Le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) a décidé, le lundi 27 juillet 2015, d'autoriser Dutee Chand, une sprinteuse indienne, dont la participation aux compétitions avait été suspendue en 2014 en raison d'un hyperandrogénisme féminin, à concourir à nouveau. Il demande à la Fédération Internationale d'Athlétisme (IAAF) de suspendre pendant 2 ans son réglement relatif à l'hyperandrogénisme féminin. En effet, le TAS estime qu'il manque "d'évidence scientifique" qui attesterait de l'impact du taux de testostérone sur la performance sportive. La chercheuse socio-historienne Anaïs Bohuon interroge cette décision. 

En 2009, lors de la finale du 800 mètres des championnats du monde d’athlétisme à Berlin, Caster Semenya est alors une jeune athlète sud-africaine, peu connue du grand public. Son incroyable victoire va marquer les esprits. Elle est très vite éclipsée par une déferlante de commentaires qui, au lieu de saluer sa performance sportive, s’en prennent à son apparence physique, la soupçonnent d’être un homme et de l’avoir dissimulé. Finalement, l’athlète présenterait une hyperandrogénie, c’est-à-dire une production excessive d’hormones androgènes (en particulier la testostérone), censée lui procurer un « avantage » sur ses autres concurrentes, selon les instances dirigeantes sportives.

Suite à cette polémique, ce seront alors les hormones sexuelles qui seront retenues comme le critère permettant de distinguer de façon pragmatique les deux sexes juridiquement reconnus, comme en témoignent les récentes règlementations des Fédérations Internationales d’athlétisme  (IAAF), de Football  (FIFA) et du Comité International Olympique (CIO).

Le 12 avril 2011, l’IAAF est la première fédération sportive internationale à modifier ses règles. Entre alors en vigueur, le 1er mai 2011, le code « régissant la qualification des femmes présentant une hyperandrogénie pour leur participation dans les compétitions féminines ».

Les sœurs Simpore, de l’équipe de football de Guinée équatoriale, ne sont pas autorisées à participer à la Coupe du monde de football féminine, qui a lieu en Allemagne en juin 2011. L’équipe féminine ghanéenne formule de sérieux doutes sur l’identité sexuée des sœurs.

La FIFA justifie ainsi la publication, le 22 juin 2011, d’une circulaire à valeur réglementaire où elle déclare notamment : « Les hormones androgènes ont un potentiel d’amélioration des performances – notamment en termes de force, de puissance et de vitesse – qui peut constituer un avantage dans le football et influer sur le résultat d’un match. La vérification du sexe revêt donc une importance particulière ».

Enfin, cette réglementation va toucher toutes les fédérations, quand, pour les Jeux olympiques de Londres, en juillet 2012, la Commission Exécutive du CIO définit, à son tour, les conditions d’admissibilité des athlètes féminines présentant une hyperandrogénie.

Ce règlement a été appliqué lors de la dernière coupe du monde de football au Canada, ce mois de juillet 2015.

Ces nouvelles règles imposent à ces sportives de corriger leur production d’androgènes, en en réduisant artificiellement les taux (une hormonothérapie), sauf si elles présentent une insensibilité aux androgènes et n’en retireraient alors aucun « avantage ». Ces athlètes pourront désormais être qualifiées à condition que leurs taux d’androgènes restent inférieurs aux normes masculines. Autrement dit, l’activité physique et sportive des femmes doit respecter la stricte séparation des deux sexes par des corps, des attitudes, des records, des performances, sans aucun indice de virilisation.

Lors des Jeux du Commonwealth de 2014, Dutee Chand, une jeune sprinteuse indienne alors âgée de 18 ans, se voit interdite de compétition, en raison d’une hyperandrogénie. Cependant,  elle conteste publiquement le règlement de l’IAAF et dépose une plainte auprès du Tribunal Arbitral du Sport (TAS). L’athlète refuse de se soumettre au règlement, ne comprenant pas pourquoi elle devrait subir une hormonothérapie ou, plus encore, des opérations, alors qu’elle n’a pas triché et que ces avantages « estimés » sont le fait d’une production naturelle de son corps. Chand a, par ailleurs, dénoncé les conséquences psychologiques catastrophiques de cette mesure discriminante, les effets secondaires des traitements lourds imposés, ainsi que la stigmatisation et le non respect du secret médical… Par cette réaction et sa plainte posée auprès du TAS qui l’a examinée et qui vient de rendre un communiqué, largement relayé dans la presse internationale et d’une ampleur nouvelle, l’autorisant à concourir à nouveau, Dutee vient d’entamer une nouvelle page de l’histoire de la fabrique des sportives : celles-ci pourraient s’affranchir des entraves pesant encore sur leur émancipation sportive. En effet, le TAS a tranché le 27 juillet 2015 en décidant de suspendre pendant 2 ans le règlement émis par l’IAAF.

