La colonisation et l’esclavage, des pratiques spécifiquement occidentales ? (suite)

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts http://andreversaille.blog.lemonde.fr, et dédié aux muslmans qui luttent contre la barbarie islamiste.

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 

Une dizaine années après l’affaire Pétré-Grenouilleau, une nouvelle polémique s’engagera en 2015 autour de l’analyse historique du Code Noir faite par Jean-François Niort[1]. Ce travail scientifique sera violemment attaqué par des organisations politiques patriotiques antillaises qui militent pour l’indépendance de la Guadeloupe (le FKNG, le CIPN et l’UGTG-LKP). Niort a bien tenté de faire comprendre à ces militants, dont beaucoup sont, ou étaient, ses amis, qu’un travail scientifique ne pouvait pas être conduit en tenant compte d’une lutte politique si juste fut-elle, et que, de même, un combat politique perdrait toute crédibilité s’il dénonçait un travail académique autrement que sur une base scientifique, ce fut peine perdue. Danik I. Zandronis du FKNG l’apostropha : « Ta (re) lecture au XXIe siècle du CN [Code Noir] ne peut pas être seulement neutre et scientifique, car tu sembles oublier que le CN, l’esclavage sont encore des blessures vives dans notre mémoire active. N’oublie pas, que nous sommes dans un pays ENCORE sous domination coloniale, que tu es un BLANC France [un Blanc métropolitain] et que du côté des militants et patriotes TOUT est vu, perçu et analysé selon cette grille, qui n’est pas la tienne. Donc en résumé quand tes travaux VONT malgré toi dans le sens des thèses anticolonialistes (réparations), tu es le bienvenu mais dès que même au nom de l’étude historique, tu abordes sans précaution des sujets sensibles, tu t’exposes à des réactions très dures, et je ne crois pas que cela changera[2]»

Pourtant, en tant que citoyen, Jean-François Niort, s’était montré résolument en faveur des réparations, position qu’il a affirmée à plusieurs reprises entre 2006 et 2014, et au Parlement européen en 2013. Cela ne comptait pas : Jean-François Niort avait beau être un militant « engagé dans la cause », il restait un « Blanc France »[3].

 Si l’Europe doit indubitablement une partie de sa prospérité aux traites négrières, que dire du monde musulman ? Olivier Pétré-Grenouilleau rapporte que le nombre d’êtres humains déportés, entre 650 et 1920, par les négriers musulmans, se monte à plus de dix-sept millions, sept millions quatre cent mille esclaves noirs déportés à travers le Sahara et huit millions acheminés à travers la mer Rouge et l’océan Indien. Comment d’ailleurs en eût-il pu être autrement dans un monde où l’esclavage était chose commune, au moins jusqu’à son abolition en 1848 ?

Une fois de plus, ce sont des résistants musulmans qui ont eu le courage de dénoncer cette réalité. Malek Chebel a écrit : « L’esclavage est la pratique la mieux partagée de la planète, c’est un fait humain universel. Même les Arabes, même les Persans, même les Indiens, peuples pourtant si raffinés, ont pratiqué l’esclavage[4]. » Oui, les Africains ont pratiqué eux-mêmes une vaste traite « domestique », au point qu’après la promulgation des décrets de 1848 abolissant l’esclavage, le gouvernement français eut du mal à les faire appliquer en Algérie et au Sénégal où une partie des esclaves appartenait aux indigènes. Alors, pour ne pas indisposer les Maures esclavagistes qui assuraient le ravitaillement de la colonie, le gouverneur ordonna aux autorités locales de refouler les esclaves qui chercheraient asile dans les colonies françaises…

