Loin de vouloir entretenir un divertissement inoffensif, la question politique a sérieusement compté pour de nombreux auteurs. Mais le problème est de savoir si le récit policier peut vraiment être utilisé comme schème de critique de nos sociétés. Car certes, on comprend bien en quoi le roman noir peut choquer le bourgeois comme on dit, avec son « langage de la rue » et sa violence crue et goguenarde. Mais il l'amuse tout autant...De plus, la rhétorique du réalisme noir et de l'envers du décor peut paraître éminemment sujette à caution. Son usage nous fait assister à un singulier retournement en terme de vision générale de la société. L'idée de considérer le domaine de la criminalité comme résumant et démontrant le mieux l'état d'une société, en faire un prisme privilégié, est une idée toute policière. Le réseau police-prison-délinquance constitue une somme de renseignements sur une population connue et surveillée utilisée comme relais permettant une connaissance active du champ social. « La délinquance fonctionne comme un observatoire politique. »1 Aussi, reprendre cette idée comme base d'une littérature critique et dérangeante pour les institutions paraît pour le moins piégeux. Cela semble même signifier le comble de la réussite de l'injonction policière à voir dans le crime le signifiant apeurant à partir duquel la vie commune doit être pensée et régie. Plus l'on se sert du milieu criminel pour établir un diagnostic calamiteux sur notre époque, plus on le consacre comme spécifique, a-part, dangereux, et plus la police est légitimée comme nécessaire. Ce qui implique également de revenir sur le qualificatif du roman noir comme roman populaire, comme s'il suffisait pour cela de produire du sordide en série et à grand succès. En racontant le milieu criminel, la pègre, les arrangements des puissants, l'argent qui n'a pas d'odeur, le roman policier ne consacre-t-il pas justement l'opposition du milieu criminel aux classes populaires, à leurs luttes et à leurs intérêts ?
Une lecture politique de l'histoire et du rôle du roman policier en fait le reflet des rapports structurels entre la société bourgeoise et le crime. L'histoire de la bourgeoisie est celle de la propriété et du conformisme ; le crime en sera la transgression, la négation. Mais parce que c'est la bourgeoisie qui génère le crime, le crime renvoie à la violence usurpatrice originelle de la bourgeoisie : « la propriété c'est le vol » ; à sa violence profitrice : refréner, contrôler, asservir, exploiter les désirs est criminel. En définitive, la société bourgeoise est une société criminelle. Et le roman policier raconte cette reconduction du crime contingent commis au crime fondamental.2
Jean-Patrick Manchette précise cette dialectique.3 Aux environs de la moitié du XIXème siècle, paraissent le Manifeste de Marx et Engels, les mémoires de Lacenaire et les nouvelles policières de Poe : « Le capital envahit le monde, extensivement et intensivement, et produit son négatif » : le crime comme « sanglante protestation ». Le roman à énigme sera le roman de l'inquiétude face à ce négatif, puis de l'inquiétude rassurée après l'écrasement des révolutions. Mais ce rétablissement sanglant de l'ordre civilisationnel le révèle comme « crime organisé qui contient tous les crimes organisés » : « Le monde entier est une Chicago ». Le roman noir américain apparaissant dans les années 20 manifeste alors « l'amertume et la colère froide des vaincus ». En triomphant de l'action révolutionnaire, la civilisation s'est dévoilée et s'autorise comme criminelle. Dès lors, le crime ne peut plus valoir comme négation, sanglante protestation contre la domination capitaliste. La conscience révoltée ne peut plus que se glacer.
Cette conception de la criminalité dans ses rapports à la société bourgeoise évoque la vision européenne de la délinquance selon Foucault4 : l'individu délinquant comme produit de la société ( de ses procédés d'exploitation et d'exclusion) mais la délinquance dans son geste, comme révolte et rupture vis-à-vis de l'ordre dominant. Aux Etats-Unis au contraire, la délinquance n'est pas montrée comme marginale mais comme aménagée pour les plus grands rendements et profits du système. Et lorsque, selon la trame dialectique de Manchette, l'on passe du moment historique de la sanglante protestation au moment où le monde entier est une Chicago, lorsque la vision européenne est conduite à devoir affronter la vision américaine, cela donne lieu au récit d'un échec, d'une colère et d'un blocage. Cette vision européenne dont Foucault ne cesse de marteler qu'elle voile la fonction véritable de la délinquance, révélée justement dans la conception américaine, correspond aussi à un moment historique d'espoir politique, de projection et d'accomplissement de révolutions collectives criminelles, forcément criminelles. Dès lors, que la criminalité devienne inhérente à l'exercice du pouvoir qui se devait être combattu, signe une désillusion politique non moins intense. On comprend une sorte de décalage : alors que pour Foucault, la constitution de la délinquance comme procédé d'assujettissement utile au pouvoir est sa vérité historique première depuis le XIXème, avec laquelle il faut compter pour penser les stratégies de subversion et de soulèvement, pour Manchette et bien d'autres, c'est une prise de conscience bien plus tardive et désespérante que d'abandonner l'idée d'un potentiel révolutionnaire inhérent à la criminalité.
