La couleur du gilet de Saint-Just

Février 1793, St Just écrit pour la Convention un discours d’économie politique qui perce notre actualité révoltée comme un soleil de l’aube. Il donne raison à ceux qui tempêtent dans tout le pays contre l’augmentation des taxes. Saint-Just n’oppose pas démagogiquement taxes et impôts, mais prenant le parti des émeutiers, il fait entrer la Révolution dans la monnaie.

Dans ce début de l’an II, l’Etat en France a déclaré la guerre aux grandes puissances commerciales, Grande Bretagne et Pays bas. Mais cette guerre entre Etats appauvrit les gens et réactualise le débat révolutionnaire sur la vie chère. Comme aujourd’hui dans la révolte contre les destructeurs de la Planète, contre le capitalisme néolibéral, les gens d’alors repartent de leur présent pour reprendre la main sur les enjeux d’un quotidien qui fait monde.

Saint-Just argumente contre l’augmentation des taxes. Il voulait démontrer à la Convention la légitimité d’un refus de l’augmentation des taxes par des arguments diamétralement opposés au mot d’ordre libéral d’un désengagement de l’Etat et d’une baisse des impôts. Il le fait, en proposant une vision politique de la monnaie, en lui confiant le pouvoir de rétablir « la souveraineté révolutionnaire dans le domaine économique ». 

De ce discours très riche et qui n’a pas été prononcé, on peut entendre des points très contemporains. Au delà de ce qui fait mouche avec l’immédiat, ce qui nous arrive d’Europe. Les soulèvements et rassemblements d’hier en Grèce, en Italie, en Espagne l’ont montré : sans plan B, les politiques sociales et écologiques n’ont aucune chance. Pour Saint-Just, taxer sans tenir compte des rapports entre monnaie et souveraineté ne peut que renforcer les inégalités et conduire à la sédition. L’actualité tient aussi à la manière dont Saint-Just voit lie monnaie dette et crédit. C’est cela qui lui permet d’entrevoir comment retrancher l’exercice de liberté de la logique du désendettement, de l’obsession de la réduction des déficits. C’est pourquoi, il réévalue la politique révolutionnaire et la création des assignats, en la présentant comme une institution de la liberté, et en faisant des assignats une véritable monnaie sociale, duplicable dans ce qu’il appelle «  les pays libérés » par l’avancée révolutionnaire.

Aujourd’hui une dialectique ressassée devrait nous convaincre que plus de taxes sont destinées à financer une transition écologique que l’Etat ne peut autrement amorcer puisqu’il doit #enmêmetemps réduire-la-dette publique et diminuer ces impôts-qui-tuent la croissance et ne sont bons qu’à financer l’assistanat-de justiciables-trop-fainéants pour #traverserlarueàpied et ainsi trouver du travail sans polluer.

 

Pour autant, le révolutionnaire demeure orthodoxe en matière monétaire. Conformément à la doctrine monétaire quantitativiste, il ne manque pas de rappeler le risque inflationniste présent dans toute création monétaire, « Plus nous créons d'assignats, plus la valeur du numéraire augmente et plus le numéraire augmente plus il faut créer d'assignats ». Mais il en fait un argument pour disqualifier l’idée que la monnaie n’est qu’un voile posé sur les richesses réelles. Son propos vise Cambon, qui allait créer le Grand livre de la Dette Publique quelques mois plus tard. Elu à la Convention au Comité des finances, Cambon milite pour un contrôle renforcé de la Caisse de l’Extraordinaire. Il veut rassurer des créditeurs qui se moquent de la couleur politique du débiteur pourvu qu’il paye. Et pour rassurer les débiteurs, pour asseoir la confiance dans la création monétaire envisagée pour les besoins de la guerre révolutionnaire, il exhibe le « gage » ou « l’hypothèque » de cette création de papier-monnaie. Ce seront les fortunes émigrées, la ressource des forêts domaniales prochainement conquises dans les pays libérés et qui seront bien supérieures à la quantité signes émis en circulation.