On notera, par ailleurs, que bien de ceux qui continuent à revenir sur l’esclavage transatlantique de jadis oublient, d’une part, que la traite n’a été officiellement abolie en Arabie Saoudite qu’en 1962, et en Mauritanie, en 1981 ; d’autre part, ils se taisent volontiers sur celui qui sévit aujourd’hui et qui frappe plusieurs millions de personnes : en Afrique noire – au Mali, en Mauritanie (malgré l’abolition officielle), au Niger ; et dans les pays du Golfe. Sans parler de la reviviscence de cette pratique avec les nouveaux marchés aux esclaves organisés par les djihadistes en Irak et en Syrie, et par Boko Haram au Nigéria… 

Si nous avons tout de même fini par comprendre que la traite négrière ne fut pas le fait du seul Occident, la colonisation arabo-musulmane, elle, reste encore très largement ignorée ou mal perçue en Occident. Pourtant, comme le rappelle, Catherine Coquery-Vidrovitch[5], la colonisation arabe, menée au nom du Coran au Maghreb, et en Afrique orientale au XIXe siècle, donc contemporaine de la colonisation occidentale, fut tout aussi cruelle que cette dernière. Ainsi, au XIXe siècle, les Arabes d’Oman avaient depuis longtemps affirmé leurs droits le long de la côte est du continent africain, depuis le cap Delgado en Somalie du Sud, jusque et y compris les Comores et même Madagascar. En 1840, le sultan d’Oman Saïd Bin, ayant établi sa capitale dans l’île de Zanzibar, entreprit la domination de cette zone et finit par imposer son autorité sur un ensemble long de plusieurs milliers de kilomètres, depuis Mombasa au nord jusqu’aux confins du Mozambique. Dès lors, les chefs locaux durent lui payer tribut et lui fournir des esclaves. Le sultanat, qui vivait du commerce international, entretenait une flotte à la fois commerciale et militaire qui, aux dires du consul britannique à Zanzibar, était plus impressionnante que la totalité de celles qui existaient alors du Cap de Bonne-Espérance au Japon. Vers le milieu du siècle, on vit, en effet, ses navires de Londres à Boston en passant par New York et Marseille[6].

L’économie zanzibarite, couramment appelée omani, était fondée sur la traite négrière, la chasse à l’ivoire et la production agricole. Les colons arabes dominaient les villes côtières grâce à leurs importantes plantations serviles et leur alliance avec les banquiers indiens qui finançaient les expéditions caravanières. À cette époque, l’exportation des esclaves de la côte de l’Afrique de l’Est était estimée à environ 70 000 individus par an. C’est dire à quel point la traite était au cœur de la colonisation omani. Le mode de production esclavagiste mis en place par le sultanat connut sa grande expansion pendant la première moitié du siècle, lorsque la population servile de l’île passa de 12 000 en 1819, à plus de 100 000 dans les années 1830. Elle était encore de 40 000 à la fin du siècle. Bien que l’Angleterre, très présente en Afrique de l’Est, combattît la traite négrière, le traité de 1873 finit par admettre que l’esclavage faisait partie intégrante de la culture islamique arabe…

Mardi prochain, je vous entretiendrai de notre syndrome colonial.

 

Vendredi 28 juillet : Un syndrome colonial ?
 Mercredi 2 août : Vers une nouvelle guerre de religion ?

 

[1] Jean-François Niort, Le Code Noir: idées reçues sur un texte symbolique, Paris, Le Cavalier bleu, 2015.
[2] Site internet “Creoleways, le magazine des dynamiques créoles” http://creoleways.com/2015/04/04/esclavage-et-reparations-jean-francois-niort-repond-a-danik-i-zandwonis/
[3] Pour plus d’informations, voir http://blogs.mediapart.fr/blog/jacky-dahomay/060415/denoncons-la-fatwa-contre-jean-francois-niort
[4] Malek Chebel, L’Esclavage en terre d’Islam, Paris, Fayard, 2007.
[5] Professeur émérite à l’université Paris VII-Denis-Diderot. Historienne de l’Afrique noire, auteur notamment de L’Afrique et les Africains au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 1999.
[6] Voir Catherine Coquery-Vidrovitch, « La colonisation arabe à Zanzibar », dans Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme, Paris, Robert Laffont, 2003.

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