Le Système-Algérie, de la complexité au-delà du pouvoir et des hommes

Partant des évènements récents qu’a vécu l’Algérie durant l’année 2019, ce texte questionne le mythe fondateur de l’Algérie. Dans une approche se situant à cheval entre l'opinion politiques et la psychologie, il émet l’hypothèse que ce mythe fondateur compose les règles du système complexe qu’est l’Algérie, au-delà du pouvoir et des hommes.

Ce texte a été co-éctit avec Esma Mezoued, psychiatre, thérapeute systémicienne, enseignante chercheuse à l'université de Blida 1, Algérie


Depuis le début de la campagne électorale pour l’élection du 12 décembre, la presse algérienne francophone, autant que la presse française, a multiplié les essais et analyses sur le « système » algérien. Nombreux sont ceux qui ont prédit l’annulation du scrutin et spéculés sur la démission du chef de l’État-Major, le général Gaid Salah, sous une prétendue pression des autres généraux, laissant entendre un tiraillement au sein de l’armée et appelant insidieusement à un coup d’État.

À la mort de ce dernier, le 25 décembre, ces mêmes auteurs et cette même presse ont annoncé le démantèlement du « système » dont il serait la dernière figure. Dès lors, des personnalités publiques françaises telles que Marine Lepen ou Éric Zemour se sont empressées d’appuyer ces projections d’implosion de l’Algérie. Pour eux, le système se résume en des hommes forts qui se disputent le pouvoir et qui ont été incapables de construire des institutions. L’armée y est vue comme un conglomérat de chefs de guerres prêts à la moindre occasion à faire dissidence et à prendre le pouvoir. Le slogan « l’Algérie n’a rien fait de son indépendance », qu’ils répètent avec le soutien de certains Algériens, est empreint à la fois de colonialisme et d’idéologie. Le premier, à travers le mythe de l’Algérie française. Le second, en observant dans une Algérie non-arabe et « laïciste » la seule voie de la modernité et de la démocratie.

Les ressorts du régime

Il est communément accepté, à juste titre, que le régime du pouvoir en Algérie est constitué d’un système mouvant d’équilibre des forces entre le triptyque composé par l’armée, les services secrets et la présidence. Certains y rajoutent l’oligarchie comme nouvelle donne des équilibres, confirmée aujourd’hui par l’emprisonnement de certaines de ses figures. Ce triptyque du pouvoir décisionnel est communément considéré comme étant le système lui-même. Il est trop souvent réduit à des personnes et à une lutte de clans pour la prise du pouvoir et l’accaparement des richesses du pays. En le réduisant ainsi, l’analyse néglige son fonctionnement systémique et ses ramifications au sein de la société, au-delà du régime, qui lui permettent une pérennité au-delà des hommes.  

Une des premières revendications du hirak est le départ de la « bande corrompue », dite îssaba. Cette dernière s’est mêlée au système de pouvoir jusqu’à donner l’impression de l’incarner totalement. Bien que certaines de ses figures, pour la plupart en prison aujourd’hui, ont été rapidement identifiées, cela n’a pas empêché d’y assimiler l’ensemble du régime. Pourtant, il est crucial de ne pas oublier que l’existence de cette îssaba n’a été possible que par le développement de ce que l’économiste Ferhat Ait Aliqualifie de « logique de la îssaba ». Elle toucherait à toutes les échelles de la société et ses ramifications dépasseraient les personnes identifiées et le cercle du pouvoir lui-même. Une sorte d’état d’esprit qui aurait permis l’équilibre et le maintien de la corruption. Est-ce que tout le monde est corrompu pour autant… ? Non ! Cela est évident et il en va de même pour certaines personnes au sein du pouvoir. La îssaba ne constitue ni l’entièreté du système de pouvoir, ni — et encore moins — l’entièreté de la société. Elle n’est de ce fait qu’un sous-système du dit « système » et ce n’est certainement pas elle qui en assure la stabilité.

