La pandémie à l’heure des proximités

Les proximités s’imposent partout dans la crise du Coronavirus, qu’elles favorisent la propagation de la pandémie, réduisent les interactions humaines et sociales ou permettent d’échanger et de garder le contact à distance. Essayons de comprendre comment elles impactent nos modes de vie et nos futurs.

La pandémie qui nous touche de plein fouet nous a d’abord sidérés et effrayés, au point de nous enfermer à double tour dans nos appartements ou nos pavillons, sans compter les bienheureux qui ont pu se réfugier dans leurs maisons de vacances ou leur résidence secondaire.

Face à ce confinement, beaucoup d’entre nous se plaignent du manque de contact social, de ne plus pouvoir parler avec les autres, de ne plus échanger, ou de le faire uniquement à distance. En même temps, pour une partie d’entre nous la peur nous envahit quand nous sommes contraints à des contacts même rapides avec d’autres personnes, surtout si nous avons le sentiment qu’elles ne prennent pas suffisamment soin de maintenir les distances. Au contraire, une large frange de la population se révolte contre l’enfermement qui nous est imposé, y voit une privation de liberté, essaie de contourner les règles ou même, comme on le constate maintenant aux Etats-Unis, le considère comme une privation de droits fondamentaux de la personne.

Qu’elle se présente comme un droit, ou plus simplement comme un besoin à satisfaire, c’est bien la question de la proximité qui s’impose partout. Au moment où le Président de la République nous annonce la sortie du confinement, alors que l’inquiétude pour le futur se fait jour, et devant la prise de conscience que nous ne pouvons pas arrêter plus longtemps notre activité, il faut revenir sur le rôle tout à fait central que les proximités jouent dans cette crise, qu’elles favorisent la propagation de la pandémie, réduisent les interactions humaines et sociales ou permettent d’échanger et de garder le contact à distance.

Le premier constat est qu’une forte proximité géographique favorise visiblement la diffusion du Coronavirus et l’infestation des personnes. C’est la raison pour laquelle est prônée, depuis les grandes épidémies du XXème Siècle, l’instauration d’une distanciation sociale, qui prend des formes diverses et repose sur des techniques plus ou moins radicales, dont certaines nous sont familières depuis le Moyen Age : port de masques, isolement des malades identifiés, mise en quarantaine, fermeture des écoles, interdiction des rassemblement culturels, sportifs ou religieux, confinement total de la population, interdiction absolue de sortir de son lieu de vie… tout ce qui peut nous permettre d’éviter de subir cette proximité géographique mortifère.

C’est en 1918, lors de la pandémie de grippe espagnole, que le médecin Max Starkloff a défini puis mis en œuvre le principe de «social distancing», que nous traduisons maintenant par distance ou distanciation sociale. Cette méthode, qui ne fait que reprendre et systématiser des pratiques beaucoup plus anciennes, interdisant notamment les rassemblements de plus de vingt personnes, a été appliquée à diverses reprises dans des cas d’épidémie. Des études menées dans la ville de Sydney estiment qu’elles ont permis de sauver entre 100.000 et 260.000 vies à cette occasion, si bien que l’on en déduit qu’elles jouent un rôle majeur dans la réduction de l’impact de l’épidémie en termes de santé publique (Caley et al., 2006). D’autres travaux suggèrent toutefois que même une distanciation sociale très sévère n’est efficace que dans le cas d’épidémies pas trop virulentes (Reluga, 2010), et que rien ne remplace l’efficacité de la vaccination.

Distance ou distanciation sociale, le terme lui-même est ambigu, au point que le Premier Ministre, dans sa première allocution à ce sujet, avait parlé de distanciation spatiale, et que le Ministère de la santé évoque maintenant la distanciation physique, des notions peut-être mieux adaptées d’ailleurs, mais en tout cas cette confusion a le mérite de mettre en évidence toute l’ambivalence des termes. En effet, l’éloignement des êtres humains ainsi prescrit prend à la fois une forme spatiale avec la séparation et la distance prescrite par rapport aux autres, mais aussi une forme sociale puisqu’il empêche les interactions et nous isole de nos proches.

Maintenant que nous nous apprêtons à sortir, et sachant que l’épidémie ne sera probablement pas terminée pour autant avant de longs mois, il est nécessaire de prendre ses précautions et de garder les distances quand c’est possible. Nul ne peut dire exactement aujourd’hui comment se fera la distanciation sociale dans les écoles et si nous allons isoler, comme c’est parfois le cas en Asie, les élèves dans des quasi boxes individuels, ni si le port du masque sera obligatoire dans les transports en commun. Mais il est possible de réaliser des aménagements publics pour favoriser l’éloignement social. Le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) a ainsi mis en ligne un document qui répertorie différentes manières de réaménager l’espace public (Cerema, 2020). On peut, pour restreindre les contacts, réduire l’étendue des voies automobiles ou les réaffecter partiellement à des pistes cyclables, changer les sens de circulation, mais également installer des plots ou des balises permettant d’isoler et de séparer des files de piétons, en utilisant du matériel de chantier par exemple.

