« (…) En Azerbaïdjan, on est profondément laïc, les religions se côtoient et vivent leur vie dans le respect de l’autre, on se promène dans la rue avec la revue (sic) vestimentaire que l’on veut et on mange et boit ce qui est en accord avec sa conscience ou sa foi ! Les femmes y ont eu le droit de vote avant qu’elles l’aient eu en France et accèdent depuis longtemps à des responsabilités électives ou économiques. On y aime la peinture, la littérature et on y pratique même un jazz qui n’existe que là.
(…) J’ai eu la chance d’être allé là-bas et de me rendre compte de la réalité de ce pays, de sa modernité, de sa laïcité, de son envie d’art, de son respect des femmes.
Et quand un pays à majorité musulmane a toutes ces qualités il est alors dénoncé comme une dictature qui opprime, truque les élections, emprisonne ! (…) »
J’ai lu ces lignes ce matin, avec consternation. J’ai, moi aussi, visité ce pays et n’y ai pas du tout vu ce dont parle l’ex-député LR, sous la plume duquel ont surgi ces mots pour le moins étonnants. Depuis deux mois, la propagande azérie comme celle de l’Arménie, ont envahi nos journaux et nos écrans. Elles brouillent le paysage médiatique, rendant impossible toute analyse quelque peu objective du conflit qui déchire les deux pays pour la possession du Haut-Karabagh. Qu’un homme politique français vienne alimenter cette sordide course à la désinformation me consterne et me désole.
Dans mon voyage, il nous faut tout d’abord quitter Bakou, le village Potemkine érigé à grands coups de pétrodollars par le président Aliyev. La ville est splendide, moderne et dynamique, mais seule la capitale azerbaïdjanaise peut se parer de ces qualificatifs. Et encore suis-je indulgente, car la mégalomanie de son fondateur, mêlée à des relents soviétiques, le tout enrobé dans un luxe occidental à la démesure orientale, finit par fatiguer le voyageur. A moins qu’il ne soit séduit par l’abondance tapageuse destinée à le ravir, qu’il soit touriste ou homme d’affaire. De retour chez lui, le premier pourra décrire un pays de cocagne, le second pourra investir dans ce pays si accueillant. Dans les deux cas, le pouvoir en place est gagnant.
Hors de Bakou, qu’ai-je vu ? Un pays pauvre, aux routes mal entretenues, des villes tristes où la seule activité est concentrée dans des marchés colorés et animés, des étals de fruits et légumes appétissants aux rayons de quincaillerie chinoise de piètre qualité. La population qui s’y presse est visiblement dépourvue de moyens. Des troupeaux de moutons, y compris sur les voies carrossables, des vendeurs à la sauvette, des hommes tirant des charrettes à bras, d’autres, plus nombreux, alignés le long des trottoirs, amorphes et inactifs, ou sirotant du thé dans des cafés où n’entrent pas les femmes.
Les femmes, je ne les ai pas vues. Elles sont absentes du paysage azerbaïdjanais. Les quelques spécimens aperçus sous leur foulard se hâtaient vers un destin laborieux. Alors, bien sûr, monsieur l’ex-député, lors de votre voyage, vos hôtes vous ont gavé ad nauseam avec le droit de vote accordé aux femmes dès 1918. Ils ont omis de vous préciser qu’aujourd’hui les femmes n’entrent pas dans les cafés, sous peine de passer pour des prostituées, que c’est leur famille qui choisit leur mari, que les relations sexuelles avant le mariage sont proscrites. Aux dernières élections du parlement en 2020, 22 femmes ont été élues pour 103 hommes. Dans le business, seules 3% sont propriétaires de leur affaire. La brillante « première dame », Mehriban Aliyeva masque une condition féminine maltraitée et discriminée par la tradition, le patriarcat et l’islam.
Laissons de côté ce sujet pour aborder celui de « l’envie d’art ». Personnellement, je n’ai vu aucune envie ni aucun art. Seul le patrimoine historique, principalement architectural dévoile la beauté ancestrale du pays. Dans la capitale, on accommode élégamment l’art du tapis, plus laborieusement celui de la soie. Les connaisseurs ne s’y trompent pas, nous sommes loin des chefs-d’œuvre iraniens ou ouzbeks. Le mugham est célébré avec dévotion, rien de moderne dans cette exhibition de traditions.
Quant à la religion, elle est strictement contrôlée, c’est la censure qui décide quels ouvrages seront publiés, traduits ou importés, quelles confessions sont autorisées sur le territoire, comment s’organise la vie des communautés. Ilham Aliyev est le fils d’un cadre du KGB, pas d’un imam. Ce qui nous amène à la laïcité, qui semble effectivement être une volonté de l’Etat azerbaïdjanais.
Et malheureusement, comme dans tous les pays autoritaires — car il faudrait être fou ou ignorant pour nier que l’Azerbaïdjan est une démocrature, les élections sont pipées, des opposants politiques sont arrêtés, emprisonnés, torturés, des minorités sont opprimées — les deux exemples les plus récents concernant la communauté LGBT et les témoins de Jéhovah. N’oublions pas un dernier élément, la corruption qui gangrène particulièrement les pays où un homme et son clan règnent d’une main de fer.
Là où notre député voyageur découvre une contrée merveilleuse, je vois un petit pays dictatorial qui profite des hydrocarbures dont il regorge pour tenir en respect ses encombrants et dangereux voisins, la Russie, la Turquie, l’Iran. Il s’est récemment égaré dans une guerre sanguinaire pour reprendre un petit territoire à son ennemi de toujours, l’Arménie. Peu importe les morts tant que l’honneur national est sauf.
Sa stratégie de soft power comporte un volet « France » où il a lancé une opération de séduction des élites dans l’espoir, ô combien vain, de contrer l’influence de l’importante diaspora arménienne. Je crains que notre député voyageur ne se soit laissé ensorcelé par la gentillesse des habitants et la savoureuse cuisine locale, le conduisant à quelques excès de plume.