De la complexité au-delà du pouvoir et des hommes

Il est évident que le régime du pouvoir est constitué d’un enchevêtrement de sous-systèmes, appelés improprement « clans », qui déploient des ramifications à toutes les échelles de la société. Pourtant, malgré les équilibres mouvants et le changement des hommes depuis 1962, la stabilité et la pérennité de l’État-nation ne sont pas affectées. Certains expliquent cela par ce qui est appelé « l’État profond », ou la « boîte noire » du pouvoir. Elle ressurgit aujourd’hui dans certains discours du hirak qui appellent d’ailleurs à la détruire ou la démanteler. Pourtant, personne n’arrive à définir les limites de cette entité obscure. S’agit-il d’individus ? D’institutions ? D’organisations secrètes ? Personne n’y répond !

Pour tenter un éclaircissement, un décentrement du regard doit s’imposer. Premièrement, en reconnaissant simplement qu’en 57 ans d’indépendance, l’Algérie a réussi malgré tout à construire des institutions. Loin d’être parfaites, elles sont stables… En témoigne la gestion de la crise des 10 derniers mois, que ce soit par le hautcommandement de l’armée, grâce à la cohésion de son État-Major, ou par la gestion des affaires courantes de l’État, avec le maintien du fonctionnement des appareils administratifs. 

Deuxièmement, en postulant qu’il s’agit là d’un système complexe. C’est-à-dire, qu’il est « composé d’un grand nombre d’éléments interagissant sans coordination centrale, sans plan établi […] et menant spontanément à l’émergence de structures complexes », composées souvent de plusieurs sous-systèmes, construisent une stabilité sur plusieurs échelles spatiales et temporelles[1]. De ce fait, plutôt que de limiter le système au régime de pouvoir, nous proposons ici de n’en faire qu’un sous-système d’une entité beaucoup plus complexe que nous appelons « Système-Algérie ». Au-delà des personnes, des équilibres de pouvoir et même des institutions, il semble y avoir un liant qui maintient les interactions entre les différentes parties de ce système complexe et lui en assure la stabilité et la résilience qu’on lui connait. Quel est-il et quelles en sont les règles ?

Mythe et réalité de novembre 1954

Chercher les règles du système complexe qu’est l’Algérie suppose une approche holistique, qui nous pousse à questionner les fondements de l’État-nation.  

Avant cela, un retour au hirak s’impose !

Ce dernier a porté avec lui, après le départ de Bouteflika, un élément des plus troublants. Il s’agit de la dénonciation des valeurs de la proclamation du 1er novembre 1954, qui annonçait le déclenchement de la guerre de libération et les principes fondateurs du futur État algérien. Cette proclamation, bien que porteuse de valeurs démocratiques, humanistes et pluralistes, est devenue, en 10 mois, source de dénigrement et symbole de valeurs négatives. Le système de pouvoir, assimilé au sous-système de la corruption, est qualifié de « novembriste » et toute personne défendant ses valeurs est définie comme rétrograde, à commencer par le FLN. Pourtant, il s’agit là de l’outil qui devait, selon Larbi Ben M’hidi, permettre de « bâtir un avenir florissant pour tous les Algériens et Algériennes dans l’égalité et la justice », et qui cimenta « l’unité de la nation algérienne » en dépassant les conflits[2].

Novembre constitue en quelque sorte le mythe fondateur de la nation. Le liant entre les éléments du Système-Algérie dans toute sa complexité et qui en assure la pérennité dans le temps et l’espace. La volonté de dévaloriser Novembre durant la seconde phase du hirak, la plus contestée par certains observateurs, nous pousse à prendre au sérieux l’hypothèse suivante : ce sont ces valeurs de Novembre, portées par des personnes en des postes clés, à différents moments de l’Histoire, jouant avec les équilibres de pouvoir en place, en lâchant du leste par moment et en tirant sur la corde à d’autres, qui constituent la fameuse « boîte noire » du système et qui en assure la stabilité. Le reste, à savoir le régime de pouvoir, la îssaba, les clans, l’armée même, ne sont que des sous-systèmes. Ceci relève autant de la psychologie collective que de la construction identitaire. Il s’agit d’un lègue transgénérationnel auquel a contribué fortement l’Éducation nationale en réussissant, malgré ses nombreuses failles, à inculquer les valeurs de ce « mythe fondateur » en chaque algérien. Il fait incontestablement partie intégrante de la société algérienne et y est bien ancré... mais jusqu’à quand ?

