Et s'il recommençait avec une autre...?

Je n'ai pas été violée, mais j'ai subi une agression, et je vis aujourd'hui avec cette question : «et s'il recommençait avec une autre...» Si c'était le cas, j'aurais l'impression d'être complice parce que j'ai eu honte, parce qu'à 15 ans je n'avais pas les épaules pour assumer ce que j'écris aujourd'hui. Il voit grandir ses nageuses, elles ont toujours 15 ans, elles sont en maillot de bain et il est là…

Nous avons la chance aujourd’hui d’assister à une libération de la parole des femmes, à un coup de projecteur sur le silence de culpabilisation que beaucoup de femmes ou filles adoptent après qu’un homme ait violé leur intimité.

Il ne s’agit pas ici d’un récit ayant pour objectif la vengeance ou la stigmatisation. J’ai dépassé cela, je me reconstruis, je vis avec ce traumatisme et je veux aller de l’avant, mais je vis aussi avec le goût amer de l’inachevé, du risque qui plane encore sur les sportives d’aujourd’hui. Je veux ici dénoncer l’omerta qui persiste dans les agressions à caractère sexuel dans le monde sportif où le corps prend une place capitale, où la spécificité de la relation entraîneur-entraîné pose la question d’une limite dans l’intimité de ce rapport. Car oui, cette relation impose une certaine proximité, voire une intimité (qui n’a pas du tout ici de caractère sexuel, au contraire !), une confiance mutuelle qui se justifie par l’objectif commun qu’est la performance. L’accompagnement d’un sportif implique bien souvent une relation proximale avec l’entraîneur qui pénètre parfois la sphère intime du sportif : il peut connaître ses soucis de cœur, ses questionnements, etc. Parce qu’un entraîneur est avant tout un EDUCATEUR, une vigilance extrême doit être portée sur la limite à ne pas franchir dans cette intimité. La déclaration de la ministre des Sports, Laura Flessel, dans une interview pour L’express, selon laquelle « il n’y a pas d’omerta sur le harcèlement sexuel dans le sport » ou du moins « pas plus qu’ailleurs », est à mon sens totalement fausse. Le sport met le corps de l’athlète au premier plan puisqu’il est l’instrument de la performance. La banalisation des gestes et comportements autour de ce corps est inhérente à la logique interne de l’entraînement, et particulièrement dans les bassins. Mon expérience ne fait que refléter une réalité assez courante.

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La natation c’était mon échappatoire à moi, mon sas de décompression, plusieurs fois par semaine, deux heures dans une bulle, sentir mon corps en mouvement, exprimer une rage physique inexprimable dans ma vie sociale, une sorte de catharsis des pulsions primitives et des frustrations du quotidien. Pendant pas loin de 10 ans, il m’a vu grandir, il a vu mes progrès dans l’eau, il m’a accompagné dans mes objectifs de performance, il m’a aidé à faire de la natation plus qu’une simple activité, mais une pratique où l’effort, la maîtrise de soi, la prise de recul et l’analyse sont de mise. J’avais 9 ans quand j’ai débarqué au club de Villeurbanne Natation. Entraîneur emblématique de l’équipe des « grands », il a accompagné ma progression jusqu’à ce que je puisse intégrer à mon tour ce cercle qui me semblait être un véritable accomplissement à l’époque.

Chaque année, mes parents me confiaient aux entraîneurs du club pour des stages d’une semaine en France ou à l’étranger lors des vacances scolaires. Mes parents ont toujours suivi ma pratique, avec une certaine distance certes, mais ils étaient toujours à l’écoute de mes performances en compétition, de mes échecs ou de mes victoires, de mes accomplissements à l’entraînement. Ils ont eu toujours une confiance aveugle envers l’équipe d’entraîneur, une grande bienveillance même à l’égard de cet homme qui permettait à leur fille de s’éclater dans ce qui la valorisait le plus à cette époque.

