Les collectifs en lutte s'invitent à la Nuit des idées de l'INHA

Jeudi 30 janvier, l’Institut National d’Histoire de l’Art accueillait la Nuit des Idées en Salle Labrouste. Au programme, une succession d’entretiens et de conférences autour du thème « Être vivant : l'art et les métamorphoses ». L’événement était retransmis en direct sur le site internet de l’institution.

Les « intervenants inattendus » : les collectifs en lutte

Intervenant en milieu de soirée, Gallien Déjean et Fanny Schulmann ont réveillé l’auditoire par la lecture de leur communiqué intitulé Pourquoi cette conférence n’a jamais commencé : parce qu’être vivant, c’est être en lutte, qui annulait de fait leur intervention telle qu’elle était programmée. Ils ont choisi de laisser leur temps de parole à des collectifs engagés dans le contexte social et politique actuel. Tour à tour ont été lus l'appel des bibliothèques en lutte contre la réforme des retraites, un appel des universitaires contre la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), ainsi qu'un autre sur la réforme des retraites au prisme de l'intersectionnalité, avant un appel au soutien des personnels en grève et de toutes les luttes en cours en forme de conclusion. Le collectif ArtEnGrève était également présent.

L’absence totale de réaction de la part des intervenants qui leur ont succédé, préférant participer d'un mutisme général, s’est finalement avérée encore plus criante que les textes quant à l’indifférence qui étreint le mouvement social actuel, alors même que ces bibliothécaires et ces chercheurs se trouvent sur leur lieu de travail en la Salle Labrouste. Le directeur de l'INHA, Éric de Chassey, s’est contenté de désigner des « intervenants inattendus » lorsqu'il a conclu cette Nuit des idées. C’est dire si le jeu des politesses et des convenances était bien ancré dans cette soirée décidément très éloignée de l’« être vivant » et du débat, ou de la métamorphose de l’un ou de l’autre vers quelque chose de moins étriqué.

 

La soirée continue ! (Tant pis, on coupera au montage)

Difficile d’arrêter ce type d’intervention alors que l’événement était retransmis en direct sur Internet, d’autant que les collectifs ont été accueillis par les applaudissements du public au moment où ils ont déroulé leurs banderoles. Mais on ne peut présumer de l’intention des organisateurs d’avoir voulu sur le moment empêcher ces interventions imprévues. On peut en revanche témoigner de l’inquiétude qui s’est visiblement emparée du directeur de l’INHA une vingtaine de minutes après leur début, alors qu'il faisait de nerveux allers-retours pour discuter à voix basse avec l’un ou l’autre des organisateurs... En fin de compte, les interventions impromptues n’ont pas débordé sur le temps initialement attribué à la conférence initialement prévue, et les militants des collectifs en lutte ont quitté la salle aussi calmement qu’ils y étaient entrés.

L’INHA a mis en ligne les différentes interventions de cette Nuit des Idées 2020, mais pas une trace de ces « intervenants inattendus » et des trente minutes qu’ont duré leurs lectures. Est-ce donc en vain que Gallien Déjean et Fanny Schulmann ont laissé la parole à des collectifs en lutte dans une soirée de réflexions qu’Éric de Chassey ne souhaitait pourtant pas adressées à « un petit monde restreint d’initiés, privilégiés, qui occuperaient ainsi [les loisirs de l’Art], mais que l’Art, ceux qui le font, ceux qui en parlent, ceux qui le pensent, que l’Art est au cœur de nos vies et de nos sociétés, que la réflexion sur l’art est un outil puissant pour la société, un outil qui peut être véritablement citoyen, qui nous permet de mieux comprendre, mais aussi de mieux penser notre actualité, notre histoire, notre humanité, d’affiner nos intelligences, d’élargir nos sensibilités, bref, de pouvoir aller de l’avant si on le peut. ». Il semble évident que ce sont justement des personnes qui ne peuvent plus « aller de l’avant » qui ont proposé leurs témoignages ce soir-là. Proposé, et non imposé. C’est important de le souligner, et de se demander en effet en quoi ces lectures ont paru si subversives que ce moment de la soirée n’a pas pu figurer parmi les autres interventions mises en ligne.

 

Ne parlons pas de censure…

En 2018, le directeur de l’INHA avait dirigé l'exposition Images en lutte. La culture visuelle de l'extrême gauche en France (1968-1974) au Palais des Beaux-Arts de Paris. Force est de constater son absence de réaction quand la lutte sociale s’invite dans son institution et lui propose matière à réflexion. En choisissant de taire leur existence dans la restitution vidéo de la soirée, l'INHA s’inscrit dans la file décidément trop longue des institutions culturelles qui promeuvent une pensée fantasmagorique des luttes sociales, mais ne veulent rien avoir à faire avec celles-ci. Le public a applaudi plusieurs fois, mais l'agacement d’Eric de Chassey s’est ressenti lorsqu’il n’a pu contenir son reproche adressé aux intervenants qui quittaient les lieux de « passer devant la caméra », et c’est peut-être bien ce qui aura poussé une personne du public venue assister aux lectures à lui adresser un bruyant « De Chassey ! Prends ta retraite ! », cri du cœur inconvenant d’un être vraiment vivant et vraiment en lutte. N'employons pas le mot « censure », il s’agit ni plus ni moins d’une incompréhension en flagrance de la part d'un monde culturel lisse et léché qui perçoit comme brutale une expression qui n'est que brute.

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