Vers une culture rikiki ?

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – Pour en finir avec notre déni ! http://andreversaille.blog.lemonde.fr et dédié aux muslmans qui luttent contre la barbarie

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – Pour en finir avec notre déni ! recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses.

Je serais content de débattre avec eux.

 

Vient de paraître :

musul-couv

 

 

« Pour naître homme pleinement, il faut s’ouvrir à la vie de l’esprit, écrit Danielle Sallenave. Et où apprend-on mieux que dans la culture, la littérature et l’art, le sens des choses, des bonheurs et des douleurs ?  »

Peine perdue. Après notre volonté d’aménager les sujets se référant à notre passé de dominants, nous n’avons pas manqué de nous attaquer aux classiques de la littérature française, ramenés, eux aussi, à une culture de dominants, dont, en outre, l’écriture est censée échapper aux adolescents, en particulier à ceux de l’immigration . Cette haine envers la culture regardée comme « élitiste », considération que l’on croyait n’être que la marque des populismes, la voilà reprise par des charlatans « progressistes ». Chaque jour on entend ces obsédés de la table rase crier un peu plus contre les grandes œuvres sottement assimilées à ce « tout culturel » à la mode qui décrète que n’importe quoi « fait culture ». Et vogue la galère vers une ère d’asthénie culturelle…

De même que l’histoire, la littérature classique n’est plus notre code. Et comme il s’agit de textes foncièrement français, certains brandiront d’autant plus violemment les armes, persuadés que cette culture renvoie à l’identité nationale – donc au FN… Résultat de cette politique : l’incapacité des jeunes – de banlieue mais pas seulement – d’encore lire les classiques . C’est dans cette « bienveillance niaise », dont parlait Bernanos que des pédagogues « progressistes » se sont engouffrés. Ils ont décidé que devant le grand héritage culturel dont les enfants issus des classes favorisées avaient « accès par droit de naissance », ceux de l’immigration étaient définitivement largués. Forts de ces conclusions, au nom d’une vision pervertie de l’égalité des chances, dans le souci de ne pas humilier une jeunesse immigrée décrétée incapable de saisir la beauté et l’intérêt de la littérature française, et aussi pour ne pas heurter la sensibilité des jeunes musulmans, au lieu d’aider les professeurs dans leur travail pédagogique, des idéologues se sont laissés aller à la facilité en prônant l’« allégement » des programmes scolaires.

Je précise tout de suite que, sachant la difficulté du métier d’enseignant – surtout dans les lycées des ZEP – je ne mets nullement en cause le travail des professeurs. Ce que je critique, c’est cette tendance de pédagogues idéologues qui exigent la « réussite pour tous » comme s’il s’agissait d’un droit opposable qui n’impliquait aucun travail de l’élève.

Depuis des décennies, nous louons la pédagogie « non-directive » qui a pour principe de changer la fonction de l’école. Celle-ci ne doit plus avoir pour mission de transmettre des savoirs (dans le sillage de Mai 68 et de l’influence de la contre-culture américaine qui déferla ces années-là, on a estimé que la transmission du savoir à l’école n’était en réalité que la propagation de l’idéologie bourgeoise), mais devenir un « lieu de vie » où l’on apprendra l’ouverture aux autres et au monde. On se demande en quoi la lecture des classiques serait une fermeture aux autres. Ces charlatans ignorent-ils combien les chefs-d’œuvre créent des affinités, voire des complicités entre leurs lecteurs ? De même, il était urgent d’abolir le principe de compétence, d’évidence réactionnaire lui aussi. Car, selon les tenants de cette pédagogie, l’échec n’est jamais scolaire : il résulte des inégalités sociales ; il n’existe pas d’inégalités de capacité ou de dons entre les individus ; les écarts entre leurs résultats scolaires dépendent uniquement de la situation, favorisée ou défavorisée, socialement et culturellement, des élèves.

Ces pédagogues n’ont cessé de lutter contre « l’illusion » que certains élèves réussissaient mieux que d’autres parce qu’ils étaient plus intelligents ou plus travailleurs. Ils ont décrété que ce qui se passait à l’école découlant de facteurs extérieurs à celle-ci, il fallait bloquer l’influence de ces derniers : permettre aux bons élèves d’acquérir une meilleure connaissance plus rapidement que d’autres, ce serait perpétuer la croyance dans des inégalités naturelles et « octroyer une prime aux bénéficiaires de l’injustice sociale ». Toute tentative de voir dans l’enseignement un moyen susceptible de détecter les talents et encourager ceux-ci à se développer fut qualifiée d’élitiste, donc condamnée car responsable d’inégalités . On a été jusqu’à nous assurer que le jour où une véritable égalité et une véritable justice régneraient dans la société, les talents de tous s’épanouiraient à égalité…

Entretemps, on ne compte plus la masse d’élèves, victimes de cette « pédagogie », qui se présentent à l’entrée du deuxième cycle après cinq ou six ans d’instruction élémentaire et qui se révèlent quasiment illettrés, tandis qu’une partie des étudiants qui arrivent à l’université savent lire mais ont du mal à comprendre ce qu’ils déchiffrent. Jacqueline de Romilly a parlé « d’enseignement en détresse ».

S’il est certain que la misère sociale ne favorise pas le développement des aptitudes, et qu’il faut absolument faire en sorte que jamais une mauvaise situation économico-sociale empêche un enfant de faire des études correspondant à ses capacités, il est absurde de croire qu’une bonne situation économico-sociale générerait ipso facto des talents. Si cela était vrai, les enfants de la bourgeoisie auraient tous le même niveau d’aptitudes.

La semaine prochaine je poursuivrai ma réflexion sur le rejet de la culture classique.

 

Vendredi 15 décembre : Vers une culture rikiki ? (Suite)

 

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