…et du sein du silence voltigèrent encore une ou deux fois les derniers lambeaux orduriers de leurs échanges d’injures, d’abord grossièrement déchirés, puis délicatement frangés, d’abord colorés, puis gris, puis s’évanouissant finalement, un dernier éclat du rire gras, pâteux et glapissant de la femme, lascive et impérieuse dans son chagrin pleurnichard, encore quelques mots émis par la basse gutturale du boiteux, une ou deux fois son hilarité aboyante et enfin plus rien que des jurons assoupis, presque nostalgiques, presque délicats et dissous dans les autres bruits du lointain nocturne, tissés et unis à chaque son, au dernier reste de sons qui se détachaient de l’éloignement, unis au chant rêveur d’un coq au sommeil argenté, unis aux aboiements de détresse de deux chiens qui, quelque part hors de la ville, dans la campagne qui lançait sa dernière lueur, peut-être dans un chantier* de construction, peut-être près de quelque villa, se criaient l’un à l’autre leur existence lunaire; dialogue sans communication de l’animal, uni au sons d’une mélodie humaine qui parvenait par fragments de la région du port, portée par la brise du nord mais déjà presque sans direction, devenue délicate comme les autres sons de la nuit bien qu’elle appartînt sans doute à quelque chanson obscène de matelot, environnée d’un tonnerre de rires dans une taverne avinée; mélodie délicate et nostalgique, comme si l’au-delà pétrifié, qui était en elle, était le lieu où le langage muet du rire et le langage muet de la musique, tous deux langages hors du langage, au-delà et en deça des bornes de l’humain, s’unissaient pour former un langage où la douceur de la beauté absorbe miraculeusement l’épouvante du rire, sans l’abolir cependant, mais en la renforçant; langage muet d’un lointain et d’un abandon hors de l’humanité et pétrifiés à l’extrême, langage en dehors de toute langue maternelle, langage insondable et totalement intraduisible, LANGAGE ININTELLIGIBLE QUI FAIT SON ENTRÉE DANS LE MONDE**, pénétrant incompréhensiblement le monde du sens de sa propre distance, nécessairement présent dans le monde, ce qui le rend doublement inintelligible, LANGAGE INDICIBLEMENT ININTELLIGIBLE PUISQU’IL MANIFESTE L’IRRÉALITÉ NÉCESSAIRE AU SEIN DU RÉEL INCHANGÉ. -HERMANN BROCH, La mort de Virgile, roman traduit*** de l’allemand par ALBERT KOHN, Paris, Gallimard, 1955(1969), pp. 110-111. NDLR: *cf.supra, sive infra: « Tous les chantiers sont insensés », S.B., à A.B. **je souligne, en capitalisant, ne sachant(toujours pas) italiquer ***un tour de force; je me demande si, devant un texte pareil(La mort de Virgile, de Broch), éditeurs et traducteurs, aujourd’hui, ne renonceraient pas d’emblée, d’un commun accord, à le traduire et à le publier. Soit dit en passant.
Billet de blog 8 août 2021
Les derniers lambeaux orduriers de leurs échanges d’injures.
L’irréalité nécessaire au sein du réel inchangé.
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