Une nouvelle guerre de religion ?

Depuis des mois et des mois, la polémique s’enfle autour de la question de savoir si nous, Occidentaux, sommes ou non en guerre contre les terroristes islamistes. Notre sensibilité d’Européens de l’Ouest (à l’Est la chose est moins claire) nous interdit de prononcer le mot de « guerre » à propos du conflit qui nous oppose aux islamistes,

Mon blog sur le site du Monde : Les musulmans ne sont pas des bébés phoques – De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts  recueille des commentaires pratiquement tous positifs. 

Mais ce qui m’intéresse, c’est le débat, or celui-ci n’est intéressant que s’il confronte des opinions divergentes. C’est pourquoi j’ai décidé de rejoindre Médiapart qui me paraît le site idéal car il réunit des blogueurs de qualité dont la majorité devrait être en désaccord avec mes analyses. 

Je serais content de débattre avec eux.

 

Depuis des mois et des mois, la polémique s’enfle autour de la question de savoir si nous, Occidentaux, sommes ou non en guerre contre les terroristes islamistes. Notre sensibilité d’Européens de l’Ouest (à l’Est la chose est moins claire) nous interdit de prononcer le mot de « guerre » à propos du conflit qui nous oppose aux islamistes, censure qui rappelle l’ordre donné par les autorités françaises de ne pas prononcer le mot de guerre, ni officiellement ni à la Radio télévision française, pendant les huit ans qu’ont duré ce qu’elles qualifiaient d’« événements d’Algérie »[1]. Oui, le refus de nommer les choses par leur nom, n’est pas nouveau.

Plus d’un demi-siècle de Paix, soit l’espace de deux générations, nous a fait perdre jusqu’à la notion de l’ennemi, et dès que l’on parle de « choc des civilisations », les boucliers se lèvent. Beaucoup refusent de voir que ce choc – conceptualisé par Samuel Huntington – est sans cesse brandi par les islamistes eux-mêmes qui déclarent faire la guerre non pas à des États ennemis, mais à une civilisation tout entière qu’ils considèrent comme mécréante, pourrie, ne méritant pas de subsister.

À supposer que nous nous résolvions à admettre que, oui, nous sommes en guerre contre les terroristes islamistes, nous ne sommes toujours pas prêts à entendre que celle-ci soit religieuse. Les djihadistes n’arrêtent pas d’invoquer le Coran comme inspiration de leurs tueries qu’ils signent systématiquement du cri d’Allahuakbar !, et nous nous obstinons à ne pas l’entendre. Étonnante surdité de notre part, nous qui nous prétendons à l’écoute de l’Autre. Cette surdité s’explique, mais en partie seulement, par notre sortie de la religion. « La religion est la chose du monde qui est en train de nous devenir la plus incompréhensible qui soit, à nous autres Européens en ce début du XXIe siècle[2] », écrit Marcel Gauchet. Européens ayant depuis belle lurette oublié la réalité du religieux, nous ne sommes plus capables de reconnaître sa prégnance sur les individus, ni son pouvoir de mobilisation sur des populations de culture différente de la nôtre, en l’occurrence la musulmane.

Notre vision sécularisée, corrélée à notre paresse d’esprit, nous empêche de prendre la mesure de ce phénomène qui continue d’inonder le reste de la planète. Une paresse qui nous interdit de penser que le religieux puisse être le moteur d’actions monstrueuses. Et comme nous voulons absolument tenir le Coran pour un message de paix, nous avons décidé que la religion n’était qu’un prétexte, un leurre, que la motivation réelle de ce terrorisme ne pouvait être que d’ordre socio-économique : la vague islamiste qui bouleverse le monde musulman ne serait que la gigantesque révolte d’une population dominée par un Occident oppresseur[3].

