nature par le passé chez les occitans. Un rapport intégrant, un endroit profond où l'homme parle à la terre.

Au dessus ce bel entassement de papier, la page de couverture indique au curieux ce dont il va être question à l'intérieur. On va parler peuple, colonisation, terre et récit imaginaire. Christophe Rulhes m'a amené à comprendre plusieurs concept. D'après lui, il existe les terriens, les non-humains et les modernes. Les terriens, c'est vous, moi, les autochtones, les gens, ceux qui interrogent notre monde et son futur, ceux qui ne considère pas la terre comme une face, une "autre chose" mais une part, un bout d'eux. Puis les non-humains : votre chat, l'insecte posé sur le balcon ou le faucon dans les airs. Et enfin les modernes. Si ce dernier concept évoque différentes espèces comme dans un essai de SF, il est pourtant très simple. Les modernes, c'est ceux qui détruisent, cassent, consomment et boulottent. C'est nous.

Vient s'ajouter à cela une sensation très agréable qui est que l'ouvrage dégomme enfin le concept d'écologie et d'environnement à travers des témoignages divers. Ce truc, que j'avais appris en gestion de l'environnement.

Les blancs appellent ça l'écologie. Ils ont des diplômes, mais ils ne cultivent pas la forêt. Nous appartenons à la terre, ce n'est pas elle qui nous appartient.

Aimawale Opoya - chef coutumier du village wapana de Taluwen

J'ai jamais cru en la nature ou l'environnement, c'est à dire comme une chose extérieure à moi que je devais maitriser ou contrôler. Les longs parcours seule, le temps passé à contempler, regarder, vivre avec les bêtes de la nuit sous une tente, se lever très tôt pour émerger avec l'aube, sentir, respirer. C'était ça, la véritable conception que je me faisais du monde vert, de la terre verdoyante. C'était pas juste un truc joli que je pouvais prendre en photo. C'était un vécu réel, à l'intérieur, qui m'a permis de traverser des périodes de doutes, de bonheur, d'accomplissement. C'est ce qui m'a donné de la force, qui a fait que je me suis sentie puissante, ou parfois, complètement inadaptée au dehors.

Dans ce récit, Christophe évoque son grand-père, paisan de la terra, qui n'utilisait jamais le mot nature, parlant de la terre avec "des lieux divers, liés à des récits historiques, descriptifs et légendaires". J'avais envie de lui dire "Comme moi!". Comme ma famille qui me trimballait tout le temps entre la montagne, la campagne et les forêts et ma mère qui me racontait des légendes indiennes. Comme mon père qui vivait petit dans son cabanon au milieu de la pinède aixoise. C'est des récits qui m'ont été racontée. Des histoires de Provence brutes et pas fantasmée.

Je ne crois pas au système nature des blancs, je ne crois pas en l'environnement. Je le vois à ma façon : la forêt est déjà créé.

Aimawale Opoya


Et puis, Christophe le raconte très bien, la nature des modernes s'est étendue avec ses lois scientifiques et mathématiques. En plus d'être quantifiée, sectionnée, morcelée, elle est devenue PROPRE. Pas seulement dans un sens de respect de la nature, mais dans un sens esthétique. Vous remarquerez que les paysages dans lesquels une majorité de personnes préfèrent aller combinent une mer bleu, des prairies vertes et des montagnes grises. La fameuse carte postale retouchée. On va randonner, mais on met du parfum. On va marcher, mais on ne s'assoit pas la ou il y a trop de terre.

Hier, je marchais au bord de la Loire sous la pluie. Ce n'était pas une averse, mais une pluie fine, presque fraiche, agréable après ces mois de sécheresses, qui mouille sans être humide et froide. Il y avait des hérons, des cormorans, des poissons. Tout ça vivait à nouveau. Un petit morceau de sauvage reprenait du poil de la bête sous mes yeux.

En regardant autour de moi, j'ai vu le même type de phénomène que dans les montagnes. Les gens se mettent à courir, se cachent de l'eau, ne veulent pas mouiller leurs cheveux, défaire leur brushing, abîmer leurs chaussures. Une jolie série de contorsions innovantes pour ne pas être touché par la terre d'une quelconque manière.

Toute excroissance trop dérangeante et signifiante de la terre, on la méprise. Et voir "la nature" sous la pluie, les pieds dans la boue, ça éjecte déjà pas mal de "nature lovers."

 

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