Mon parcours avec les Gilets jaunes

Pourquoi n’a-t-on pas laissé une manifestation que j'ai vu pacifique se dérouler tranquillement comme il est normal dans tout pays démocratique ?

 Je suis sorti vers 13 h 45 pour aller aux Champs-Elysées en direction de la Bastille pour prendre le métro. J’y ais vu des Gilets jaunes rassemblés, en attente, plusieurs centaines. Certains venaient de province, d’autres du 91. Un gars du 91, un peu éméché, m’interroge en prenant une vidéo sur son portable. Pas de policiers en vue, juste une banderole « Louis XVI décapité peuple libéré, MACRON » accrochée aux grilles de la colonne. La manifestation prend la direction des Champs-Elysées par la rue Saint Antoine, puis la rue de Rivoli. Je décide d’en être en me plaçant en tête pour regarder ce qui se passe. Les manifestants sont souvent jeunes, les retraités assez éparpillés, un bon tiers de femmes, les français pas de souche bien représentés. Je note deux drapeaux tricolores, distants l’un de l’autre, au milieu de la manifestation, sans attroupement particulier autour. Aucune banderole dans le défilé. Des motards pétaradent, des automobilistes klaxonnent en guise d’approbation. Les gens portent en grande majorité des gilets jaunes, quelques gilets orange et un dixième de personnes sans gilet. Le slogan le plus entendu, presque le seul, c’est « Macron démission ». Le cortège passe devant l’Hôtel-de-ville vers 14 h 30 sans un seul regard pour la bâtisse et poursuit sa route vers Châtelet. Dix minutes plus tard police arrête la manifestation en lançant des grenades lacrymogènes. Reflux de la manifestation sur la place de l’Hôtel-de-ville. Moments de concertation, des manifestants crient « A la Bastille ». Certains vont explorer un retour par la rue de Rivoli mais la rue est bloquée par la police. Le BHV ferme ses portes enfermant les clients et quelques manifestants à l’intérieur. Aucune casse.

Grand moment d’intelligence collective où des manifestants, placés devant le BHV rue du Temple et rue de Rivoli, discutent entre eux, s’informent de la situation, se concertent et décident. La manifestation prend alors la rue du Temple et les rues de l’arrondissement pour arriver, via la rue du Pas de la mule, au boulevard Beaumarchais, un peu après 15 h 00, où elle rencontre le cortège de la manifestation CGT. Les manifestations se mélangent tout en s’ignorant jusqu’à la place de la Bastille. Va-t-on assister à une fusion des deux cortèges ? Moment de flottement chez les Gilets jaunes, certains criant « la CGT avec nous », d’autres « Au cul la CGT ». Quelques manifestants portant gilets jaunes commencent à construire une barricade à l’entrée du boulevard Bourdon, avec les éléments de chantier mais également un feu de signalisation. Le flottement ne dure pas longtemps, un groupe de tête, qui n’est identifié par aucun signe distinctif ni drapeau, se concerte, des manifestants viennent donner leurs points de vue. Je suis littéralement sidéré par cette façon de s’organiser spontanément, la maturité du processus par des gens qui sans doute se connaissent déjà et n’en sont pas à leur première manifestation. Finalement il est décidé, toujours avec pour objectif d’aller aux Champs-Elysées, de passer par le boulevard Henri IV. Il faut moins de dix minutes pour prendre la décision, temps qui permet en outre aux manifestants de mieux se regrouper. Le mouvement reprend vite, à partir de 15 h 15, ce qui laisse de côté les apprentis casseurs avec leur début de barricade, mais également les manifestants CGT dont quasiment aucun ne vient se joindre aux Gilets jaunes. Le côté pratique du port du gilet jaune, c’est que les manifestants savent où il faut aller.

