Notre orientalisme new look

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : . Il est dédié aux muslmans qui luttent contre la barbarie islamiste. Dans ce billet, je fais la critique de ma famille idéologique, la gauche de la gauche, dont je fais toujours partie, et de son aveuglement face aux dictatures du tiers-monde.

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 

Persuadés, et nous, les tiers-mondistes, avec eux, que l’émancipation charriait la liberté, la justice et l’égalité, les colonisés s’étaient levés pour forger un monde à la mesure de leur rêve. Debout les damnés de la terre !… Ils savaient bien sûr que la construction d’un pays neuf ne se ferait pas en un jour, qu’il y avait de la besogne, beaucoup de besogne, mais combien ce défi était exaltant ! Ils allaient enfin se libérer du joug colonial ! Ils allaient travailler, mais plus pour un maître : pour eux-mêmes, pour bâtir une nation juste, équitable, et dans la fraternité avec les autres peuples émancipés. C’était l’euphorie bienvenue et si légitime. Désormais leur avenir leur appartiendrait.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Nous-mêmes ne manquions jamais d’entonner leurs hymnes à l’unisson. Notre enthousiasme fut tel que certains d’entre nous avaient été jusqu’à prédire l’arrivée d’un humanisme non-occidental venant relayer le nôtre vieillissant.

Oui, que l’émancipation était belle au temps des colonies !

Vint le moment de l’Indépendance et celui de l’édification de l’État !

Naguère encore, les termes d’indépendance et de liberté étaient perçus et utilisés de façon interchangeable. Émancipation, donc liberté ! La réalité s’avéra douloureuse : l’obtention de la première allait très souvent signifier la disparition de la seconde. À ce moment charnière, ni la justice ni la liberté ne furent au rendez-vous. Le tableau de l’émancipation s’avéra un trompe-l'œil : le tiers-monde arabe n’accoucha pratiquement que de dictatures qui colorèrent de sang les jeunes nations.

À quelle vitesse la fraternité tant proclamée s’était-elle dissipée ! Avec quelle promptitude la domination coloniale avait-elle fait place au joug domestique traînant son cortège de luttes fratricides, de dénonciations, de mensonges, d’injustices, de duperies dans un climat où la corruption s’étendait chaque jour un peu plus. Nullement encombrés de scrupules surnuméraires, connaissant bien mieuxque leurs prédécesseurs leur pays et leur population, les dictateurs locaux faisaient preuve d’une vertu singulièrement efficace en matière d’autoritarisme, broyant jusqu’aux intellectuels qui furent leurs thuriféraires.

Très souvent, les combattants de l’indépendance renâclèrent à troquer le treillis militaire contre le complet veston. D’autant plus qu’ils s’étaient persuadés d’être dans le camp du bien et du juste, encore et toujours en guerre contre l’omniprésence et l’omnipuissance de l’impérialisme occidental qui les avait si longtemps colonisés. Cette conviction coulée dans le bronze, la population décolonisée ne pouvait que se taire devant la mise au pas, l’autoritarisme, la violence, la censure, la persécution des intellectuels, la gabegie et la corruption. D’ailleurs, au regard du défi que représentait l’érection d’un État indépendant, ces critiques pouvait-elles avoir un poids quelconque ?

La Tunisienne Hélé Béji se souvient :

« Il faut bien le reconnaître, tout ce qui est sorti de notre identité a été politiquement facteur de tyrannie. Des réflexes d’allégeance, d’anarchie, de superstitions, la crainte du prince, le goût de l’autorité, la sédition religieuse, l’idolâtrie n’ont pas été favorables à un contrat politique démocratique. La montée des aspirations culturelles a développé des penchants despotiques. La civilisation de nos mœurs, si hospitalière dans la relation personnelle, s’est traduite en politique par la brutalité.[1] »

Mais cela, la conscience anticolonialiste pouvait-elle seulement oser le percevoir ?

 

Demain, le 24 mai, je vous entretiendrai de cette fin grandiose qui justifiait des moyens, peut-être parfois regrettable, mais indispensables.


[1] Héli Béji, Nous décolonisés, Arléa, Paris, 2008.

 

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