Aux endeuillé(e)s

Quelle musique écouter quand on est en deuil?

À celles et ceux qui ont perdu un être cher récemment, dans les conditions scandaleuses sur lesquelles, grâce à Mediapart notamment, la lumière commence à se faire(si on peut appeler ça une lumière), et qui auraient encore la possibilité, la capacité, la force, le désir, d’écouter de la musique, j’ai envie de dire ceci: l’une de celles qui correspond le mieux à l’état dans lequel vous êtes maintenant, c’est la musique d’un vieux compositeur, connu de Rabelais(sans doute), mais peu connu du grand public aujourd’hui, qui eut, de son temps, une grande gloire  dans toute l’Europe d’alors: CIPRIANO DE RORE(vers 1515-1565). Ses madrigaux, essentiellement des chants d’amour passionné, dans un genre qu’il contribua puissamment à fonder, sont habités d’un vide central vertigineux; on s’y meut dans un espace mouvant comme entre deux mondes, aspiré par un creux que rien ne peut combler, sauf, par moments, la beauté lointaine et solitaire que des aspects de cette musique, comme reflétés en eux-mêmes à perte de vue, font miroiter: tourbillon de mélancolie où les affligé(e)s trouveront pourtant l’un des rares apaisements que le sensible peut encore prodiguer, dans la douceur paradoxale, totalement inattendue, d’une âpreté lucide, déchirante comme une matinée d’automne, d’un très grand art. Cipriano, un Flamand qui fit presque toute sa carrière en Italie, à la cour de Ferrare notamment et à Saint-Marc de Venise, lui-même un grand mélancolique, peut-être même un grand dépressif, ou maniaco-dépressif, fut indubitablement un compositeur de génie, à une époque où ils abondèrent comme jamais auparavant, jamais plus par la suite, et son nom rayonne, au mitan de la merveilleuse polyphonie franco-flamande, parmi une vingtaine ou une trentaine d’autres, de musiciens aussi grands que lui, qui ne sont devenus vraiment accessibles à tous que depuis environ trente ans, grâce au concours d’une pléiade d’érudits-interprètes contemporains dont on ne trouvera, là encore, que peu d’exemples par le passé. Deux enregistrements de référence au moins, par ordre chronologique de parution: 1)ANCOR CHE COL PARTIRE, anthologie, réunissant les ensembles:  la Cappella Mediterranea/Choeurs de chambre de Namur(Alarcón), Doulce Mémoire(Dadre), Vox Luminis(Meunier), Clématis(de Failly), L’Achéron(Joubert-Caillet), ainsi que neuf autres musiciens: deux soprano, un contre-ténor, deux organistes, un bassoniste; cornet à bouquin, flûte à bec, harpe, théorbe et luth. RICERCAR(Outhere), 2014-15, 69’50 - référence RIC 355.     2)Cipriano de Rore, PORTRAIT OF THE ARTIST AS A STARVED DOG(Portrait de l’artiste en chien famélique), par l’ensemble vocal GRAINDELAVOIX, direction Björn Schmelzer; cornet à bouquin: Lluis Coll i Trulls; chiraronne, luth, et guitare: Floris De Rycker. Note 1 music/ Glossa, 2017, 75’22, référence GCD P32114. Boîte noire: Björn Schmelzer est un grand ami.

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