Pour Gérard Granel

Dans le Monde daté du 19 mars, Jean Birnbaum s’entretient avec Pierre Nora au sujet du livre de mémoires que ce dernier vient de publier. Au détour d'une discussion sur Normale Sup, il se laisse aller à des déclarations infamantes sur le philosophe Gérard Granel. Celui-ci est à l'origine d'une œuvre philosophique remarquable et singulière, de traductions, de la création d'une maison d'édition... Avec plus d'une centaine d'autres philosophes, nous avons voulu saluer sa mémoire. 

Dans le Monde daté du 19 mars Jean Birnbaum s’entretient avec Pierre Nora au sujet du  livre de mémoires que ce dernier vient de publier. Il cite plusieurs propos de son interlocuteur. Entre autres celui où il parle de la « chance de ma vie » qu’a été un échec répété à l’École Normale Supérieure, chance qui s’explique par le fait que « beaucoup de caciques [élèves reçus premiers au concours] n’ont pas fait grand-chose et ont sombré dans la tristesse ». Laissons à M. Nora ce jugement qui ne concerne, curieusement, que les premiers reçus alors qu’ils furent suivis d’autres dont on se demande s’ils ont tous eu la même piteuse carrière. Les choses s’éclairent quand on apprend que « l’exemple type c’est le philosophe Gérard Granel ». Ce dernier « était un phare » – formule étrange, vaguement ironique – et « en plus il était très beau » – remarque encore plus étrange qui semble chercher le contraste avec la laideur légendaire de Socrate. « Eh bien », poursuit M. Nora, « il a fini misérable, polygame, complètement drogué ». Et l’auteur de revenir à la chance qu’a été sa vie « riche et indépendante » grâce à la chance de n’avoir pas été normalien, ni cacique, ni surtout beau et misérable comme Granel.

Comment ne pas être encore plus stupéfait qu’indigné ? Gérard Granel n’a été ni misérable, ni polygame, ni drogué. Il a produit une œuvre philosophique remarquable et singulière qu’apprécient en particulier tous ceux qui ont eu à travailler sur Kant, sur Husserl, sur Derrida, sur Heidegger ou sur Marx. Ses livres et ses articles (commentés et traduits aussi hors de France) ont nourri de nombreux étudiants, sans parler de la vigilance politique qui l’animait ou de sa lucidité à l’intérieur de l’institution universitaire. Il fut également le traducteur de plusieurs textes de Heidegger et des 500 pages de la célèbre Krisis de Husserl.

Gérard Granel a fait encore plus : il a fondé une maison d’édition (Trans-Europ-Repress) destinée à publier des textes peu connus, soit de jeunes auteurs, dont le plus marquant aura été Reiner Schürmann, soit d’auteurs alors peu lus en France comme Wittgenstein (dont il a publié et parfois traduit une quinzaine de livres), Guillaume d’Ockham ou Vico.

Tel est le bilan de Gérard Granel dont en outre beaucoup d’étudiants ont reçu des impulsions, voire des vocations philosophiques. Qui est donc « misérable » dans l’affaire ? Ne serait-ce pas celui qui semble soudain éructer une vieille rancœur qu’on ne peut s’empêcher de croire animée par un certain dépit. Car enfin, M. Nora n’est pas seul à avoir échoué à l’ENS. Certains d’entre nous ont partagé ce sort, n’y ont pas discerné une chance particulière mais pensent avoir ensuite honorablement accompli leur tâche et n’éprouvent pas le besoin infantile de vilipender ceux qui ont réussi.

Quel besoin y avait-il en outre de citer un propos aussi pauvre et vulgaire ? A-t-on voulu exposer la misère de son auteur ou partage-t-on son jugement sur Gérard Granel ? Ou bien a-t-on tenté une subtile synthèse des deux ? Quoi qu’il en soit, l’autorité du journal risque de s’ajouter à celle dont jouit M. Nora auprès de certains publics  pour enfoncer dans les esprits non informés une image scandaleusement diffamatoire d’un penseur et d’un homme exceptionnels. Nous nous devions de protester.

Signataires : 

Alain ALCOUFFE, Christiane ALCOUFFE, Isabelle ALFANDARY, Pierre ALFERI, Marie-Laure ARRIPE, Paul AUDI, Alain BADIOU, Étienne BALIBAR, Renaud BARBARAS, Marc BELIT, Gérard BENSUSSAN, Gisèle BERKMAN, André BERNOLD, Philippe BERNOLD, Laurent BLAIN, Jean-Marie BLANC, Caroline BLÉMONT, Marie-Hélène BOHNER-CANTE, Robert BOURE, Pierre BRUNO, Florence BURGAT, Philippe CADO,François CARRAUD,Marcia CAVALCANTE-SCHUBACK, Didier CLAVERIE, Éric CLEMENS, Danielle COHEN-LEVINAS, Patrick COSTE, Dominique COSTERMANS, Annette COULOM-AMIGUES, Pierre COURS-SALIES, Françoise DASTUR, Michel DELORME et les Éditions Galilée, Alain DAVID, Lucien DEGOY, Michel DEGUY, Jean-Jacques DELFOUR, Alain DESBLANCS, Yves DUPEUX, Éliane ESCOUBAS, Christine FAURÉ,Michel FICHANT,Franck FISCHBACH, Françoise FOURNIÉ, Didier FRANCK, Alexander GARCIA-DÜTTMANN, Juan-Manuel GARRIDO, Henri GIORDAN,Marc GOLDSCHMIT, Philippe GRAND, Frédérique GRANEL, Pascale GRANEL, Francesco GUERCIO, ‌Bernard GUITTET,André HIRT, Erich HÖRL, Luc JABON, Élias JABRE, Claude JUSKIEWENSKI, Denis KAMBOUCHNER, Pierre KERSZBERG, Chiheb LAALAÏ, Emmanuel LACOUE-LABARTHE, Josette LAURENT, Gilbert LAVAL, Jérôme LÈBRE, Robert LEGROS, Géraldine LEPAN, Alain LESTiÉ, Jean-Luc LUPIERI, Jacqueline MARTIN, Michel MATHIEU, Jean-Pierre MAUREL, Édouard MEHL, Jacques-Henri MICHOT, Michel MONTEIL, Danielle MONTET, Jean-Luc NANCY, Bertrand OGILVIE, Bernard PAUTRAT, Nadine PICAUDOU-CATUSSE, Frédéric POSTEL, Dominique PRADELLE,François RAFFOUL, Emmanuelle RALLU, Jacques RANCIÈRE, Robert REDEKER, Jean-Michel REY, Élisabeth RIGAL, Thibaut ROBIC, Pierre RODRIGO, Jacob ROGOZINSKI, Élisabeth ROUCH, Sophie SCHULZE, Guy SEGUELA, Guillaume SIBERTIN-BLANC, Ahmed SILEM, Adrian SÎRBU, Richard SOBEL, Thomas SORIANO,Serge TABARY, Marianne THOMAT, Mohamed-Fayçal TOUATI, Alessandro TREVINI, Jean-Pierre VALADE, Françoise VALON, Hélène VASSAL, Alain VILLEFRANQUE, Sophie WIDMANN.

 

 

 

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