Du n'importe quoi comme art de gouverner

 

   La commission parlementaire de contrôle de l'état d'urgence l'assure : partout l'application de ce dernier s'essouffle, « l'essentiel a été fait ».
La lecture des comptes-rendus des enquêtes policières (dossier Médiapart « La France face au terrorisme ») nous apprend en quoi consiste cet essentiel : des flics défonçant des portes ouvertes aux mauvaises adresses, arrêtant une militante écolo perchée sur un tilleul, supprimant sa canne à un aveugle « dont la cécité n'est pas prouvée », des préfets interdisant la vente d'alcool et de feux d'artifice, des perquisitionnés et assignés à résidence rendus à moitié dingues par la retraduction incompréhensible de leur comportement comme hypothétiquement-avant-coureurs-de-signes-probables-laissant-penser-que-bref ta gueule-on t'a à l’œil, 2500 perquisitions pour au final l'ouverture de... deux enquêtes préliminaires pour affaire de terrorisme. Sans oublier l'assaut apocalyptique du RAID à St Denis : les policiers ont canardé pendant des heures des terroristes déjà morts et de leur propre fait, mais ont quand même réussi à se tirer dessus entre eux, sur leur chien et les habitants de l'immeuble qui leur demandaient secours. Du côté du gouvernement, ça déclare la guerre, ça promeut le tout-sécuritaire dont l'inutilité et le danger sont en même pointés par un rapport de la Défense, ça cause, ça menace avec grand sérieux des mesures ridicules que sont l'enfermement préventif et la déchéance de nationalité.
   « L'essentiel a été fait »...Nous voilà donc instruits de ce à quoi sert l'instauration d'un état d'urgence, on ne pourra plus dire qu'on ne savait pas : à élever le grotesque et le terrifiant au rang d'un véritable art de gouverner. A faire n'importe quoi pour foutre les jetons et foutre au pas et ça marche. Montrer une police qui fonce bille en tête et un pouvoir aux propositions et actions lamentables ne les disqualifie pas mais au contraire, manifeste avec d'autant plus d'éclat leur tranchant et leur violence. Rien à voir avec une recherche de la vérité sur les événements, rien à voir avec une lutte contre le terrorisme. Bien plutôt une hyperactivité de façade cherchant à étouffer que les terroristes étaient déjà connus de cette même police par exemple, que personne ne démantèlera les réseaux de financements du terrorisme, de trafics d'armes, ne prendra en compte l'état de déréliction d'une partie de notre population et ne changera la conduite des affaires étrangères de la France.
   « L'essentiel a été fait »...On voit l'impasse à laquelle mène le fait de traiter tous ces excès comme « dérive », « dysfonctionnement » etc...Ces excès ne sont pas des débordements, des dégénérescences de l'état d'urgence, ils sont l'essence même de l'état d'urgence, ce à quoi il donne droit. On n'arrivera pas à établir et pratiquer une ligne de partage ferme entre un bon état d'urgence et un mauvais. C'est encore cette ligne de partage que l'on souhaite rétablir quand on s'inquiète que l'exception devienne la règle, l'excès la norme, l'antiterrorisme le droit commun. Veut-on une exception juste exceptionnelle, des excès bien propres, bien calibrés qui visent juste ? Mais tant que l'on approuve que les terroristes soient l'objet d'une police et d'une justice spécifiques et hyper-dérogatoires, qu'ils se fassent juste buter ou emprisonner à perpétuité, on autorise le déclenchement de cette sinistre farce à laquelle on assiste depuis quelques mois. Et oui, va falloir choisir : soit on se contente de cette maxime bien en vogue actuellement « on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs », soit on repense les ingrédients de ce qu'on nous force à manger.

 

A lire sur la définition de l'enquête policière : Philosophie de la Série Noire, article de Gilles Deleuze (dans L'île déserte et autres textes ; éd de Minuit, 2002)

 

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