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Billet de blog 6 décembre 2023

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Patrick Baudet

Léal souvenir.

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Avec lenteur je dépasse un épi de ma bibliothèque; du coin de l’œil, je vois un livre qui dépasse aussi; posé là par les déménageurs, comme je suis déposé là par la vie, dépossédé. (Mais pas du tout! Vous criez comme un possédé, Monsieur!)  -  Il était le plus doué d’entre nous (l’un des plus brillants des nôtres, - pour ne froisser aucun des survivants) et, comme depuis l’Antiquité il fut fréquemment observé, très souvent les meilleurs partent les premiers. Étrange, comme loi, non? Agrégé de philosophie en tête de peloton, me souviens pas s’il était cacique, helléniste très prometteur, spécialiste du Néoplatonisme, disciple, je crois, du prodigieux Philippe Hoffmann, élève lui-même de la grande Marie-Claire Galpérine et, comme moi, nommé dans une lointaine banlieue; c’est à la gare de l’Est que nous avons repris contact, à contre-sens du flux de ceux qui viennent bosser dans la ville capitale; nous, on partait évangéliser leurs enfants. On se hélait d’une voie l’autre à six heures du mat’ - et lui sautait les portillons avec son élégance accoutumée. J’étais l’un des seuls, sinon le seul dans notre équipe, que Monsieur autorisait à le tutoyer; il admirait, ou respectait, Deleuze, j’étais l’anar de service comme lui, je n’en sais trop rien, le hussard  d’une cause qui ne pouvait qu’être authentiquement aristocratique, c’est à dire authentiquement démocrate; et puis surtout nous étions bibliophiles tous deux; il avait trouvé le Réveil-Matin des François, en d’autres termes l’édition originale du Discours de la Servitude volontaire, d’Etienne de la Boétie, qui, outre la charge émotionnelle, qu’est-ce que je viens de vous dire? est extrêmement rare. En l’an trentième de son age, un peu après, il est mort du sida, sans révolte, en murmurant des vers d’Horace, m’écrivit, un an plus tard, sa maman. J’étais parti enseigner ailleurs, mais cette année-là, quelques mois avant sa mort, j’étais de permission pour quelques jours à Paris, assis à la terrasse de la brasserie Balzar, rue des Écoles, au coin quasi de la rue de la Sorbonne, comme si souvent auparavant, à regarder passer les gens, qui désormais regardent leur smartphone. Et je le vois passer, me précipite sur le trottoir, le hèle. Il me rejoint. Il n’était pas en grande forme, mais je ne remarquai rien d’autre, je ne savais pas, souvenez-vous de cette époque, si vous l’avez connue. Et maintenant, me dit-il, Bernold, à quoi tu t’intéresses? AU COELACANTE, je lui réponds. Il me dévisage. Attends-moi dix minutes, me dit-il, je reviens. Il reparaît en effet dix minutes plus tard brandissant un livre: J. L. B. Smith, À la poursuite du coelacanthe, Plon, sans date, après 1955, envoi manuscrit, d’une écriture magnifique, à la plume: En amical hommage à André Bernold, coelacanthomane averti, ce volume, pêché dans les abysses fascinantes de la maison Gibert.     Baudet.    Peut-être verrai-je encore, un jour, un coelacanthe, c’est peu probable, mais mon ami Baudet, je devais ne plus le revoir, ni quelqu’un comme lui.

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