L’argument principal qui justifie cette suspension n’est pas surprenant : pour imposer cette mesure, l’IAAF se voit sommée d’apporter une « évidence scientifique » au sujet de la corrélation entre des taux élevés de testostérone et  la performance athlétique. Or, je rappelais déjà en 2012, pour les Jeux olympiques de Londres, à quel point cette corrélation était loin d’être évidente et non fondée scientifiquement… La testostérone est l’un des marqueurs les plus insaisissables que les autorités sportives aient choisis jusqu’alors. Les taux moyens de testostérone sont certes nettement différents chez l’homme et la femme. Cependant, d’une part, ces taux varient largement selon les jours, la période de la vie, et, surtout selon l’intensité de la pratique sportive de chacun(e). D’autre part, notons que, parfois, la différence entre les taux de testostérone est plus importante entre deux hommes qu’entre un homme et une femme. Cette hormone n’est d’ailleurs pas la « molécule maîtresse » de l’athlétisme. En atteste le fait que les femmes dont les tissus ne répondent pas à la testostérone sont actuellement sur-représentées chez les athlètes de haut niveau. En définitive, les instances dirigeantes sportives, comme le généticien Eric Vilain, qui est un des scientifiques à l’origine du règlement olympique sur l’hyperandrogénie, admettent l’imperfection de cette solution « hormonale » mais expliquent ne pas en trouver de meilleures pour maintenir la bicatégorisation sexuée et, par là, la fameuse « égalité des chances ».

Ainsi, la réponse "scientifique" demandée et attendue par le TAS permet certes à Dutee Chand de concourir à nouveau, mais  elle laisse à nouveau de nombreuses questions sans réponse et de nombreux présupposés idéologiques en suspens. Même si l’IAAF parvient (ou pas) à démontrer la corrélation, comment à nouveau répondre à tout ceci : 

Si, dans son fondement même, le sport de compétition est une incessante recherche de dépassement de soi et des autres, comment admettre que le sexe contrôlé par les tests de féminité soit artificiellement paramétré afin que les aptitudes physiques qu’il détermine restent acceptables ?

A-t-on jamais envisagé qu’un homme qui produirait « trop » de testostérone, ou plus que ses concurrents, devrait être interdit de compétition tant qu’il n’a pas suivi un traitement visant à ramener ses taux à un niveau moyen, jugé acceptable ? En revanche, pourquoi le taux hormonal naturel de certaines athlètes féminines devrait-il, lui, être artificiellement diminué et surtout, ne pas rentrer dans la fourchette des valeurs enregistrées chez les hommes ?

Cette « inégalité », cette production n’est-elle pas aussi « naturelle », par exemple, que le rythme cardiaque plus lent de bien des athlètes d’exception ou la taille de nombreux athlètes ?

Pourquoi à tout prix réguler un avantage physique naturel plutôt qu’un autre ?

Et, surtout comment définir et identifier un critère aussi « indéfinissable» que l’avantage physique ?

 Aujourd’hui, c’est donc aux hormones androgènes que le TAS et les scientifiques attribuent encore un « genre », considérant que s’il y a un impact du taux de testostérone sur la performance sportive, ces hormones doivent rester l’apanage exclusif des hommes, substantialisant ainsi les privilèges de la masculinité, notamment en matière de performance sportive. Difficile de ne pas y voir l’occasion de réaffirmer, via de nouvelles règlementations, qu’en matière de testostérone, plus que jamais, les hommes et les femmes doivent garder leurs distances. Toujours aveugle à ses propres contradictions, la science souhaite encore intervenir sur les corps afin de (re)construire et de maintenir la prétendue spécificité de l’un et l’autre sexe. Toutes ces observations qui émanent des idées reçues nient, à l’évidence, la plasticité du sexe, comme le font les instances sportives. S’agissant de la définition différentielle des sexes, si la médecine appliquait ces critères normatifs à l’ensemble de la population, et non pas uniquement aux sportives, la distinction mâle/femelle ne tiendrait pas.

 Enfin, la véritable question que le TAS et les instances dirigeantes sportives devraient se poser, peut se résumer en ces termes :

Jusqu’où sommes nous capables d’aller pour perpétrer l’infériorité physique des femmes – qui sert à justifier tant d’inégalités – et pour entériner la différence des sexes ? Pourquoi la testostérone, si elle est considérée comme un avantage potentiel dans la plupart des disciplines sportives, devrait-elle être l’apanage des hommes et interdite aux femmes, au delà d’une quantité dite insignifiante ?

 

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