Le 8 février 1075, Su Dongpo* rêve de sa première épouse, Wang Fu, morte dix ans plus tôt, âgée de 25 ans. Il écrit « Souvenir d’un rêve, dans la nuit du vingtième jour du premier mois de l’année « Yimao » », Yimao zhengyue ershi ri ye ji meng**, ça va, c’est pas trop dur à prononcer: « Dix ans que vie et mort nous tirent obscurément loin l’un de l’autre. / Souvenir involontaire, / Oubli difficile. […] Si nous nous rencontrions, tu ne saurais qui je suis: / De la poussière plein la face, / Des tempes comme givre. // […] Près de la croisée sous l’auvent, / Tu te coiffes et te fardes. / Nous nous regardons, muets, / […] »*** Rien n’a changé. En 948 ans, presque mille ans, absolument rien n’a changé, si ce n’est quelques futilités, l’an 2023 de l’ère chrétienne, l’année « Yimao »… Le Temps est un cristal translucide, immobile, immuable, nous sommes des ombres sur ses faces. Le temps n’existe pas: il y a longtemps que certains esprits pensent ça, grands esprits, moins grands, mais plutôt assez grands quand même, d’après le peu qu’on en sait. Et puis, si! - quelque chose a changé malgré tout, peut-être. Su Dongpo écrit, premier vers: « Dix ans que vie et mort nous tirent… », &c., et je me dis qu’aujourd’hui ce serait plutôt ceci: « Dix ans que semblant de vie et semblant de vie nous tirent obscurément loin l’un de l’autre ». Survie et survie. Aujourd’hui, pas besoin d’être mort (point n’est besoin d’être…) pour dire: Si nous nous rencontrions, tu ne saurais qui je suis. Ce qui me frappe le plus, dans notre époque, c’est qu’il n’y a plus beaucoup de différence entre être en vie et être mort; les vivants se traitent les uns les autres comme des images, ( du nom des images de leurs ancêtres qu’avaient les anciens Romains, et qu’ils nommaient IMAGINES, justement; ou EFFIGIES), ( il existe aussi un nom au singulier, qui est IMAGO) - se manipulant les uns les autres comme des effigies. (D’ailleurs, pour tout brouiller, en 1075 mon propre «ancêtre »• avait 25 ans, l’âge auquel mourut Wang Fu; cette dernière remarque est faite dans le but exclusif de passer pour cinglé, et aplanir les sentiers). Ne reste qu’un espoir: que Su Dongpo ait raison, au début d’un autre poème: « La vie des hommes, au fond, à quoi ressemble-t-elle? / Sans doute au vol d’une oie qui frôle de ses pattes une neige boueuse, / Y laisse parfois l’empreinte de ses griffes ». Oui, une empreinte, ce ne serait déjà pas mal. Mais d’une main, plutôt que de griffes. D’une caresse, ce serait trop demander. NdlR: * Su Shi, poète de la dynastie des Song du Nord, zi Zizhan, plus connu sous son surnom de Dongpo, « l’Ermite de la Pente de l’Est »**, 1037-1101; **Anthologie de la poésie chinoise, sous la direction de Rémi Mathieu, Paris, Gallimard, 2015, Bibliothèque de la Pléiade, pages 596, 601, 1348, 1351; ***traduction de Stéphane Feuillas; •Patrologie latine de Migne, tome 47.
Billet de blog 8 février 2023
Un rêve fait le 8 février 1075
il y a 948 ans jour pour jour.
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