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Billet de blog 8 janv. 2023

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Mon boulet et sa boîte de chocolats

Ma relation avec mon boulet a commencé il y a quelques mois, rencontre sur internet. Un homme charmant, instruit, éduqué, généreux et attentionné. Ça commençait plutôt bien... Une histoire de violences conjugales parmi tant d’autres. Mais cette fois, c’est la mienne que je vais vous raconter.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mon boulet et sa boîte de chocolats

Je m’appelle Anaïs, j’ai 37 ans, je suis une femme cis, blanche, hétérosexuelle, enseignante, et je suis suis vraisemblablement abonnée aux boulets. Le genre d’abonnement qu’on n’arrive difficilement à résilier, vous voyez ?

Le boulet dont je vais parler a 38 ans, c’est un homme blanc, cis, hétérosexuel, ingénieur et père de deux adolescents.

Ma relation avec mon boulet a commencé il y a quelques mois, rencontre sur internet. Un homme instruit, éduqué, généreux et attentionné. Ça commençait plutôt bien. Un homme a priori bien sous tous rapports. J’ai développé des sentiments assez vite, il sortait vraiment du lot vis à vis de mes précédents partenaires. J’ai très rapidement rencontré ses enfants, qu’il a en garde alternée depuis leur entrée au collège. Deux adolescents extraordinaires, attachants, intéressants, drôles. Le courant est immédiatement passé, et je suis finalement tombée amoureuse de la famille dans sa globalité plus que du boulet en lui-même.

La relation débute très bien, il rencontre mes amis, ma famille, c’est trop beau pour être vrai.

Rapidement, je capte qu’il a un problème avec l’alcool. Un vrai problème. J’ai régulièrement, au cours des quelques mois passés avec lui, tiré la sonnette d’alarme sur ce sujet mais il était dans un déni incommensurable. C’était un non sujet. 

Deuxième problème rapidement constaté : son humour très douteux… Sous couvert du second degré j’ai eu droit à de nombreuses « blagues » sexistes, sur mon métier, sur mes convictions. Je lui laisse le bénéfice du doute, mais j’en dis quand même systématiquement quelque chose. Je pose mes limites, en vain. Je réalise aujourd’hui qu’un homme qui réussit à penser, même pour soi-disant faire une blague, « les femmes, toutes des connasses » ou encore « la housse de ton instrument, c’est pas mal si je veux t’enterrer dans le jardin », ou encore qui s’adresse à ma famille, alcoolisé, en leur disant « alors bande de connards ?», ben je n’ai rien à faire avec. Même s’il n’y avait eu que ça, ça aurait suffit, ça n’a rien à faire dans une relation. Ça aurait dû être retour à  l’envoyeur direct. Mais si je l’avais, fait je n’aurais pas eu d’histoire à raconter. Dommage.

Le dernier gros loup c’était son incapacité à communiquer, d’autant plus quand moi j’en avais besoin. Si je demandais s’il se souvenait de ce qu’il avait dit la veille, alcoolisé, j’avais droit à un silence de plomb, ni oui ni non ni merde. Pour moi, la championne en titre de la parlotte, c’était vraiment difficile.

Mais je lui ai laissé encore le bénéfice du doute, c’était mon boulet avec ses failles narcissiques, mon boulet avec ses traumas, mon boulet avec ses silences, mais c’était mon boulet, qui était aussi par ailleurs gentil avec moi, attentionné, aimant et généreux. Le piège.

Un jour pas fait comme un autre , après différents constats douloureux, après m’être carapatée de plus en plus souvent chez moi pour fuir ces moments où il allait trop boire, j’assiste à une énième soirée avec mon boulet alcoolisé. Il m’emmenait faire une course en voiture, il a roulé au milieu des voies et là j’ai vraiment vraiment flippé et je me suis dit « cette fois, il n’y aura plus de prochaine fois ». J’ai informé mon boulet dès lors où l’alcool s’était dissout et ça a marqué notre rupture.