L’aspect religieux de cette guerre, nous le percevons d’autant moins, que, en ce qui concerne le monde arabe, nous en sommes restés à la vision nationaliste nassérienne. Nous n’avons toujours pas compris que Nasser est mort depuis près d’un demi-siècle (1970), et que les musulmans ont jeté aux oubliettes de l’Histoire le nationalisme comme le panarabisme au profit de l’islam. Du coup, nous n’arrivons pas à saisir ce que les islamistes n’arrêtent pas de proclamer urbi et orbi, à savoir qu’ils n’entendent pas moderniser l’islam mais islamiser la modernité. Car tandis que nous ne cessons de clamer que la lutte contre ce terrorisme (dont nous nous échinons à taire le caractère islamiste) n’est en rien une guerre de religion, depuis de Ben Laden les islamistes n’ont pas manqué pas de répéter le contraire. Bien moins complexés et pusillanimes que nous (il faut porter ceci à leur crédit) les djihadistes n’hésitent pas à assumer leurs actes et leurs motivations : ils n’ont de cesse de proclamer que c’est bien au nom de l’islam qu’ils font la guerre aux infidèles, au grand Satan, les Etats-Unis, et au petit Satan, entendez la France ou « l’entité sioniste ».

Voici la « Déclaration du Front islamique international pour le djihad contre les juifs et les croisés » que le journal arabe Al-Quds al-‘Arabi, publia le 23 février 1998 à Londres, texte qui lui était parvenu par fax et portait la signature d’Oussama Ben Laden et de plusieurs chefs d’organisation djihadistes, en Égypte, au Pakistan et au Bangladesh : « Depuis plus de sept ans, les États-Unis occupent les terres des musulmans, notamment leur territoire le plus sacré, l’Arabie, pillant ses richesses, tenant ses dirigeants en sujétion, humiliant ses habitants, menaçant les pays limitrophes et se servant de barrages qu’ils ont établis dans la péninsule comme tremplin pour attaquer les peuples musulmans voisins. [] Dans ces guerres, les objectifs des Américains sont d’abord religieux et économiques ; cependant, ils servent aussi au minuscule État des juifs, dans la mesure où ils détournent l’attention de l’occupation de Jérusalem et des exactions qui y sont commises contre les musulmans[4]. » Ces crimes, poursuivent les auteurs, constituent « de la part des Américains, une déclaration de guerre […] contre Dieu, son prophète et l’ensemble des musulmans. Dans pareille situation, l’opinion, unanime des ulémas n’a pas varié au cours des siècles : quand des ennemis pénètrent en terre musulmane, le djihad devient un devoir qui incombe à chaque musulman individuellement. […] Tuer des Américains et leurs alliés, militaires ou civils, est du devoir de chaque musulman valide, partout où c’est possible, jusqu’à ce que la mosquée al-Aqsa [à Jérusalem] et la mosquée al-Haram [à La Mecque] soient libérées de leurs griffes, et que leurs armées, écrasées, […] se retirent de toutes les terres musulmanes et ne soient plus en état de menacer un seul musulman[5]»

Comment donc définir le conflit actuel entre l’Occident et le terrorisme islamiste sinon comme celui d’une guerre de religion – en tout cas du point de vue des islamistes ? Mais il est décidément des ennemis que notre sentiment de culpabilité refuse de regarder comme tels et les récuse tandis qu’il en est d’autres auxquels nous tenons, des ennemis de cœur en quelque sorte.

Ah, comme nous aurions aimé, à la place d’islamistes, avoir affaire à notre ennemie fétiche que nous n’échangerions pour rien au monde, l’extrême droite !

J’y reviendrai demain, avec les positions de Mathieu Lindon et Daniel Schneidermann.

 

Jeudi 3 août : De notre illusion de croire que l’on peut choisir ses ennemis
Mercredi 9 août : Allahuakbar Charlie !

 

[1] Il faudra attendre quelque 37 ans, juin1999, pour que la France reconnaisse finalement la légitimité du terme de « guerre ».
[2] Marcel Gauchet, « Les ressorts du fondamentalisme islamique », dans Le Débat n°185, Paris mai-août 2015.
[3] Cela étant, comme dans toutes les guerres de Religion, la foi n’est, bien évidemment, pas le seul motif des hostilités, il s’y mêle toujours des raisons de pouvoir, d’économie, de territoires à conquérir ou à défendre. Il n’empêche, comme pendant les guerres de Religion européenne du XVIe siècle, la foi en est le puissant moteur.
[4] On notera que les auteurs du texte parlent de « musulmans », et non de « Palestiniens », car pour les islamistes, ce n’est pas la nation qui compte, mais la Umma qui englobe sans distinction de nationalité l’ensemble des musulmans.
[5] Cité par Bernard Lewis dans L’islam en crise, Paris, Gallimard, 2003.

 

 

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