En visant ce discours du réalisme économique, Saint-Just se donne l’occasion de décrire l’ambivalence de la monnaie. « La valeur du signe n'est point relative à son hypothèque ». Par cette déconnexion du signe et du bien qui le gage, l’analytique quantitativiste va se trouver débordée par l’analyse politique des assignats. À l’encontre de Cambon, mais aussi des Girondins qui l’accusent de démagogie envers les émeutiers, Saint-Just réévalue les chances et les écueils de la politique des assignats. Il vaut le coup de citer longuement ce passage.

«Cambon vous dit que l'hypothèque de nos forêts, des biens des émigrés et autres suffirait à la création de huit cents millions que vous avez décrétés et à d'autres créations sans doute. Je n'en disconviens pas. Mais suffit-il qu'un papier monnaie ait une hypothèque pour que ce papier conserve sa valeur dans le commerce. La valeur du signe n'est point relative à son hypothèque. Ce n'est point l'hypothèque qui détermine son prix mais c'est sa proportion avec les choses contre lesquelles il va se mesurer. Je suppose que notre papier fut hypothéqué sur le territoire de l'Europe entière, il n'en deviendrait pas moins nul à la fin, parce que sa dépréciation déprécierait l'hypothèque même. Jamais le fond 
représenté n'aurait une valeur constante car le prix du signe variant sans cesse en raison de sa quantité et l'évaluation du gage ou territoire ou hypothèque dépendant du mérite du signe, quand il serait devenu nul dans son rapport avec le commerce, il serait nul aussi dans son rapport avec le fond hypothéqué qui ne pourrait se mesurer que contre une autre valeur parce que celle dont nous parlons serait nulle ».

Partant d’une orthodoxie utile pour dégommer l’adversaire, Saint-Just délaisse ensuite l’argument sur« la proportion avec les choses contre lesquelles [les signes monétaires] vont se mesurer » pour penser que la valeur des signes monétaires ne réside pas dans l’équivalence entre les quantités de biens et les quantités de monnaie. Certes, Saint-Just considère que le signe peut s’annuler. Mais précisément cela veut bien dire qu’il n’est pas nul. Dépassant son cadre quantitativiste d’analyse, il voit bien que la monnaie n’entre pas pour rien dans ce qui fait la valeur des biens, et que les mécanismes d’appréciation des prix et de la valeur sont identiques. Il demeure orthodoxe en opposant les assignats, monnaie papier, et les « numéraires ». Leur écart est raison et mesure de l’agiotage. Mais il se montre aussi hétérodoxe en écrivant « Ce qui (11) soutient un papier monnaie ce n'est point précisément le gage d'hypothèque, mais le prompt échange de ce papier contre (f° 4 recto) son gage et sa prompte extinction ».

En envisageant la volonté d’extinction des signes monétaires émis, Saint-Just rend justice à l’ambition initiale de la création des assignats, émettre une monnaie garantissant l’indépendance alimentaire des peuples traversés par la révolution. Dès lors que l’émission de signes monétaires se voit délimitée dans le temps, la vitesse de circulation monétaire vient garantir les excès spéculatifs. On retrouve ici un mécanisme de lutte contre la monnaie capital, l’argent qui engendre l’argent. Les assignats étaient une monnaie conventionnelle, garantie à la fois par la signature de l’Etat et gagée aussi sur la valeur « réelle » des forêts domaniales, des biens du clergé, des richesses émigrées. En décrivant ces deux modalités de garanties, Saint-Just peut condamner les Etats agioteurs, mais aussi montrer comment ils concourent eux-mêmes à déprécier la richesse de leur communs, ces forêts reprises aux héritages aristocratiques. C’est à partir de là, que délaissant la théorie quantitative, il fait apparaître la dimension proprement politique de la monnaie.

« Nous ne sommes plus dans les idées de l'opération qu'avait connue l'Assemblée Constituante. Que fit-elle? Elle borna l'émission du papier monnaie à douze cents millions et ce fut pour elle un principe que cette émission ne pourrait s'étendre au-delà. Les denrées n'augmentèrent point alors. Les douze cents millions de papier firent sortir de circulation douze cents millions d'espèces. L'inquiétude de ce temps-là donna même de l'activité au commerce. L'Assemblée Constituante qui répugnait à la guerre parce que la guerre lui paraissait devoir accroître la quantité du signe se conduisit souvent avec une dextérité que l'histoire n'oubliera pas. Ses vues étaient d'ôter son papier de circulation à mesure des rentrées, mais en considérant les fonds comme l'hypothèque du signe qu'elle avait créé, elle n'eut jamais dans l'esprit que l'hypothèque put garantir la valeur du signe après qu'il aurait surpassé la valeur des choses qui sont dans le commerce. […] Je me garderais bien de le dire si je ne croyais pouvoir faire en sorte que l'État trouvât des ressources dans la fluctuation du signe sur lui-même sans (un mot illisible) ». ( je souligne)

