Une scène du nouveau film de Werner Bach, Extases d’élite, m’a frappé. Gros plan sur la porte à tambour d’un grand hôtel de prestige parisien. Au centre de la vitre, une petite plage de verre dépoli; très gros plan: gravé dans le verre très épais, le monogramme couronné de Jean-Sébastien Bach; autrement, la porte renvoie le reflet de la rue. Le personnage principal, un écrivain déprimé qui peine à écrire le scénario du film qu’on est en train de voir, veut pénétrer dans le hall de l’hôtel, ne le peut pas, la porte à tambour ne tourne plus, elle est bloquée; situation familière, et puissant symbole. Retour de l’image sur le verre réfléchissant: derrière l’homme, dans la rue, on distingue un embouteillage monstre. Situation banale, trop banale, prise directe sur la vie quotidienne de la Ville-Lumière, et nouveau puissant symbole. C’est un bon film. Nous voici transportés soudain à l’intérieur de l’une des voitures prises dans l’embouteillage; au volant, un homme seul, très beau, je ne sais pas qui c’est, je ne me tiens pas au courant. Cet homme est nerveux. On suit son regard. Il jette un coup d’œil à son rétroviseur; y apparaît, fantomatique, la tête revêche de Jean-Sébastien Bach. Sans transition, nous voici maintenant dans une seconde voiture, à côté d’une femme seule, très belle, même remarque; elle aussi est nerveuse et, fatalement, consulte son rétroviseur; et de nouveau y surgit l’ectoplasme de Bach. Vue d’ensemble de l’embouteillage, toute la rue en perspective et en contre-plongée; la colonne de véhicules est à l’arrêt, conductrices et conducteurs sont immobiles au volant, le regard fixe, l’air éperdu, on entend, dans sa souveraine splendeur, le chœur introductif de la Messe en si de Jean-Sébastien Bach, fin de la séquence. J’étais tout seul dans la salle obscure, au cinéma d’Art et d’Essais «Le Shampoing à l’Oignon »; je fus donc seul à éclater de rire. Ensuite seulement me vint la pensée de tenter de vous expliquer ici ce que Werner Bach a bien pu vouloir dire, à mon humble avis; cet avis n’engage que moi. Il est accablant de constater que l’impavide stupidité qui nous constitue (moi, en tout cas) à 90% (et je suis généreux!) sort renforcée, et non pas abattue, de la prise en compte, voire de la fréquentation, du génie. Bach, mais aussi Beethoven, Michel-Ange, et d’autres du même tonneau, auront beaucoup contribué, à leur corps défendant, à permettre aux plus doués d’entre les penseurs de disposer au sol leurs niaiseries comme des quilles. Si bien que dans un plan-séquence du même film, que je ne vous ai pas encore raconté, on revoit le très bel homme à son volant et la très belle femme, au sien, rouler comme des dingues, à tombeau ouvert, apparemment lancés dans une impitoyable course-poursuite; mais maintenant, dans les rétroviseurs, il n’y a plus rien, zéro, que dale, c’est tout noir. Angoissant. Très fort. Quand je vous disais que c’est un bon film! Mais, pour conclure, Werner Bach choisit de rester dans le ton qu’il a adopté pour la scène de l’embouteillage; mieux vaut en rire, nous suggère-t-il avec finesse. C’est sage. Mais le meilleur, c’est de se taire.
Billet de blog 18 juin 2023
Jean-Sébastien Cagibi
Johann Sebastian Rumpelkammer, un film, et un vœu de silence.
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