Jusque là, ce n’est qu’une relation parmi d’autres qui s’arrête. Je pouvais potentiellement m’en remettre sans trop de difficultés.

Mais c’est là que le pire a commencé. Mon boulet a totalement vrillé et je me suis pris un méchant tsunami dans la tronche : harcèlement, propos haineux, violents, menaces au suicide. Des messages toutes les trois minutes. Un flot continu, inarrêtable. J’ai tenu 24h, j’ai eu peur, mais vraiment peur. Ce mec n’était pas du tout le mec que j’avais connu. Docteur Jeckyl et Mister Hide. Impossible de me raccrocher à quoi que ce soit parce que ce boulet qui écrivait tous ces messages je ne le connaissais pas. J’ai commencé à avoir très peur de lui et de ce qu’il pourrait se passer. Je n’ai pas attisé la haine, j’ai tenté de calmer le jeu, je lui ai demandé ce dont il avait besoin, ai tenté de poser des limites mais j’avais à peine le temps de répondre une phrase que je recevais 20 messages de haine dans la foulée. Au bout de 24h j’ai bloqué le premier canal de communication. Ça a continué à chaque fois qu’il retrouvait un nouveau canal. Il a débarqué les jours suivants, chez moi, trois fois à l’improviste (dont une où je suis restée planquée), intrusif comme à sa récente habitude, sans un mot, pour me ramener des affaires. Je l’ai informé par écrit que je ne voulais pas qu’il vienne chez moi sans mon accord et lui ai donné le numéro de deux de mes amis qu’il connaît pour faire l’échange d’affaires s’il en retrouvait et j’ai bloqué le dernier canal de conversation directe. Il ne les a jamais contactés.

Ma peur grandissait d’heure en heure, cet homme que je ne reconnaissais pas, menaçant, et qui parlait d’attenter à sa vie m’effrayait. Mon boulet m’a fait peur, j’ai eu peur pour lui, alors j’ai prévenu quelques personnes de son entourage. Et j’ai ouvert une boîte de Pandore dont je n’aurais jamais imaginé l’existence. Chacun d’eux connaissait des bouts de son histoire, et moi j’ai récupéré les pièces manquantes du puzzle que j’avais reconstitué au cours de ces quelques mois avec lui. J’ai découvert que mon boulet, se comportait ainsi à chaque rupture et qu’il a pu exprimer ces menaces pendant des mois voire des années auprès de ses précédentes conquêtes (et pas que, mais toujours auprès de femmes). A ma connaissance, je suis la sixième femme sur la liste. Personne n’a été chez les flics. Les agresseurs s’en tirent vraiment trop souvent les mains propres. Un petit coup de Pouss-Mouss et hop, ni vu ni connu, cette histoire n’a jamais existé.

Je me suis renseignée un peu plus sur la loi que je connaissais partiellement (ah oui non mais faut que je vous dise quand même à quel point mon boulet est boulet ! Il agit comme tel et il me choisit moi, une féministe!). J’ai consulté une assistante sociale travaillant au commissariat de police pour aider les femmes victimes de violences. J’imaginais poser une main courante. A la lecture de l’intégralité des messages elle m’a dit « non mais Madame, là, nous ne sommes pas dans le cas d’une main courante pour harcèlement, mais dans le cadre d’une plainte pour violences conjugales, si vous déposez une main courante, à tous les coups le parquet la transformera en plainte, les messages sont sans équivoque ». La claque. Je ne l’avais pas vue venir. En 4 jours de messages insultants le mec avait réussi à donner toutes les billes pour une plainte, il est très très fort mon boulet. Je mesure ce qui m’attend si je vais au bout de la démarche : des mois de procédures, un avocat, répéter cette histoire encore et encore. J’ai beau avoir toutes les preuves écrites, je mesure l’épreuve laborieuse qui m’attend et finis par baisser les bras, comme tant d’autres, face à la lourdeur administrative. J’ai des scrupules parce que je sais qu’il va recommencer et qu’il y en aura d’autres. Mais est-ce que moi, Anaïs, je veux m’infliger ça pour un boulet que j’ai juste envie de dégager de ma vie? Le fait d’être mon ex-conjoint et d’être alcoolisé sont deux circonstances aggravantes aux yeux de la loi, je n’ai aucun doute sur l’issue favorable de ma plainte et je ne prendrais pas de risque, mais ce sera lourd. Et déjà que la situation pèse un éléphant mort sur mes épaules, je ne veux pas en rajouter.