Du mythe de l’Algérie française à la géostratégie américaine

La force de Novembre est d’avoir réussi à outrepasser les querelles intestines qui empêchaient « le mouvement national de s’émanciper »[3]et d’affirmer un détachement total du mythe de l’Algérie française. Aujourd’hui, de deux choses l’une : soit nous subissons la reviviscence de la veille de novembre 1954 ; le lègue transgénérationnel ne se résumant alors pas au Novembrisme, mais aussi aux querelles identitaires, idéologiques et de pouvoir, ressurgissant aujourd’hui par des stigmates comme la dénonciation par le hirak de l’assassinat de Abane Ramdane, ou encore l’appel à l’organisation d’une seconde Soummam. Soit le mythe de l’Algérie française n’est pas totalement éteint. Dans les deux cas, les tentatives de réécrire l’Histoire, notamment en décrédibilisant tous les acquis de l’indépendance et de la construction longue et progressive de l’État, en sont les servantes. 

Outre ces réalités historiques, il faut également rappeler que l’Algérie est au cœur d’enjeux économiques et géostratégiques qui dépassent les querelles internes. En effet, au moment où l’administration américaine (mais pas que) porte la volonté de redessiner le monde arabe en usant de toutes les ruses, et où la Turquie se déploie militairement en Libye, il est légitime de questionner l’origine de la profusion de slogans anti-Novembre et de cette volonté de destruction des mythes et héros dans les manifestations et surtout sur les réseaux sociaux. Ces derniers, faut-il le rappeler, font l’objet de manipulations de masses, par des entreprises comme Cabridge Analytica, celle-là même qui a permis, entre autres, l’élection de Trump, le Brexit, ou le boycott du vote par les habitants de Trinité avec le slogan « Do So »[4].

Affaiblir le mythe fondateur de l’État, n’est-ce pas affaiblir l’Algérie ?

Novembre au-delà du mythe

Quelles que soient les péripéties de l’histoire, avec ce qu’elle a de plus enthousiasmant et de plus cruel, « la révolution algérienne n’est pas un mythe »[5], au sens commun. Nous parlons ici du mythe de la psychologie des systèmes au sens de récit, de croyance propre au groupe[6]. Les textes fondateurs de l’Algérie indépendante, les débats nationaux organisés en 1976 et 1986, l’Éducation nationale, ainsi que les différents programmes de développement et autres, ont malgré tout fait prendre conscience au « peuple » de la dimension et de l’envergure de la révolution algérienne, au-delà des armes et de la période 54-62. Ce sont des rêves, des aspirations et un projet de société qui a été porté par le plus grand nombre. Plus encore, l’Algérie, voire le Système-Algérie a réussi malgré tout à construire des institutions, pérennes et souveraines garantes d’une stabilité robuste.

Au vu de ces évènements, il est assurément plus que nécessaire aujourd’hui de déconstruire Novembre et cette période de l’Histoire, sans détruire, ni oublier, car il en va du salut et de l’avenir de l’Algérie ! Cette démarche doit se faire dans la réflexivité, la sérénité et l’objectivité scientifique dans un souci d’éthique historique. Elle doit s'extraire des luttes de pouvoirs, des enjeux géostratégiques et des querelles historiques ; prises malheureusement pour vérités absolues, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.


[1]Citation de Alain Barrat, dans : Philippe Pajot (auteur de l'article), « La naissance d'une théorie au carrefour des disciplines. », La Recherche,‎juillet - août 2018, p. 38

[2]Journal El Moudjahid, n°2, juillet 1956

[3]Proclamation du 1ernovembre 1954

[4]Voir le documentaire The Great Hack sur le scandale de Cambridge Analytica.

[5]Pour paraphraser le titre de l’ouvrage Sofie Wahnich, « La Révolution française n’est pas un mythe », Klincksieck, 2017.

[6]M. Mariotti, Du mythe et de la psychothérapie, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2013/2, n° 51.

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