On parle aussi beaucoup des applications de type « proximity tracing » ou « contact tracing », qui doivent permettre de repérer les sujets dépistés positifs et de les signaler aux personnes se trouvant dans leur proximité géographique immédiate grâce aux vertus du Bluetooth. On imagine sans peine le cadre légal complexe devant s’appliquer pour valider une telle pratique, fondée ou non sur le volontariat des personnes infectées, ainsi que les problématiques d’intelligence artificielle, de big data ou de machine learning qui lui sont associées, sans parler des suspicions de restriction des libertés individuelles (Sportisse, 2020). Un auteur comme Fraser et son équipe ont simulé l’utilisation de « proximity tracing » dans le cadre d’une ville fictive d’un million d’habitants (Feretti et al., 2020) et estimé que l’utilisation de cette application, fondée sur la proximité géographique, pourrait entrainer une réduction massive de la propagation du coronavirus. Les applications récentes à Singapour laissent toutefois penser que la composante sociale joue un rôle non anticipé par ces derniers, avec le refus de très nombreuses personnes de télécharger l’application, qui ne devient efficace que si plus de 60% de la population en fait usage (Devillard, 2020).

Notre perception de la proximité géographique se trouve ainsi bouleversée par le fameux virus. C’est la recherche de proximité géographique qui explique la constitution des villes et des agglomérations urbaines, associée à la recherche du contact, des interactions de la vie en société, qui relèvent d’un autre type de proximité, organisée celle-là (Bourdeau-Lepage et Torre, 2020). Mais en temps de pandémie la causalité habituelle se trouve renversée car le risque de diffusion devient bien plus important au cœur des villes ou des cités. La proximité géographique, jusqu’alors recherchée pour ses bénéfices, devient une source d’inconvénient majeur, au risque de la maladie et de la mort. On préfère, dans la mesure du possible, se déplacer dans des espaces ruraux ou moins densément peuplés, qui subissent moins les inconvénients des proximités géographiques en raison de leur concentration plus faible. C’est la cause de l’exode urbain.

La proximité devient aussi un impitoyable révélateur des inégalités et fractures sociales. La taille de l’habitation, le nombre de pièces et le nombre de personnes qui les occupent, la disposition d’un jardin ou d’une terrasse, renvoient à une possibilité de distanciation sociale et de vie en commun plus ou moins importantes en fonction des revenus. Il s’avère bien plus dangereux d’imposer le confinement à l’intérieur des habitations pour des familles très nombreuses, qui seront sans doute plus en sécurité et plus en possibilité de s’écarter si elles sont dehors, en particulier en cas de port de masques. Le message du confinement a alors du mal à passer, en particulier quand il s’agit d’économies émergentes, dans lesquelles un bonne partie de la population vit d’activités informelles, qui nécessitent des contacts quotidiens, et ne dispose pas d’une épargne ou de revenus suffisants pour pouvoir cesser toute activité pendant une période même assez courte (Birane Faye, 2020). Sans oublier les bidonvilles ou les favellas

De la même manière la proximité géographique mortifère s’impose aux employés et aux ouvriers des grandes villes, dans les pays développés. Continuant à exercer en première ligne leur activité de soignants, de caissiers, d’éboueurs… contraints à la promiscuité dans les transports en communs raréfiés, ils sont exposés au risque de la maladie, alors même qu’en France ils ne disposent souvent pas des outils les plus simples de la distanciation sociale que représentent les masques. On le constate avec les chiffres des décès et des personnes atteintes en Région parisienne, qui s’avèrent bien plus importants dans les territoires de l’Est - populaires, avec une forte concentration de population - , que dans ceux de l’Ouest - ou les activités peuvent se perpétuer ou s’arrêter à l’intérieur des habitations, quand les habitants ne sont pas parties dans des lieux de villégiature plus accueillants.

Comment mettre de l’ordre dans ces proximités géographiques et ces distances sociales, et aussi comment appréhender le fait que nous prenons toujours plus de temps à échanger à distance, que les techniques de communications se multiplient, comme le télétravail, la télémédecine ou l’enseignement à distance. Alors, de quoi allons-nous être privés ? Il suffit de classer les proximités.

