J’ai passé ma prime jeunesse, et le plus clair de mon temps, jusqu’à la quarantaine, auprès de grands vieillards. Je les aimais beaucoup, et ils me le rendaient bien. Je les comprenais sans effort, intuitivement; les prévenais; les précédais. Nous avions notre langage à nous, chacun à part. « La vieillesse est une voyageuse de nuit:» écrit Chateaubriand au début de sa Vie de Rancé; je laisse tomber la suite de la phrase, « la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel », elle ne mène plus nulle part. Voyage de nuit, en chaise de poste; et donc voyage immobile, désormais. Qu’est-ce que la vieillesse? La vieillesse augmente la vitesse avec laquelle on devient étranger à soi-même. Socrate n’est pas satisfait de cette réponse. Et encore moins de cette précision: la vieillesse est une accélération, pas un ralentissement. Car les notions de vitesse et d’accélération sont plus jeunes que Socrate, de vingt-deux siècles, environ. Si bien que l’état dont la vieillesse peut se trouver très proche, c’est celui de l’extrême jeunesse, de l’amour malheureux, de l’amour sans retour. On parle beaucoup d’ « identité », concept largement creux. Mais le problème, ce n’est pas l’identité, c’est l’aliénation. L’aliénation est centrale. L’aliénation prime sur l’identité.
Billet de blog 24 février 2023
Qu’est-ce que la vieillesse ?
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