Sur la notion de race

La Commission des Lois de l’Assemblée Nationale vient de voter la suppression du mot « race » de la Constitu­tion, avec des justifications pour le moins bizarres, et notamment avec la reprise du débat à répétitions sur l’existence ou l’inexistence des races. Ce qui appelle quelques commentaires.

            La Commission des Lois de l’Assemblée Nationale vient de voter la suppression du mot « race » de la Constitu­tion, avec des justifications pour le moins bizarres, et notamment avec la reprise du débat à répétitions sur l’existence ou l’inexistence des races[1]. Ce qui appelle quelques commentaires.

            Tout d’abord, il faut savoir de quoi on parle. La race est une catégorie taxonomique (la subdivision de l’espèce) et, en tant que telle, elle existe en taxonomie selon la définition qu’en donnent les taxonomistes ; ou, quand ils n’en donnent pas, selon l’usage qu’ils en font ; l’usage valant alors définition.

            On peut expliciter tout cela par la comparaison suivante. Nous connaissons tous le « mètre » comme unité de longueur. Est-ce que le mètre existe ? Dans la nature, le mètre n’existe évidemment pas. Mais cela n’empêche pas qu’il existe en géométrie et en physique, selon la définition qu’en ont donnée les géomètres et les physiciens.

            De la même manière (ou à peu près), la race n’existe pas en tant qu’objet naturel, mais elle existe et a un rôle en taxonomie selon la définition qu’en donnent les taxonomistes.

            À elle seule, cette définition montre que les discours sur l’existence ou l’inexistence des races (où sur leur nombre) n’ont pas de sens.

            Par ailleurs, en raison de l’aspect artificiel (propre aux classifications) qu’elle donne à la race, cette définition pourrait inciter les politiciens à se substituer à la taxonomie et à définir les races à leur manière. C’est pour éviter cette confusion des rôles que la Constitution actuelle précise, et doit continuer à préciser : « Sans distinction d’origine, de race ou de religion… ».

            Voici maintenant quelques exemples concrets.

            La supposée inexistence des races n’a pas empêché une grande société privée d’analyses médico-légales – l’Institut de Génétique Nantes Atlantique – de mettre au point (et de chercher à commercialiser) un « test d’orientation géo-génétique » qui permet de localiser l’« origine ancestrale » et de distinguer cinq « races » différentes à partir de traces d’ADN. À savoir, l’Europe (race blanche), le Maghreb (race brune), l’Afrique sub-saharienne (race noire), l’Asie (race jaune) et l’Inde (race noire dravidienne)[2].

            La supposée inexistence des races n’empêche donc pas le commerce des tests de discriminations raciales.

            Toujours dans le même ordre d’idées, depuis bien longtemps, et dans une grande discrétion, la firme helvético-internationale iGENEA vend du « gène juif » aux rabbins, aux candidats à l’émigration en Israël, et à tous les illuminés à la recherche des tribus perdues[3].

            Ici, le caractère racial n’est pas ouvertement mentionné. Mais, les tests sont censés différencier par la génétique les juifs et les non-juifs, voire les diverses « variétés » de juifs (Ashkénaze, Sépharade, Mizrahim, Cohen, Levi, etc.). Dans les faits, cela se traduit évidemment par une racialisation du judaïsme (sous les applaudissements des néoconservateurs américains)[4]. Désormais, on peut dire que les juifs sont une race, et que c’est prouvé par la génétique qui, par ailleurs, nous dit aussi que les races n’existent pas.

            Autre exemple, mais dans un style plus léger ; aux États-Unis, sont commercialisés des tests géné­tiques qui permettent aux Afro-Américains de découvrir la région d’Afrique et l’ethnie dont ils sont issus.

            Ainsi, il y a quelques années, Condoleezza Rice a découvert (et fait savoir) qu’elle provenait d’une ethnie (les Tikar) du centre du Cameroun (alors qu’elle pensait faussement descendre des Ashantis du Ghana). Apparemment, Quincy Jones, Spike Lee, Forest Whitaker et quelques autres auraient la même origine[5]. Il serait alors intéressant de savoir si, aux Etats-Unis, les différentes ethnies africaines, laminées par l’esclavage, vont se reconstituer sur une base génétique. En tout cas, ce qui est sûr, ici encore, c’est que le commerce des tests raciaux (ou « ethniques ») se porte bien.

            En résumé, vu que prolifèrent les gènes de n’importe quoi, vu que les races (aussi mal définies soient-elles) sont utilisées dans une multitude de commerces plus ou moins licites, et vu que la cupidité magnifiera les races tant que ce sera rentable ; alors, au vu tout cela, il serait prudent de conserver dans la Constitution la formule « Sans distinction d’origine, de race ou de religion », car elle a l’avantage de maintenir la politique à l’écart de ce foutoir identitaire et mercantile.

