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Billet de blog 31 mai 2022

Comment l’art russe évacue la guerre en Ukraine

Dans le cadre d’un partenariat noué entre Mediapart et une équipe de journalistes et de chercheurs ukrainiens basés à Lviv, nous publions un premier texte sur la façon dont l’art russe contemporain euphémise ou met sous le tapis la nature de l’invasion en Ukraine et la façon de parler de la guerre plus généralement.

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À l’heure de la guerre russo-ukrainienne - et des images qu’elle produit - il est important de mieux comprendre à quel point ces deux pays possèdent deux perspectives différentes sur la guerre. La prétendue « Grande culture russe », enracinée dans les esprits européens, a permis à la Russie de se représenter elle-même comme un pays civilisé pendant des décennies. Les derniers projets internationaux du champ artistique russe donnent un aperçu du mécanisme par lequel cet État utilise la culture comme champ de bataille pour la manipulation des esprits et des représentations.

Le dernier numéro de mars du magazine russe Art Focus s'intitule «L'Art en temps de troubles». L’article principal est consacré à l’exposition personnelle de Grisha Bruskin « Changement de décor » (qui a débuté le 23 mars à la Galerie Tretiakov de Moscou). Bruskin est l'un des artistes les plus vendus, qui cultive une esthétique ironique sur l'expérience historique soviétique et les signes culturels datant de cette époque. Il sape constamment le statut de l'histoire, la transformant en farce.

Dans ses œuvres, les drapeaux russes et ukrainiens ne sont que des signes neutres, il n’y a pas de héros ou de méchants. La guerre n'est pas réelle et « les artistes ne peuvent pas changer la structure politique, économique et sociale du présent ». Malgré l’isolement de la Russie, la répression contre les citoyens et le meurtre quotidien d’enfants ukrainiens, la position de la Galerie Tretiakov est ainsi que « la guerre n’existe pas ».

Bruskin est une figure qui illustre parfaitement la façon dont la culture russe veut représenter le monde aujourd’hui : abstraction ludique plutôt au lieu de lisibilité idéologique, non-implication des élites culturelles dans les processus politiques, généralisations historiques sophistiquées plutôt que réflexions ouvertes sur le contemporain.

Ce phénomène, qu’on pourrait baptiser « l'art de la non-existence », ne concerne pas seulement la guerre elle-même. C'est aussi vrai pour la représentation de l’« Empire », et de son actuel usage agonistiques. De nombreux intellectuels décrivent ainsi l’intervention militaire comme « pertinente ». Dans le Moscow Art Magazine, on trouvait ainsi une déclaration typique de style colonial faisant appel au « différentiel » entre les pratiques artistiques ukrainiennes et russes. Quant au Garage Museum of Contemporary Art, il a qualifié la guerre en cours de « tragédie humaine ».

Ce genre de déclarations semi-codées sur la « paix mondiale » qui esquivent la réalité guerrière ne soulignent pas seulement la vulnérabilité du discours culturel russe. Il s’agit aussi d’un signe de la crise finale du projet de « Grande culture russe ». Trois cas d'expositions internationales d'art russes ont récemment manifesté les formes que prend cette crise.

Cas 1. « Rouge : Art et utopie au pays des Soviets. » Grand Palais. 18 mars 2019-1er juillet 2019

L'histoire de l'avant-garde, dans l’art russe, est écrite avec un haut degré de pathos qui permet d’unifier le récit qui en est fait. Cela se manifeste dans la compréhension du « monde soviétique » comme un monolithe russe, dont tous les représentants des autres nations qui constituaient l’URSS demeurent absents. Le cosmopolitisme de l'avant-garde est ainsi devenu, dans le cas de la Russie, un dogme national.