A 15 h 30 la manifestation occupe l’ensemble du boulevard Henri IV. Nouveau moment de concertation en tête de cortège, en face du Pont de Sully, le cortège bifurque à droite pour prendre les quais. Une voie du Quai des Célestins, puis du Quai de l’Hôtel-de-ville, est dégagée par les manifestants de tête pour le cortège. Les automobilistes s’écartent, certains klaxonnent et montrent leurs gilets jaunes. La manifestation passe autour de 16 h à trois-quatre mètres des policiers stationnés rue Lobau, des voix invitent à en lever les mains en l’air ce qu’une grande majorité fait. Certains, majoritaires, crient « La police avec nous ! », d’autres sifflent. Aucun incident n’est à déplorer. La manifestation arrive à partir de 16 h 10 au Jardin des Tuileries devant la passerelle Léopold Sedar Senghor et s’y arrête. Plus loin, vers le musée de l’Orangerie, la police bloque l’entrée de la place de la Concorde. Moment de concertation entre les manifestants. Certains sont d’avis d’emprunter la passerelle pour passer de l’autre côté de la Seine, d’autres de passer par le Jardin des Tuileries, d’autres de continuer au risque d’affrontement avec la police. Des Parisiens viennent les conseiller, les informer de l’emplacement de la police. Rapidement la manifestation est informée par des Gilets jaunes revenant du Jardin que la police ferme les grilles du parc. Après une dizaine de minutes certains manifestants vont à partir de 16 h 15 vers la place de la Concorde. Les grenades lacrymogènes tombent, y compris dans le parc. La seule voie qui reste pour continuer la manifestation c’est la passerelle, étroite. Plusieurs Parisiens conseillent d’aller dans cet arrondissement où, semble-t-il, règne déjà une certaine pagaille et où la police ne pourrait intervenir. Une manifestante équipée d’un petit mégaphone crie d’y aller mais pratiquement personne ne suit. Des manifestants commencent, vers 16 h 50, à construire une barricade avec des éléments de chantier et des chaises du parc. Progressivement, les manifestants semblent se disperser pour aller ailleurs.

Voilà comment un gouvernement casse une manifestation qui fut pacifique pendant trois heures en empêchant les citoyennes et les citoyens de s’exprimer ! Aucun journaliste ne semble avoir suivi ce parcours de pourtant plusieurs milliers de personnes. Le gouvernement laisse ainsi la place aux casseurs qui ont maintenant le champ libre sans être freinés par l’immense majorité qui voulait manifester pacifiquement. Certains détruisent une des grilles du jardin pour sortir.

J’ai décidé de rentrer en passant par le Jardin des Tuileries. Le marché de Noël avec ses attractions est ouvert et le contraste est énorme. Arrivé devant les grilles du Jardin côté rue de Rivoli autre ambiance, des gens essayent d’aller vers la place de la Concorde bloquée par les CRS. Les fumées des grenades lacrymogènes envahissent le parc vers 17 h. Le manège arrête ses activités. Des gens cassent les vitrines des commerces. Les CRS arrivent vers 17 h 30 de l’autre côté de la rue de Rivoli que les manifestants et les casseurs évacuent par la rue de Castiglione. Je quitte les lieux pour aller rejoindre le métro, la ligne 7 à Port-Royal, la ligne 1 ne fonctionnant pas. Sortie Sully-Morland, pas de bus, je vais à pied et arrive place de la Bastille à 17 h 50.

La banderole accrochée dans l’après-midi est toujours. D’autres slogans sont tagués. Les Gilets jaunes, environ une centaine, certains de Carcassonne, sont de nouveau là. Ils filtrent les voitures arrivant sur la place, ralentissant le mouvement de circulation, mais sans bloquer. Aucun policier en vue. Un petit orchestre joue devant une banderole « Nous sommes en panne de démocratie ». Un militant venu avec un drapeau portant la figure de Che Guevara se mêle aux Gilets jaunes, mais il lui est demandé gentiment d’aller plus loin, ce qu’il fait. Trois – quatre Gilets jaunes sont sur le début de barricade construite dans l’après-midi, filtrant les voitures sans violence. Je quitte à regret une manifestation que j’ai vu pacifique vers 18 h 30.

Pourquoi n’a-t-on pas laissé une manifestation se dérouler tranquillement comme il est normal dans tout pays démocratique ?

Fait pour témoignage d’une réalité en lieu et place des journalistes qui n’étaient pas là.

Le petit reporter amateur mais citoyen

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