Comment je me suis disputée (ma vie amicale)

Et si l'une des contradictions les plus frappantes et tristes de la théorie du complot véhiculée dans le documenteur Hold up était de faire exactement ce qu'il dénonce : diviser les gens ? Et encore pire, les amis.

Cet été, je suis allée me réfugier chez des amis dans les Cévennes. C’est là que je les ai rencontrés il y a une dizaine d’années alors que j’habitais moi aussi cette si belle région avec mes deux filles. Je les ai connus lors de mon entrée dans l'Education nationale que je venais de rejoindre en tant que professeur de français vacataire. Après mon congé parental et une séparation, il me fallait travailler et prof m’est rapidement apparu comme l’une des seules options possibles. J’avais jusque là exercé dans la production audiovisuelle, et mis à part le berceau Lussassois qui avait été la raison de notre départ en Ardèche, je ne voyais pas très bien quoi faire d’autre. 

Mon premier poste fut dans un collège de la région et je me rendis vite compte qu’il ne me fallait pas trop compter sur quiconque pour m’aider à démarrer. Je ne connaissais rien à ce métier, et les premières semaines furent particulièrement éprouvantes. J’étais seule face à des élèves de troisième qui avaient bien cerné la débutante que j’étais. Heureusement parmi les 80 enseignants de ce collège, je fis la rencontre du couple Louis et Violette, tous deux profs de français. Violette m’a tout de suite tendu la main, pris sous son aile. Elle me partageait ses séquences, me donnait des conseils et très vite, nous sommes devenues proches. J'allais régulièrement chez eux, où nous passions des soirées entières à débattre, échanger, rire et se découvrir. Malgré nos différences de caractères, nous avions beaucoup d’affinités et c’était toujours un plaisir de passer des moments ensemble, l’été sur leur terrasse, l’hiver au coin du feu. Cette amitié a traversé les années, nous rapprochant encore un peu plus cet été. Mais hier, quelque chose s’est brisé.  

Tout a commencé cet été à l’issue de ce premier confinement. Nous avons évidemment beaucoup parlé du Covid (je ne me résous toujours pas à féminiser ce mot) et nous étions, comme la plupart, très perplexes devant les réponses gouvernementales à cette pandémie, sur ce qui paraissait à l’époque très disproportionné, sur les chiffres annoncés parfois contradictoires, sur la Chloroquine, bref, nous nous interrogions. 

Par la suite, ils ont commencé à m’envoyer des liens vidéo et des powerpoint complotistes. Par souci de ne rien exclure, je me suis évertuée à toutes les regarder sans à priori. Après tout, cela venait d’amis chers et loin d’être crédules ou idiots. Certaines vidéos m’ont plus ou moins convaincue comme celle du professeur Toussaint invité par Sud radio. Les autres m’ont atterrées. Je suis habituée à décortiquer des images (en tant que cinéphile, scénariste ou critique cinéma) et je voyais bien la manipulation grotesque de la plupart des vidéos virales qu’ils me transféraient. Je leur exprimais ma réserve sur la véracité de leurs liens mais gardais pour moi mon sentiment qu’ils étaient en train de s’égarer. J’avais pour ma part des doutes sur cette pandémie mais cherchais de vraies réponses plutôt qu’un scénario dystopique opportun. Cela ne nous a pas empêché de continuer à nous appeler toutes les semaines pour se donner des nouvelles et échanger sur ce monde qui va mal, ma bonne dame. Là dessus au moins, nous étions d’accord.

Pourtant le week end dernier, notre fragile terrain d'entente sur le sujet Covid s’est complètement volatilisé à la vision du “documentaire” Hold up de Pierre Barnérias. Des camps d’internement au Canada à Bill Gates et la 5G en passant par le scandale des masques et de la Chloroquine, tout ce à quoi Louis et Violette croyaient était réuni dans ce film. Toute la supercherie de cette théorie m’est apparue au grand jour, éclatante, grotesque, manipulatrice, à base de musique angoissante, d’interviews de pseudo experts et d’un montage savamment structuré pour insinuer un complot d’un manichéisme primaire digne d’un mauvais Disney. Comment ne pouvaient-ils pas voir cela ? Comment pouvaient-ils rester à ce point aveugles face à ces élucubrations sans la moindre preuve tangible, sans le moindre point de vue contradictoire que devrait imposer un travail d’enquête ?  

J’ai appelé Violette hier soir, avec une certaine appréhension je dois dire. Après quelques paroles banales, j’ose enfin lui dire que j’ai regardé ce film et l’ai trouvé ridicule. J’ai essayé d’expliquer mon point de vue, de lui dire combien ce film était un montage manipulateur qui semait des graines de complot sans en apporter de preuves. Violette eut l’air blessée par mes commentaires malgré la bienveillance avec laquelle je m'efforçais de m’exprimer, m’accusa d’être malhonnête dans ma tentative de souligner les incohérences du récit fictionnel proposé par ce film et m’avoua tout simplement qu’elle était absolument sûre de tout ce qui était en train de se jouer et que le film dénonçait, que d’ailleurs, même au forum de Davos, le projet “Great reset” avait été annoncé. Et elle a ajouté comme pour mettre un point final à notre différend, qu’elle croyait également au complot du 11 septembre après avoir vu un documentaire avec de “vrais experts” sur le sujet. Je restai sans voix. 