C’est exactement ce qui reflète dans l’exposition « Rouge : Art et utopie au pays des Soviets ». Le projet a prétendu formuler une image soi-disant « singulière » du communisme en tant que monolithe politique, présenté comme une croyance sentimentale dans l'unité des ethnies. La faiblesse d'un tel système (y compris au niveau de l'image) se fonde sur une ignorance absolue des contradictions qui le minent de l'intérieur. L’exposition commence et se termine ainsi par le Monument à la Troisième Internationale de Vladimir Tatlin, censé être une incarnation de « l’utopie russe », mais réalisé par un artiste ukrainien.

Cas 2. « Ilya Répine. Peinture de l'âme de la Russie ». Petit Palais, 5 octobre 2021 - 23 janvier 2022

Comme l'a écrit l'historienne de l'art ukrainienne Olena Chervonyk, l'exposition se présente comme un exemple « d’auto-exotisme » impérial de Répine. Mais cette quête se transforme rapidement un geste de colonisation, prétendant repérer et décrire les signes de la « Grande culture russe » sous forme de portraits, tout en reléguant la culture ukrainienne dans le domaine des territoires « exotiques mais attrayants ».

Par sa nature même, la recherche d'une « âme nationale » abstraite est nostalgique. Elle exclut la possibilité d'adaptation de l'artiste au présent, et ne traite que du passé. Ces catégories du passé présupposent l'essence nationale comme une catégorie analytique centrale. Toute présence artistique à l’intérieur de l’Empire russe considérée sous cet angle se présente ainsi comme un diagnostic colonial.

Cas 3. Biennale d'architecture de Venise. 22 mai - 21 novembre 2021

Le 28 février, au cinquième jour de l'agression russe contre l'Ukraine, Maria Lanko, Boris Filonenko et Lizaveta German, commissaires du pavillon ukrainien à la Biennale de Venise-2022, ont publié une déclaration, dans Art Review, pour protester contre le fait que la Russie soit représentée à cette Biennale de Venise. Dans le même temps, il a été annoncé que Kirill Savchenkov, Alexandra Sukhareva et Raimundas Malašauskas ne participeront pas à celle-ci.  

La position officielle n'a été clairement exprimée que du côté ukrainien. Il est impossible d’établir un véritable dialogue entre celui qui a été forcé de vivre dans des conditions de guerre et l’autre, qui élit le gouvernement qui fournit cette guerre, dans le contexte de cette guerre russo-ukrainienne. Il est également à noter que le pavillon russe a été construit avec l’argent du collectionneur ukrainien Bohdan Khanenko.

Ce pavillon constituait également un lieu pour les artistes russes à la Biennale d'Architecture de Venise-2021, dont le travail comprenait une interprétation du concept de « zone », en dehors des grandes villes russes et de la Russie elle-même et prétendant agir comme une question postcoloniale. Dans quelles conditions convient-il de nommer et de comprendre ces « zones » ? Comment manifester « l'altérité », sans briser les frontières habituelles, même celles qui sont vulnérables ?

Cependant, pour manifester « l'altérité » au sein de la Russie, il faut d'abord rendre visible la rhétorique de l'État central. Or, cette question a été ignorée par le commissaire du pavillon russe. Au lieu de cela, son équipe cultive une « altérité » abstraite sans formuler la raison pour laquelle elle devrait se distinguer. Nous nous retrouvons dans une situation où le protagoniste n’a aucun désir de rendre l’antagonisme visible et présent.

Dans ce cas, la question « Comment vivre ensemble ? » - c’est-à-dire le thème central de la Biennale d'Architecture de 2021- pourrait se transformer en un rebus méthodologique : comment peut-on décoloniser le pavillon qui a constitué l'un des précédents les plus bruyants d'appropriation de toute culture par la Russie ?

Le projet de la « Grande culture russe » est manifestement mort et ne peut renaître qu’à partir de ces questions. Non pas en effectuant un parallèle phonétique Poutine-Pouchkine ou en créant de nouveaux grands récits dans lesquels la Russie reste prisonnière de sa propre « spécificité » et de son ressentiment. Car un entraînement permanent à ignorer l’Histoire n’est possible que jusqu’à ce qu’elle frappe à la porte.

Par Anna Kaluger, critique d'art ukrainienne 

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