A propos du slogan "On est chez nous" : comment le FN s'approprie la France ?

Que veut dire la proclamation « on est chez nous ! » ? Dans les contextes où elle s’exprime, le plus souvent des réunions du FN où l’on s’en prend aux étrangers, aux immigrés, aux musulmans, elle affirme la légitimité du rejet de tous ceux qui sont soit étrangers, soit perçus comme tels.

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  Comment des mots, qui ont toute l'apparence du bon sens peuvent-ils véhiculer le racisme ?         Comment lutter contre la banalisation de ces mots ? C’est toute la question posée par mon livre Le FN et la société française qui vient d’être publié par les éditions Utopia

Dans une interview de Marine Le Pen rediffusée récemment par Mediapart (22 mars 2017), on l’entend justifier les positions xénophobes de son parti en proposant aux auditeurs de se mettre à la place de quelqu’un qui verrait débarquer dans son domicile des personnes étrangères (évidemment extrêmement sans gêne). Ils s’assiéraient sur son canapé, importuneraient sa femme, etc. Ce serait anormal et invivable. Que vaut et que signifie cette comparaison ?

 

Privé et public

Que veut dire la proclamation « on est chez nous ! » ? Dans les contextes où elle s’exprime, le plus souvent des réunions du FN où l’on s’en prend aux étrangers, aux immigrés, aux musulmans, elle affirme la légitimité du rejet de tous ceux qui sont soit étrangers, soit perçus comme tels.

De quelle manière cette invocation d’un « chez nous » justifie le rejet ? Par l’appropriation d’un espace public, fantasmé comme s’il était un espace privé.

L’expression « chez nous » désigne le plus souvent le domicile (« venez dormir chez nous »), ou, plus largement, un espace que je peux m’approprier, une propriété ou, au moins, un espace privé qui m’est réservé. Un tel espace, que je sois propriétaire, locataire ou résident privilégié, je peux le modeler à ma volonté sans avoir à tenir compte des autres. Je peux y recevoir qui je veux, quand je veux. Dans un tel espace, je peux m’imaginer totalement maître et possesseur des lieux, les autres se conformant à mes choix.

Outre que ce fantasme de pouvoir sans limite est déjà lourd de danger dans l’espace privé lui-même (des violences conjugales aux enfants maltraités), cela n’a rien à voir avec l’espace public, encore moins avec la France.

 

Mais ceux dont il est question ici arrivent en France. La France, son espace public, ses institutions seraient donc comparables à un domicile ? Dans le discours FN, manifestement, oui.

L’espace public

Ce qui caractérise un espace public c’est justement que, contrairement à l’espace privé, il n’est pas totalement mien. Les autres y ont aussi leur place. Ils ont des droits, le droit d’occuper l’espace, eux aussi, le droit de circuler, d’exprimer des opinions qui me déplaisent, de manifester un attachement à un autre culte que celui de la religion majoritaire, etc. tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public (selon la formule, trop générale, de notre droit). Un espace public est pluraliste, il n’est la propriété de personne.

Les exceptions à cette définition démocratique de l’espace public en confirment la nécessité. Dans un régime de castes, par exemple, les « intouchables » sont mis à l’écart pour ne pas souiller les « purs ». Dans un régime d’apartheid, les populations racialisées comme « autres » sont exilées dans des bantoustans et lorsqu’elles en sortent, elles n’ont pas le droit d’aller dans les toilettes des blancs, sur les plages des blancs, etc.

La logique de l’appropriation de l’espace public par un groupe spécifique, menée jusqu’au bout, conduit à ce type d’expériences historiques, totalement catastrophiques. Dans un état de droit, elle est inimaginable.

On ne sait pas jusqu’où ira le FN. On ne le saura que si, un jour, il parvient au pouvoir… Mais ce petit miracle d’un espace organisé de façon à rendre compatible les libertés et les expressions d’une multiplicité d’individualités différentes, ne rencontre manifestement pas son adhésion. Il pense encore l’espace public en terme de propriétaire d’un espace, tel le propriétaire d’un appartement y imprimant ses volontés, ses préjugés, sans avoir à prendre en compte les droits et les libertés des autres. Cela exclut non seulement le droit des étrangers dès qu’ils deviennent visibles, mais aussi le droit de ceux qui ne pensent pas comme lui. Le programme FN de 2012 (encore valable en 2017), interdisait, par exemple, non seulement les manifestations des sans-papiers mais aussi les manifestations de soutien aux sans-papiers (« les manifestations de clandestins ou de soutiens aux clandestins seront interdites »). Les 144 mesures, mini-programme très lissé pour les présidentielles ne reprend pas la formule mais ne la désavoue pas non plus.

C’est cet état d’esprit qui explique aussi l’évidence tranquille avec laquelle le FN envisage d’interdire le voile islamique dans tout l’espace public (et évidemment le burkini sur les plages). Pour lui, cet espace n’est pas avant tout un espace pluraliste garantissant les droits de chacun, mais une sorte d’espace privé communautaire d’où seront bannies les expressions autres : hétérodoxes (les vitupérations du FN marseillais contre l’art moderne ainsi que celles du maire d’Hayange), hétérogènes (les signes religieux musulmans plutôt que les processions catholiques ou les crèches de Noël installées ostensiblement dans les mairies). Ce n’est pas un espace de cohabitation des libertés, c’est « chez lui ».

 

Les municipalités

Cet état d’esprit ne faisant pas la différence entre ce qui est mien et ce qui est public est repérable, aussi, dans la façon dont le FN gère les villes dont il s’est emparé.