En raccrochant après son glacial “à un de ces quatre”, je fus envahie par une réelle tristesse : comment était-ce possible que notre amitié soit ainsi réduite à néant ? Ne pouvait-on pas simplement rester amis malgré notre désaccord ? L’un des fers de lance des complotistes est de reprocher à cette pandémie de nous diviser (pour mieux régner), mais n’était-ce pas ce qu’elle était en train de faire en s’éloignant ostentatoirement de moi par un “à un de ces quatre”, sous entendu, quand tu auras enfin accepté la vérité ? Aujourd’hui malheureusement, je crois que ce désaccord est bien plus profond qu’il n’en a l’air car il relève d’une vision globale de notre monde : mes amis ont choisi de croire au scénario de ce complot sans le remettre en question, là où moi je choisis de croire au récit réel de cette pandémie malgré toutes les questions et doutes que cela soulève. Je sais pertinemment que nous ne vivons pas dans un monde bienveillant, juste, égalitaire, et qu’on est tous en droit de s’interroger. Mais pour l’instant nous n’avons pas de réponses ni de preuves à apporter, et croire en ce complot me paraît aussi farfelu que de croire en Dieu ou en l'existence d’extra terrestres : c’est un choix, qui appartient certes à chacun, mais ce n’est en aucun cas LA vérité. A ce jour ce n’est qu’une croyance tout au plus. Je suis suffisamment attachée à la recherche de la vérité pour savoir qu’elle doit s’appuyer sur des faits réels, des analyses, des contre-enquêtes. Ce n’est absolument pas ce que nous donne à voir ce film cité et déjà vu par 3 millions de personnes. Et si par hasard, un jour, nous découvrons abasourdis que ce scénario s’avère réel, et bien ce sera preuves à l'appui, car en France comme dans le reste des pays européens on n’accuse pas sans fondement. Peut être y aura t-il un jour un “scandale Covid” mais à ce jour, on ne peut rien avancer de valable.

L’autre sujet de discorde avec Louis et Violette est celui des medias. Eux aussi feraient partie de cette grande manigance contre le peuple pour relayer les informations qui arrangent les puissants. Après tout, la plupart des médias n'appartient-elle pas aux milliardaires de la planète qui veulent garder le contrôle ? Même Mediapart, journal indépendant, allait à leurs yeux dans le sens de cette “folie covidienne” ! Comment faire entendre raison à quelqu’un de cher qui l’a clairement perdue ? Pourquoi ne pouvaient-ils pas admettre que si tout le monde défendait la thèse d’une pandémie, c’est que c’en était justement une, et non cette “gripette” ratée fabriquée pour éliminer les “inutiles” de la population ! 

J'ose croire que les Hommes peuvent vivre ensemble malgré leurs divergences. C’est d’ailleurs ainsi que le monde tourne même si c’est parfois difficile car ces divergences sont idéologiques, politiques, sociales et donc profondes. Mais ce qui rend ici le dialogue impossible et stérile est que ce que je définis comme étant une forme d’obscurantisme est à leurs yeux exactement le contraire : une pensée éclairée, sans oeillères. Allez dire aux croyants que Dieu n’existe pas ! 

Je ne vois pas après cet incident comment continuer à les appeler comme si de rien n’était. Devrais-je leur envoyer des articles pour leur offrir un autre point de vue et leur pointer les ficelles (énormes) utilisées dans ce documenteur ?  Devrais-je en tant qu’amie tenter de les persuader qu’ils se trompent là où ils croient détenir une vérité que tout le monde refuse ? J’aurai pu au moins leur suggérer de voir le film de William Karel Opération Lune,  brillante démonstration du pouvoir manipulateur des images, mais j’avoue ne pas y avoir pensé sur le coup tant j’étais sonnée par l’impossibilité même de débattre avec Violette. Son point de vue était définitif. Et finalement, le mien aussi. Mais au-delà de nos points de vue, ce sont nos besoins qui diffèrent : là où Louis et Violette ont besoin d’une justification (aussi illogique soit-elle) de cette pandémie et de ce qui en découle, moi, je me contente de nager dans des eaux troubles, de continuer de m’interroger et de m’informer tout en acceptant de ne pas toujours obtenir de réponse. N’est-ce pas ainsi que les hommes vivent ? 

 

(...) C'était un temps déraisonnable, on avait mis les morts à table

On faisait des châteaux de sable, on prenait les loups pour des chiens

Tout changeait de pôle et d'épaule, la pièce était-elle ou non drôle?

Moi si j'y tenais mal mon rôle, c'était de n'y comprendre rien (...)




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