Ah, ce plaisir trouble du sentiment de culpabilité…

Je suis écrivain et éditeur. Je publie un blog sur le site du Monde : "Les musulmans ne sont pas des bébés phoques". Il est dédié aux musulmans qui luttent contre la barbarie islamiste. Dans ce billet, je fais la critique de ma famille idéologique, la gauche de la gauche, dont je fais toujours partie, et de son aveuglement face aux dictatures du tiers-monde.

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 

Deux mille ans de christianisme nous ont plantés dans la tête le sentiment de culpabilité du péché originel que la manie d’autocritique communiste aura exacerbé jusqu’à la folie. Ainsi, depuis plusieurs décennies, nous nous soumettons avec un plaisir enfantin à la domination de la métaphysique tiers-mondiste anti-occidentale. Jamais en manque d’idées extravagantes, nous avons lancé cette trouvaille de curé, la mode de la repentance : en tant que descendants de coloniaux, nous nous sommes soudain trouvé une responsabilité collective dans leurs crimes. Il ne s’agissait plus de les reconnaître et d’en enseigner l’histoire, mais de s’en accuser au présent. Avec quel acharnement avons-nous insisté pour être reconnus comptables du colonialisme !

Éprouver le sentiment trouble de la culpabilité, Dieu, que nous aimons ça ! Quelle supercherie ! Qui peut sincèrement pleurer des crimes commis par d’autres il y a quatre, cinq, six, sept, huit générations ? Manifestations, gestes sentimentaux, autoflagellations à jets continus… Postures ! Trois petits sanglots et puis s’en vont.

Ce n’est pas de repentance dont les décolonisés ont besoin, mais d’histoire et de reconnaissance. Nous eûmes raison, je le répète, de dénoncer avec la plus grande vigueur non seulement les crimes de la colonisation, mais son principe même. L’inventaire en fut fait, des vérités furent établies et reconnues[1].

L’esprit critique envers soi-même étant une des caractéristiques de la pensée européenne, les examens se sont multipliés : pour saisir le fanatisme religieux, les Lumières n’ont pas hésité à contester l’Église et son enseignement ; pour repérer les sources du racisme moderne, ces mêmes Lumières furent mises en cause ; pour appréhender le stalinisme, nous sommes remontés jusqu’à Marx. Et bien que ces révisions, souvent douloureuses, nous aient été en fin de compte salutaires, nous avons refusé de procéder de manière analogue avec le tiers-monde décolonisé. C’est d’un pas franc et aveugle que nous avons soutenu ses pires régimes, évitant de regarder des réalités qui, nous ne pouvions l’ignorer, nous auraient été insupportables.

Vous souvenez-vous des éloges que nous prodiguions au « révolutionnaire » Mouammar Kadhafi, « l’homme du désert » qui « fascinait » Mitterrand ; à Saddam Hussein, le « de Gaulle arabe », et à tant d’autres ? Était-ce là, la rançon de notre allégeance aveugle au tiers-mondiste ?

En vérité, nous avions décidé, une fois pour toutes, de ne penser les relations entre l’Occident et les États décolonisés qu’en termes de dominants-dominés. Ce fut notre dogme le plus indiscutable : le tiers-monde était et resterait ontologiquement la terre des damnés victimes de la colonisation. Et parce qu’il fut dominant pendant des siècles, l’Occident resterait (ontologiquement, lui aussi) responsable du malheur de ces damnés.Les tyrans exotiques avaient beau opprimer leurs peuples, la plupart d’entre nous continuaient de fermer les yeux. Je les entends encore, ces indignés : « Après les avoir colonisés pendant plus d’un siècle, on ne va tout de même pas leur faire des leçons de démocratie ! Ce serait indécent ! »

Un demi-siècle plus tard, nous voyons les fruits de notre décence…

 

 

 

 

 


[1]Cela étant, rappelons tout de même que la colonisation ne fut pas une pratique spécifiquement occidentale. Elle fut menée par d’autres civilisations, notamment arabes et turques. Mais de même que pendant la guerre froide nous ne considérions, en matière d'impérialisme, que l'américain, ignorant superbement le soviétique, en bons tiers-mondistes, nous n’avons toujours voulu voir que le colonialisme occidental. Je reviendrai sur ce point dans un prochain billet.

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