Les problèmes posés par la proximité géographique sont évidemment largement dus la transmission de l’infection par contact physique direct (tous, éternuements, postillons…) et indirect (toucher une surface contaminée) ou par transmission aérienne. La proxémie, développée par l’anthropologue culturel Edward Hall (1966) et les géographes Moles et Rohmer (1978), nous permet d’appréhender la notion de distanciation sociale et de zone de confort autour de l’individu et de comprendre les souffrances provoquées par l’absence de contact physique et social. Chaque personne possède autour d’elle une surface, une sorte de bulle, qui constitue une zone émotionnellement forte ou encore un périmètre de sécurité individuel. Sa dimension varie selon les cultures, mais on peut définir quatre zones d’ampleur croissante. La distance intime, qui s’accompagne d’une grande implication physique et d’un échange sensoriel élevé, est utilisée pour embrasser, toucher. La distance personnelle correspond aux conversations particulières et aux interactions entre amis ou membres d’une même famille. La distance sociale, qui concerne les interactions avec des amis et des collègues de travail, s’applique particulièrement bien dans le cadre du travail. Enfin, la distance publique s’impose quand on parle à des groupes. Il résulte, de ces différentes distances, l’existence de territoires de l’individu, qui se définissent en fonction du type d’interactions et des relations qu’il pratique et correspondent au territoire de l’animal social qu’est l’être humain.

Et les relations à distance ? Elles substituent, petit à petit, une autre forme de proximité à la proximité géographique (Torre et Talbot, 2018). Tout aussi sociales que cette dernière, elles actent la séparation des corps et des personnes par le développement des technologies de l’information et de la communication. Il s’agit de l’autre proximité, la proximité organisée, qui n’est pas d’essence géographique mais relationnelle. Elle a toujours existé entre les personnes, décrivant les gens que l’on aime, les amis, la famille avec qui l’on se sent proche parce que l’on partage les mêmes origines, la même culture, les mêmes manières de voir le monde. Grâce au développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) comme Internet ou les réseaux sociaux ces relations permettent d’échanger des connaissances et de travailler à distance, en s’abolissant largement des contraintes de proximité géographique, donc de distance, en particulier. Aujourd’hui, elles se développent toujours davantage et modifient notre vision de la société.

Pouvons-nous rester enfermés à l’exception des activités les plus urgentes ? Faisons-nous encore société en étant proches à distance ?

Références

Birane Faye S.L., 2020, La distanciation sociale au Sénégal, un remède au Covid-19 qui a du mal à passer, The Conversation, 29 Mars, https://theconversation.com/la-distanciation-sociale-au-senegal-un-remede-au-covid-19-qui-a-du-mal-a-passer-134810

Bourdeau-Lepage L., Torre A., 2020, Proximity and agglomeration, two understanding keys of city, in Glaeser E., Kourtit K. and P. Nijkampf (ed.) Urban Empires, Cities as Global Rulers in the New Urban World, Routledge.

Caley P., Philp D.J., McCracken K., 2007, Quantifying social distancing arising from pandemic influenza, Journal of the Royal Society Interface, October, https://doi.org/10.1098/rsif.2007.1197

CEREMA, 2020, Aménagements cyclables temporaires et confinement: quelles opportunités ? Avril, https://www.cerema.fr/fr/actualites/amenagements-cyclables-temporaires-confinement-quelles

Devillard A., 2020, A Singapour, l’échec d’une application mobile de distanciation sociale, Sciences et Avenir, Avril https://www.sciencesetavenir.fr/sante/e-sante/a-singapour-l-echec-d-une-application-mobile-de-distance-sociale_143778

Glass RJ, Glass LM, Beyeler WE, Min HJ. 2006 Targeted social distancing designs for pandemic influenza. Emerging Infectious Diseases [Internet]. Nov. http://dx.doi.org/10.3201/eid1211.060255

Hall E.T., 1966, The Hidden Dimension. Anchor Books.

Moles A., Rohmer E., 1978, Psychologie de l’espace, Tournai, Casterman.

Reluga T.C., 2010, Game Theory of Social Distancing in Response to an Epidemic, PLoS Computational Biology, May; 6(5): http://doi.org/10.1371/journal.pcbi.1000793

Sportisse B., 2020, « Contact tracing»: quelques éléments pour mieux comprendre les enjeux, https://www.inria.fr/fr/contact-tracing-bruno-sportisse-pdg-dinria-donne-quelques-elements-pour-mieux-comprendre-les-enjeux

Torre A, Talbot D., 2018, Proximités : retour sur 25 années d’analyse, 2018, Revue d’Economie Régionale et Urbaine. 5-6, 917-936.

Ferretti L., Wymant C., Kendall M., Zhao L., Nurtay A., Abeler-Dörner L., Parker M., Bonsall D., Fraser C., 2020, Quantifying SARS-CoV-2 transmission suggests epidemic control with digital contact tracing, Science, DOI: 10.1126/science.abb6936

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