Je décide avec toute ma culpabilité de ne pas porter plainte si la situation s’arrête mais me promets de le faire si je me sens de nouveau menacée ou si j’apprends qu’une autre femme un jour réalise cette démarche. J’ai toutes les copies d’écran dans un joli dossier à noeud rose intitulé « #boulet ».

Des semaines passent, j’ai vaguement deux ou trois mails qui m’informent d’affaires retrouvées dont je me fiche éperdument. Je ne réponds pas. Il contacte mes proches, fait son boulet calimero, il réussit à les saouler eux aussi et certains finissent par le bloquer. Il est malheureux et abstinent, ne manque pas de préciser "abstinent", en attendant sagement qu’on lui délivre la médaille d’or du mec violent qui boit du Perrier. Il peut toujours attendre.

Mon boulet n’aura rien compris, à mon avis, de ce qu’il s’est passé. Il n’aura jamais remis en question ses agissements avec les femmes. Il n’aura jamais été capable de réfléchir, de se mettre à notre place, de faire des excuses correctes, un mea culpa. Capacité d’introspection zéro. Capacité d’empathie zéro pointé.

Deux mois après cette rupture, je commence à arrêter de vérifier 30 fois par jour que ma porte est bien fermée à clé, les cauchemars diminuent, je retrouve mon pétillant et ma joie de vivre, tout en restant sur mes gardes. Mon voyant clignotant de vigilance ne me quitte pas, je sais qu’il peut débarquer à tout moment et dois vivre avec. C’est étonnant comme on réussit à traverser les épreuves, à se retrouver, tout en gardant cette alerte allumée en permanence. Sorte de clivage, de double vie. Maintenant il y a moi Anaïs avec mon histoire et il y a moi avec en plus cette nouvelle histoire, la victime qui n’est jamais complètement tranquille et prête à agir au moindre faux pas.

Je suis blindée, je connais mes droits. Mon entourage, mes amis, ma famille, mes voisins savent. S’il bouge il est coincé, je l’attends. Tout le monde l’attend, j’ai une armée de protection autour de moi. Dans ces circonstances-là, je vous jure qu’il faut ça. Du monde, des connaissances, des outils. Ce sont mes armes et mon armée à la fois. C’est du solide.

Un soir je réalise que mon boulet est quand même bien gonflé car il utilise encore mes codes de plate-forme vidéo, il est magique quand même vous trouvez pas? Zéro scrupule, zéro conscience, le profit avant tout.

Ce même soir, pendant mon absence, mon boulet est venu, à l’improviste, encore une fois sans mon consentement. Une amie était chez moi, a ouvert la porte et il lui a tendu un paquet pour moi sans un bonjour. Ce paquet, c’était une boîte de chocolats. Des chocolats...! Symbole de son impuissance, de son incapacité à communiquer, de sa bêtise, de son manque de respect et de son ignorance (tous mes proches savent que je ne mange que peu de chocolats, moi je suis corruptible à coup de comté).

Voilà, une histoire parmi tant d’autres, un #boulet parmi tant d’autres, un danger parmi tant d’autres. C’est vraiment flippant de se dire qu’on ne connaît jamais vraiment les gens. Ni les agresseurs, ni les victimes. Parler et dénoncer, c’est un début. Ça ne suffit pas mais ça libère. Il est primordial de parler. A travers cet écrit, je marque un point final à cette histoire.

Adieu, boulet avec ta boîte de chocolats.

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