Il a donc été non seulement un entraîneur, mais aussi un accompagnateur et surtout un éducateur. Vers mes 15 ans, la nécessité de trouver une oreille extérieure au cercle familial était d’autant plus importante que le mal-être était progressif. Difficulté à être acceptée au collège et au lycée, archétype de l’élève « pas à la mode, première de la classe et impliquée dans des activités coupant de la vie sociale », j’ai développée de manière précoce une obsession pour l’image que je renvoyais aux autres. Des remarques blessantes ont beaucoup fusées à une époque où l’acceptation et l’empathie sont loin d’être la qualité première des jeunes. Les deux seuls moyens de cautériser les plaies était l’excellence d’une part, être meilleure que les autres, montrer que je peux être « bien », même si cela ne voulait rien dire, et la conformité, être comme les autres, rentrer dans le moule pour éviter qu’on ne pointe du doigt la différence. Ces deux stratégies étant totalement antinomique, je n’ai fait que m’enfoncer dans un mal-être progressif caractérisé par une image désastreuse de mon corps. Troubles du comportement alimentaire, crises de boulimie et vomissements à répétition étaient devenus mon quotidien dès mes 13 ans.

            La natation était alors le lieu où j’étais dans mon élément, acceptée avec mes larges épaules, félicitée pour mes performances et non pointée du doigt. A l’école, la logique de l’effort était celle du lèche-botte, dans les bassins, s’entraîner dur était gage de reconnaissance et de progression.

            Dans ce contexte, il était une des très rares personnes à être au courant de mes difficultés, il était pour moi une sorte de deuxième père qui m’écoute, me conseille et m’accorde une attention alors très précieuse puisque le sentiment d’être rejetée était omniprésent. Rien d’original en soi pour une période d’adolescence souvent marquée par les remises en question et une vague de mal-être. La bienveillance et l’attention d’un adulte est alors un réconfort évident puisqu’il dépasse le cadre familial souvent peu « objectif ». 

            La confiance que j’ai mise dans cet entraîneur a été trahie, il a détruit un des piliers qui me tenait debout dans cette période un peu plus sombre. Il a eu un comportement que je qualifie sans hésitation de dangereux.

            En une soirée, je suis passée de jeune adolescence un peu torturée à jeune adulte anéantie, prostrée. J’ai eu l’impression de passer au statut de bout de viande, d’objet de consommation sans comprendre ce qui m’arrivait.

            Plusieurs fois dans les jours précédents il avait évoqué « quelque chose dont il voulait me parler ». Pensant naïvement à un projet, une compétition spéciale, j’étais curieuse. Je suis sortie de l’eau après l’entraînement et à sa demande je l’ai rejoint au bureau du club. Dans la pénombre, il m’a demandé de fermer la porte. J’étais un peu mal à l’aise parce que j’étais seule avec lui mais je me suis raisonnée en me disant « je le connais, ce n’est pas comme si c’était un inconnu, il ne peut rien m’arriver avec lui ». Je suis tombée d’un immeuble je crois, je me suis figée, j’étais incapable de bouger, j’avais l’impression d’avoir perdu mes mots, j’avais l’impression de planer dans une autre dimension. Il m’a dit qu’il me trouvait désirable, qu’il avait envie de me voir nue, qu’il voulait que j’y réfléchisse, il m’a fait toucher son pouls pour justifier que cette demande le stressait un peu. 

J’avais 15 ans, il en avait pas loin de 35, il allait se marier dans 2 semaines, il était papa, d’une petite fille.

            Le soir même, j’en ai parlé sur MSN avec une amie parce que j’avais l’impression de plus rien comprendre. En arrivant au lycée le lendemain, ce qui s’était passé me semblait tellement bizarre que j’avais l’impression d’avoir rêvé. Quand mon amie m’a demandé si j’allais bien, tout est revenu d’un coup. Je me suis écroulée en larmes parce que je savais que plus rien ne serait comme avant. Mon amie a eu le réflexe de m’emmener chez l’infirmière scolaire malgré mon refus : je ne voulais pas que ça se sache, j’avais l’impression d’être fautive, de l’avoir provoqué mais sans savoir comment.

