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Billet de blog 8 juillet 2022

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Un signe de tête de James Joyce

oder ein Fingerzeichen, un geste de la main, le doigt pointé vers l’invisible

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mais audible. Les mots qui suivent sont un cadeau. Par sens du partage. Ne seront pas saisis au vol, pas davantage que les précédents. Mais on garde à l’esprit l’idée qu’ils pourraient tomber sous les yeux de quelqu’un, homme ou femme, ou enfant, en passe d’être terrassé par l’affliction. RÉSEAUX. Ce mot, au pluriel, est devenu insupportable; mais pas depuis très longtemps. Au singulier, RÉSEAU, il dit tout autre chose. Et d’abord pendant la Résistance. Au lycée, vous avez entendu parler de la « forêt de symboles » de Baudelaire, dans son poème CORRESPONDANCES, «La Nature est un temple où de vivants piliers… » Eh bien, le monde de toutes les choses qui furent pensées, c’est un peu ça aussi: un réseau. C’est interconnecté, et quelquefois de manière à vous couper le souffle: et là, vous aussi, vous vous mettez à penser. Ainsi, dans un court texte un peu confidentiel de Joyce, qui ne fut publié que longtemps après sa mort, à New York, chez Viking Press, avec un fac-similé du manuscrit (il y a eu chez Gallimard deux traductions successives qu’on trouve), vers la fin, il y a une indication; un signe. Sur la couverture de ce cahier que le plus grand écrivain du monde avait gardé pour lui, il y a, collée, une étiquette comme sur les pots de confiture, avec marqué dessus son nom, mais à l’italienne, GIACOMO JOYCE (c’est le titre désormais), puisqu’à l’époque il vivait en Italie, à Trieste. Le signe, l’intersigne, aurait dit Villiers de l’Isle-Adam, c’est que Joyce cite (très vite) le nom d’un vieux musicien vraiment très peu connu, surtout de son temps à lui, Joyce, mais célèbre de son temps à lui, le vieux musicien, vous me suivez, du moins à Amsterdam où il vécut de 1562 à 1621. Il s’appelait Jan Pierterszoon Sweelinck, et Joyce écrit son nom de travers, mais ce qu’il dit de lui est INOUBLIABLE. J’ai lu ce texte, que Samuel Beckett aussi conservait précieusement parmi son peu de livres, Giacomo Joyce, très tôt dans ma jeunesse, et ce qui est certain, c’est que moi je ne l’ai jamais oublié, et surtout pas ce qu’il dit de Sweelinck. Ce peu de mots, ceux de Joyce, m’ont marqué à vie, pourrait-on dire. (Je me souviens d’en avoir parlé longuement à Fanny Deleuze). J’ai quand même eu un peu de mal à trouver de la musique enregistrée de Sweelinck, il en existe quelques enregistrements intégraux, deux, peut-être trois, ou des morceaux isolés sur des disques de récitals, mais peu fréquent, très peu fréquent, tout ça. Finalement il y a la très belle intégrale récente, 2015, par un grand musicien néerlandais, organiste et claveciniste, Léon Berben, sur de merveilleux instruments contemporains de Jan, orgues Renaissance et Baroque, un allemand, un néerlandais, et un belge. Donc quand c’est sorti, en 2015, 6 CD, presque sept heures et demi de musique (austère, bien sûr, j’y reviendrai ailleurs, plus tard) sous un petit label indépendant allemand, Aeolus, j’ai écouté ça très attentivement; et je l’écoute aujourd’hui encore. Et qu’ai-je constaté? Que les mots inoubliables de Joyce, difficiles, peut-être, problématiques en eux-mêmes, étaient vrais. Si quelqu’un me suit: la traduction française, ok, mais lire également, si possible, le passage en question dans le texte original. Quant à l’adaequatio verborum Joyci et musicae, voici mes indications: Fantasia à 4 d2, Fantasia g1, « Ich ruf zu dir… »{choral}(CD 1); Canticum sacrum(2); Fantasia mit Bindungen F3, Toccata à 3 in F, Ricercar à 4 d1, Fantasia C5, Toccata primi toni d3 (3); Fantasia(Echo) d4, Ricercar d2, Fantasia à 4 a1, « Ich fuhr mich… », Psalm 36 (4); Praeludium pedaliter, Toccata d1, Ricercar d3 (5); tout ça, à l’orgue. La pièce nommément citée par Joyce se trouve tout à la fin, plage 14 du CD 6. Au clavecin, Léon Berben, sur une copie Keith Hill 1999 du Ioannes Ruckers 1624 qui se trouve au musée d’Unterlinden de Colmar. Réseau. La première fois que je l’entendis par hasard, la captai, je ne sais plus où ni comment, sur France-Musique, probablement, après avoir remué dans ma tête les mots de Joyce vingt ou trente ans durant, je fus passablement ému. C’est ça que je racontai à Fanny.

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