Saint-Just inscrit sa proposition monétaire dans la tension d’un rapport de force entre trois institutions : l’Etat et son gouvernement, la Convention et ses représentants du peuple, enfin la monnaie elle-même, l’assignant comme legs de la Constituante. Il calque la déconnexion entre la valeur des choses et les signes de papier-monnaie avec la déconnexion entre l’Etat-Souverain (fixé dans ses stratégies militaires et dans ses méthodes pour faire de l’argent) et la souveraineté de l’Assemblée Constituante. « C'est une tyrannie que cet état de choses qui fait que le peuple est perpétuellement débiteur ». Il oppose alors une souveraineté exercée par les tyrans à travers les manipulations de la monnaie et une souveraineté de la monnaie, où la monnaie sert simplement à échanger les choses que les gens veulent pour vivre. Monnaie exotique, monnaie politique, monnaie vivante. Peu importe les hypothèques, peu importe le passé, cette dette sociale est chance d’ensemble, croyance de la continuité par la rupture avec les mécanismes de la reproduction des ordres sociaux du capitalisme. Basée sur une confiance des usagers dans le signe de papier puisque la limitation signifie pour eux, comme pour St just, l’impossibilité de la spéculation, «  de l’agiotage ». Ennemi de l’agiotage, il perce à jour l’exercice de la souveraineté sur la monnaie. « Votre papier hypothéqué sur une partie du domaine même de la République n'a point par la faute de vos agents le crédit du papier de quelques états où il est sans hypothèque ».

Conforme à la doctrine quantitativiste, la monnaie ici n’est qu’une convention, assertée par l’Etat qui se soucie peu de la possibilité que les hypothèques garantissent la valeur de la monnaie. L’Etat devient un acteur spéculatif en tant qu’il contrôle la quantité émise des signes monétaires et faire et défaire des fortunes selon ses enjeux stratégiques. « Si le génie de la République est au milieu de nous et si nous sommes faits pour la liberté, l'Etat remboursera (17) toutes les actions, voilà la seule loi (f° 7 verso) qui puisse déraciner l'agiotage ».

Hétérodoxe cependant, l’appel à la création d’autres assignats repose sur l’idée que la monnaie n’est pas le fruit de l’arbitraire d’une convention décrétée et imposée par une autorité, mais qu’elle ne fonctionne quelque soit son origine que par l’usage horizontalement assumé d’une collectivité, une Convention, au sens symbolique désignant l’assemblée décisoire de ceux qui se créditent d’eux-mêmes, ne s’endettent qu’envers la totalité et pas envers un particulier. L’assignat que veut réinventer Saint-Just serait comme ces monnaies sociales actuelles structurellement soustraites à la thésaurisation spéculative par la limite de leur quantité, mais surtout par la garantie de son acceptation, laquelle repose sur sa finalité : être émise pour désendetter ceux qui se les créent, et leur permettre d’étendre géographiquement les liens entre leurs site de production locaux. C’est là que Saint-Just fait un bond dans notre présent, car sa conception renouvelée de l’assignat se double d’une idée d’un Etat prêteur en dernier ressort. Voilà une #idéeneuve, propre à relancer le débat entre ceux qui voient comme W Streeck, l’Europe gouvernée par un « une peuple de marché », et ceux qui réclament pour l’euro un statut politique.

Car en effet, le souci de la fin de la planète et le souci des fins du mois ne s’opposent pas, la liberté de demain se construit aujourd’hui. « Mais c'est toujours par des lois indirectes qu'on parvient à guérir ces sortes d'abus. Ce n'est point par des peines contre l'usure qu'on y parvient mais en extirpant le principe de l'usure même. (f° 8 verso) Remboursez les effets publics en arrivant chez les peuples, créez-y la masse d'assignats dont vous avez besoin pour assurer leur liberté ».

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