            D’un point de vue plus théorique, par sa formulation, le premier article de la Constitution exclut du champ politique un certain nombre de « choses ». À savoir, les considérations sur l’origine du citoyen, sur sa religion et, ce qui nous intéresse ici, sur sa « nature biologique ». Car c’est sans doute ainsi qu’ici il faut comprendre le mot « race » ; non pas comme un caractère biologique strictement défini (par exemple, la subdivision de l’espèce), mais plutôt comme l’ensemble – ou une grande partie – de la dimension biologique de l’individu ; une dimension qui, à travers le mot « race », est frappée d’un interdit politique.

           On peut l’expliquer par le souvenir du nazisme (encore « frais » à cette date), mais le problème est sans doute plus profond. On aurait tort d’en parler au passé, et de faire comme si l’on pouvait se débarrasser des difficultés en supprimant le mot « race » de la Constitution. 

            Dans un autre ordre d’idées – mais avec la même conclusion –, l’informatisation croissante de la médecine et la survalorisation de l’hérédité dans les pathologies risquent de créer des situations difficiles. D’une part, la survalorisation de l’hérédité va mécaniquement s’accompagner d’une racialisation des pathologies. D’autre part, l’informatisation va rendre possibles de nouveaux découpages et de nouveaux classements des populations humaines selon une multitude de critères (pas forcément médicaux). Profitant de cette situation, de nouvelles « races » ou « pseudo-races » risquent alors d’apparaître et de prendre la place des anciennes.

            Ici encore, face à l’inconnu que constitueraient ces nouvelles « races », il serait prudent de conserver dans la Constitution la mention « Sans distinction d’origine, de race et de religion ». 

            Notons enfin qu’il serait un peu indécent d’invoquer le nazisme et l’extermination des juifs pour justifier la suppression du mot « race » de la Constitution. En effet, contrairement à une opinion courante, ce ne sont pas les nazis qui ont racialisé le judaïsme, mais les disciples juifs de Francis Galton (cousin de Darwin, et inventeur du mot « eugénisme »).

            Les articles fondateurs de cette racialisation sont dus à L. Wolf et J. Jacobs, et ils datent de 1884-86 ; bien avant Hitler (né en 1889) [6]. Pendant une cinquantaine d’années (c’est la Seconde guerre mondiale qui y mettra fin), furent alors développées toutes sortes d’études, plus ou moins orientées, sur l’anthropologie des juifs, leur biologie, psychologie, pathologie, démographie et autres statistiques ethniques (ces études visaient plus ou moins ouvertement à définir et caractériser la population juive que le sionisme voulait transférer au Proche-Orient)[7]. Le tout s’est fait avec la bénédiction et les encouragements de personnalités religieuses comme H. Adler, Grand Rabbin de l’Empire Britannique, ou M. Reichler, chef du Bureau des rabbins new-yorkais.

            Dans cette supposée « race juive » il n’y a donc rien qui vienne du nazisme ; et donc rien qu’il conviendrait d’exorciser par la suppression du mot « race » de la Constitution.

            Enfin, pour conclure, je rappellerai qu’en 1948 la France a signé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette déclaration utilise par deux fois le mot « race » (dans ses articles 2 et 16). Va-t-il falloir convoquer l’Assemblée Générale de l’ONU pour modifier cette Déclaration universelle, et ainsi l’accorder à une petite mode germanopratine ? 

André Pichot

Retraité du CNRS (Histoire et Philosophie des Sciences) et membre du Comité d’orientation scientifique du Musée de l’Homme.

 

[1]par exemple https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/06/27/les-deputes-suppriment-le-mot-race-de-la-constitution_5322107_823448.html

[2]https://www.mediapart.fr/journal/france/280508/des-juges-contournent-la-loi-pour-utiliser-des-tests-adn-ethniques?onglet=full

[3] Site francophone  https://www.igenea.com/fr/juifs

[4]J. Entine, Jews Are a “Race”, Genes Reveal https://forward.com/culture/155742/jews-are-a-race-genes-reveal/?p=all

[5]http://www.slateafrique.com/89287/cameroun-condoleezza-rice-americaine-racines – http://www.jeuneafrique.com/141138/societe/test-adn-condoleezza-rice-la-camerounaise

[6] L. Wolf, « What is Judaism ? A question of to-day », The Fortnightly Review, August 1, 1884, n° CXXII, New Series, p. 237-256. – J. Jacobs, « The racial characteristics of modern Jews  », Journal of the Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, 1886, 15, 23-62. –– « The com­parative distribution of Jewish ability », Ibid., 1886, 15, 351-379.

[7] Voir, entre autres, le journal Zeitschrift für Demographie und Statistik der Juden (1905-1931) ; en accès internet libre   http://kvk.bibliothek.kit.edu/view-title/index.php?katalog=BVB&url=http%3A%2F%2Fgateway-bayern.de%2FBV017638982&signature=riJGwc8tOGHqF5e6pVNRVhROH1Rwvar6pwCL249WCSU&showCoverImg=1

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