Écoutons les justifications apportées par ces nouveaux maires à ceux qui leur reprochent de mener la vie dure à tous ceux qui manifestent leur indépendance vis-à-vis de leur politique : associations, centres sociaux, personnel… Par exemple Steve Briois privant la Ligue des droits de l’Homme du local municipal où elle se réunissait à Hénin-Beaumont : « À partir du moment où ces militants s’immiscent dans la vie de la municipalité avec des a priori hostiles, on ne va pas les laisser profiter d’un local municipal. On serait masos. » (cité par Marine Turchi, Mediapart, 8 avril 2014).

Briois ne se demande pas un seul instant si cette association joue un rôle utile dans la cité, si elle contribue d’une manière ou d’une autre à l’intérêt commun, dont le maire devrait être le garant. Elle n’a pas les mêmes orientations que lui ? Elle doit être sanctionnée. Dans sa commune, il est « chez lui », tout le monde doit se plier à son point de vue. L’intérêt commun est devenu le sien propre. La même argumentation sera émise par un autre maire FN à l’encontre de la directrice du centre social de Villeurbanne qui s’était permis de critiquer certaines mesures du maire. Le centre social sera finalement fermé. Enfin, le maire d’Hayange illustrera jusqu’à la caricature cette volonté d’appropriation de sa municipalité en repeignant de ses couleurs jusqu’à une œuvre d’art qui, par malheur, se trouvait dans sa ville.

Le bien commun, le pluralisme, les libertés s’effacent devant l’appropriation.

La France

Lorsqu’on crie « on est chez nous ! » dans le sillage du FN, c’est de la France entière qu’on veut rejeter ceux qui sont perçus comme autres. La France entière est perçue, elle aussi, comme une propriété.

Et effectivement, c’est cette France entière que le FN cherche à s’approprier. Il s’est emparé du drapeau tricolore qui symbolise la France, de la Marseillaise qui est l’hymne de la France, de Jeanne d’Arc, figure incontournable du roman national, et son nom lui-même, « Front National » et non « Front d’extrême droite », le désigne comme le véritable représentant de la nation, face à tous les autres qui violent son identité (les « immigrés »…), qui la dissolvent (les « mondialistes »…).

Cette vision identitaire et appropriative de la France transforme la république, garante des droits et de la citoyenneté de tous (res publica, la chose publique), en l’accaparement d’un clan. La France, comme un vulgaire domicile, serait une propriété appartenant aux « nous » frontiste, où les autoproclamés « vrais français » pourraient imposer à tous leurs « priorités », puisqu’elles sont « nationales », et recevoir qui ils veulent sans tenir compte des droits fondamentaux (le droit d’asile, etc.). C’est « chez eux », ils n’ont qu’à développer leur « patrimoine », ils font ce qu’ils veulent « eux ».

Cette vision, « communautariste » à l’extrême, est évidemment une fiction. La France n’est pas une communauté (homogène, éternelle, fermée), mais une entité politique et sociale. Des lois, des institutions, des modes d’échange… permettent à des millions de personnes aux opinions et aux pratiques diverses de cohabiter, débattre, échanger : vivre ensemble (expression galvaudée qui pourrait ici reprendre sens). La France n’est à personne et elle le restera tant que ses institutions seront, au moins un minimum, démocratiques : c’est-à-dire qu’elles garantiront le pluralisme, les libertés et les droits de ceux qui ne pensent pas comme moi (et un quelconque « nous »), qui n’agissent pas comme moi, qui n’ont pas la même origine que moi…

Non, ils ne sont pas chez eux. Ils sont en France.

« Eux » et « nous »

La séparation entre « eux » et « nous », « chez eux » et « chez nous » est chaque fois énoncée sur le ton de l’évidence. Elle n’a pas besoin d’être explicitée, tout le monde comprend. Mais d’où vient cette évidence ?

Elle n’a rien d’une évidence objective. Elle est le résultat d’une construction qui remonte à plus d’un siècle. La fabrication d’une séparation identitaire quasi absolue entre « nous » et « eux », le rejet de l’autre justifié par l’évidence selon laquelle « on est chez nous », trouvent leur origine dans tout un corpus de textes d’extrême droite[1] de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Citons un passage de la célèbre lettre de Maurras au préfet Abraham Schrameck : « Il est vrai que par votre personne, vous n’êtes rien. Personne ne sait, nul ne saurait dire d’où vous sortez. Pas un Français sur 50 000 ne serait capable de renseigner là-dessus ceux qui sont de chez nous[2] et dont on connaît les pères et les mères. […] De vous rien n’est connu. Vous êtes le juif. Vous êtes l’étranger. » (L’Action française, 17 août 1912).

Les Français, pour Maurras, sont donc des personnes qui, comme dans un petit village, se connaissent toutes, ont toujours vécu ensemble depuis le fond des âges, constituent la même communauté depuis toujours. C’est ce mythe d’une communauté « pure » et d’un « chez nous » immuable et villageois qui, par comparaison, rend les immigrés, les Français « issus de l’immigration » (contrairement aux autres…) si différents de nous.

C’est en inventant ce village communautaire hors de l’histoire, ces « français de souche » jamais issus de l’immigration, cette communauté parfaitement homogène, ce « chez nous » immuable et pur de toute influence étrangère, que les idéologues d’extrême droite du passé sont parvenus à créer une véritable opposition d’essence entre « eux » et « nous », « chez eux » et « chez nous ». Pour les frontistes d’aujourd’hui, c’est devenu une évidence.

Imaginons que le FN au pouvoir cherche à réaliser ce fantasme d’appropriation de la France, tout notre héritage démocratique en serait mis en cause.

 

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[1] Sur le développement qui suit voir André Koulberg, Le FN et la société française », Utopia, mars 2017, p26 et suivantes

[2] Souligné par nous

                                                      

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