L’infirmière a été d’un soutien exemplaire, a convoqué mes parents sur le champ. Mon père, de nature très calme est littéralement sorti de ses gonds, j’ai cru qu’il allait cogner dans un mur. Ma mère avait peine à y croire. Ils ont immédiatement souhaité porter plainte encouragée par l’infirmière scolaire. Je commençais alors à comprendre que quelque chose n’allait pas, que j’avais eu peur pour une raison, que quelque chose de grave s’était passé. 

            Assise dans la salle d’attente de la brigade des mineurs, j’avais encore du mal à réaliser de ce que je faisais là. Ma maman me tenant la main, je comprenais seulement qu’il fallait passer par l’austérité de ces bureaux, qu’il fallait raconter toute l’histoire en détail, parce que ce qui s’était passé n’était pas bien. L’officier de police a alors pris ma maman à part pour lui expliquer que l’agression n’étant pas physique, le dépôt de plainte ne serait pas possible et que la démarche allait se limiter à une main courante. Je crois n’avoir jamais entendu autant de rage dans la voix de ma maman qui a secoué cet officier en lui expliquant qu’un entraîneur, presque un deuxième père, âgé de 35 ans venait faire des avances d’ordre sexuel à une gamine de 15 ans qu’il a vu grandir et dont il a responsabilité sur les bassins. Le dépôt de plainte a été accepté et cet entraîneur a écopé d’un rappel à la loi : a-t-on vraiment besoin de rappeler à un entraîneur en natation qu’une jeune fille de 15 ans, même en maillot, même jolie, ne peut être un objet de désir, et que même si par des mécanismes psychiques malsains elle était désirable, il ne peut en aucun lui faire part de son désir ? Cette procédure lui a donc permis d’échapper à toutes poursuites judiciaires, aucune trace dans son casier judiciaire, aucun impact somme toute, si ce n’est un mauvais quart d’heure à passer face à un officier de police.

            Mes parents ont souhaité avertir le président du club en demandant que des mesures soient prises à l’égard de l’entraîneur. Il leur a été répondu que des mesures serait prises s’il recommençait, comme si j’étais un coup d’essai en attendant de voir s’il était vraiment dangereux. Peut-être a-t-il recommencé depuis, peut-être pas : toujours est-il qu’il continue à entraîner aujourd’hui en étant toujours considéré comme un entraîneur exemplaire. Il voit grandir ses nageuses, elles ont toujours 15 ans, elles sont en maillot de bain et il est là…

Cela fait presque 10 ans aujourd’hui. Cet épisode m’a valu 4 ans de psychothérapie, l’arrêt de mon sport favori, mais j’ai voulu reprendre la main, me reconstruire. Une sorte de revanche face à ce qui est pour moi une immense injustice.

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Ce que je souhaite aujourd’hui, c’est réveiller les consciences, secouer le monde sportif, souligner que la nature du sport et de la performance mette le corps au premier plan mais que le corps des sportives n’est pas que chair, galbe et formes sensuelles. Il y a une sensibilité derrière, un vécu qui ne peut en aucun cas être résumé à la sexualisation du corps. Le monde du sport est souvent le théâtre de mots crus, de blagues un peu grasses, d’une banalisation du dévoilement du corps, surtout en natation. Néanmoins, cela ne peut justifier que de tels événements soient considérés comme courants ou « pas graves » parce que « il ne s’agit que d’une fille » et qu’elle devient désirable dès lors qu’elle a un peu poitrine et des fesses légèrement dévoilées par le maillot de bain.

Avant d’être une fille, j’étais surtout une enfant.

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