« Nous étions cons ! Cons et dangereux ! »

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts Il est dédié aux muslmans qui luttent contre la barbarie islamiste. Dans ce billet, je fais la critique de ma famille idéologique dont je fais toujours partie

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 Nous vivions l’actualité, mais notre regard était rarement libre, tant nos présupposés, notre idéologie, nos attachements le brouillaient, vous disais-je hier.

Vous l’aurez compris, mes chers cousins, quand je dis « nous », c’est une manière globalisante de parler des intellectuels, semi-intellectuels, simili-intellectuels « progressistes ». De tous ? Évidemment non. Comme dans tous les mouvements, même les plus compromis, certains sauvent l’honneur. En l’occurrence, je pense, entre autres, à George Orwell, Arthur Koestler ou Albert Camus. Et, bien sûr, ce sont toujours eux que l’on conspue.

« Nous nous sommes souvent trompés », ont fini par avouer certains. Hypocrites, mes frères ! Nous nous sommes souvent aveuglés – et avec quelle détermination ! La plupart du temps, l’information existait mais nous en faisions fi, tant nous avions peur, par sa seule lecture, de passer pour traîtres à notre famille d’élection[1]. Avec quelle énergie ne nous sommes-nous pas battu les flancs pour tenter de justifier ce que nous avions d’emblée accepté de nécessité.

Nous nous sommes toujours, peu ou prou, alignés, non pas sur l’idéologie dominante que nous combattions, mais sur les variations idéologiques qui nous dominaient personnellement : stalinisme, tiers-mondisme, maoïsme, auxquelles nous nous sommes à chaque fois abandonnés avec grâce.

Quelques amis révérés ou quelques maîtres à penser fortifiaient en nous un surmoi bien plus totalitaire que ne l’aurait pu faire l’opinion publique. Quant aux rares d’entre nous doués d’une certaine clairvoyance, ils se retrouvaient bien vite isolés face à notre refus obstiné de toute remise en cause de nos présupposés.

Oui, il nous fut toujours plus confortable de nous tromper avec nos maîtres et amis que d’avoir raison avec nos ennemis. Rappelez-vous le temps où nous répétions en boucle qu’un « anticommuniste est un chien »[2], et qu’il valait mieux se tromper avec Sartre que d’avoir raison avec Aron. Préférer se tromper que d’avoir raison, fallait-il être aliéné…

Et le plus amusant de l’histoire, c’est que nous ne nous étions même pas aperçus que cette phrase avait été un canular lancé par un moliériste facétieux qui avait pastiché une réplique de l’apothicaire de Monsieur de Pouceaugnac : « Il y a plaisir d’être son malade ; et j’aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d’un autre[3]… »

Le plus étrange n’est pas que nous ayons fait des « erreurs » – ce que plusieurs d’entre nous avoueront tardivement avec une bonhomie souriante – c’est l’entêtement de beaucoup à persévérer dans la même erreur : lorsque nous avons finalement rejeté le stalinisme, ce fut pour adopter le maoïsme que le besoin de soleil et de musique poussa certains à assaisonner de castrisme. Et pourquoi ? Pour ne pas hurler avec les loups, pour ne pas passer pour un « chien ». « Non seulement nous avions tort, reconnaîtra Jean Daniel, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. » Yves Montand avait résumé plus lapidairement le parcours de sa génération : « Nous étions cons ! Cons et dangereux ! »

Je sais, plusieurs d’entre vous protesteront : « Non, pas moi ! » Soit. Sans doute. Peu importe. Dites-vous alors que ce n'est pas de vous dont je parle. Je maintiens quand même ce « nous », parce que, sauf à se proclamer crétins, nous savions tous qu’il y avait imposture et nous ne l’avons pas dénoncée comme il l’aurait fallu.

Suis-je injuste ? Oui, et avec une constance qui ne vous étonnera pas : c’est de famille. Vous ne sauriez vous en plaindre, vous qui l’avez été à jet continu et qui persévérez avec un art consommé.

 

Demain, je vous entretiendrai de nos golden sixties tiers-mondistes.

 

 

 


[1]Un souvenir : un jour qu’à l’âge de vingt ans, installé dans un café, je lisais L’Opium des intellectuels d’Aron, un de mes amis vint à passer, me reconnu, me salua et me demanda ce que je lisais. Je lui montrai la couverture du livre. « Eh bien ! t’as du temps à perdre ! » me dit l’ami. « Tu l’as lu ? » demandai-je ? Réponse : « Et puis quoi encore ? Soyons sérieux ! »
[2] Jean-Paul Sartre, « Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais »,  Situations IV, Paris, Gallimard, 1961.
[3] Monsieur de Pourceaugnac, Acte I, sc. V.

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