Jean-Patrick Manchette va finalement décréter la caducité du roman noir (qui comprend ici le néo-polar). Le genre est désormais « privé définitivement de nécessité » : le moment de la manifestation de la colère froide des vaincus est passé. A cela deux raisons : l'état de l'ordre du monde et la destinée culturelle du genre. Cet état du monde actualise ses noms : victoire progressive mais spectaculaire de la démocratie dans toute l'Europe après 68, inauguration du Tiers-Monde et mainmise totale de l'économie sur les existences. La sentence bien connue de Manchette tombe alors : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. »5 Le terroriste est intégré dans le jeu de rôles mis en scène par les grandes puissances et les renforce. Il participe à la « société du spectacle ». Dès lors, la caducité du roman noir signifie que ses ouvrages « vont s'aligner docilement (...) sur les présentoirs de l'égalité culturelle, c'est-à-dire de l'insignifiance. »6 Qui se frotte à la littérature de divertissement pour la subvertir s'y pique. Cet enjeu de la « récupération » qui peut paraître désuet ou naïf, a pesé suffisamment lourd tout de même pour que Manchette décide de se retirer de la scène littéraire. Les auteurs du néo-polar lient leur décision d'écrire à une défaite de l'action politique et de l'espoir d'une émancipation collective, autant qu'ils défendent cette décision comme manière de continuer leur engagement et de ne pas céder à l'esprit de renégation. L'écriture vaut véritablement comme « déplacement » de l'énergie critique7 imposant ce style si singulier qui, on le rappellera à ceux qui insistent à tout va sur le « réalisme » du polar, se voulait une déconstruction du réalisme bourgeois et de ces « effets de réel » trompeurs mais elle perd de sa vigueur et de son souffle à mesure qu'elle perd son sens et son efficace politique.
Trente, quarante ans après ce constat de caducité, qu'en est-il de la littérature actuelle officiellement inscrite dans la veine du néo-polar ?
Jean-Claude Izzo avec son personnage de Fabio Montale, fait dans la vie dégueulasse, l'époque dégueulasse et les platitudes sur l'existence se combinent aux références cultivées et la violence à la mièvrerie. Dominique Manotti et son « Bien connu des services de police », histoire du quotidien des flics en cité de banlieue parisienne et les magouilles des échelons supérieurs pour mettre en œuvre les politiques sécuritaires, a pour exergue, un extrait de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen montrant que la force publique est censée être instituée à l'avantage de tous. En comparant ces deux auteurs et la majeure partie des romans noirs actuels, aux ouvrages de Manchette, Jonquet etc, on note un affadissement de cette « écriture de la désillusion ». Ce qui contredit fortement l'idée admise qu'une certaine « rage » politique est condamnée à un manichéisme puérile et plat. Les écrits étaient tout de même bien plus frappants et poignants quand on jurait fidélité à la lutte armée que depuis qu'on s'est mis au droit et au sentiment. La production actuelle nous montre bien la redéfinition du politique opérée depuis les années 70 et qui représente exactement la mort de cette dernière pour une génération d'écrivains engagés. De même, une étude sociologique a paru sur les lecteurs de polars, dont une partie traite des opinions et engagements politiques de ceux appréciant les auteurs du néo-polar. Ils sont définis comme « croyants incrédules »8 : critiques envers les gouvernants et les partis mais intéressés par la politique. C'est cet intérêt qui motive leur goût pour ces auteurs. Or, ce sont les catégories de la morale et de l'humanitaire qui régissent leur perception de la vie commune. La bonté, la tolérance, Médecins du monde, Attac, la fondation de l'Abbé Pierre...L'heure n'est plus à la dialectique de la lutte des classes effectivement.
On notera aussi comme caractéristique de l'actualité du polar politisé , la référence, plus ou moins fine mais qu'importe, à des moments politiques intenses (notamment dans les récits du Poulpe et Un peu plus loin sur la droite de Fred Vargas) : la deuxième guerre mondiale et son cortège pas encore trépassé de salauds et de résistants, et les affrontements des groupuscules extrémistes des années 70. Ces événements passés sont utilisés pour faire retentir en notre actualité quelque chose de l'ordre d'une ferveur politique, d'un conflit interminable-interminé. Non les comptes ne sont pas réglés, sous la paix sociale et l'institution du « débat », des convictions s'entrechoquent encore dangereusement.
S'établit aussi dans cette littérature, un certain rapport au fait divers. Il ne désigne pas ces histoires de passions domestiques pathologisées dont tous les JT nous matraquent à longueur de temps. Au contraire, le fait divers est ici ce que personne ne voit , ce dont personne ne parle et que tout le monde oublie. Par là même, figurant les déchets de notre époque, il en acquière une consistance essentiellement politique. Le savoir, la connaissance et l'exploration des faits divers deviennent des pratiques militantes, non pas de justiciers mais d' « emmerdeurs » cherchant toujours à distinguer ce que les termes de délinquance ou de criminalité recouvrent soit comme part de révolte soit comme part du roi. L'épluchage de la presse parisienne et régionale devient une vocation à part entière conduisant à intervenir et à résoudre une situation scabreuse. Ludwig Kehlweiler, dans le roman de Vargas, « (…) était tellement ruban à mouches qu'il en avait fait sa profession, qu'il ne savait même plus faire autre chose. (…) Non, il ne savait que savoir. Sa grande armée lui racontait tout ce qui se passait, depuis les broutilles les plus insignifiantes jusqu'aux plus pesantes. »9 « Un crime prémédité, une diffamation privée, une petite dénonciation arbitraire, ça va quelque part, sur un grand fumier où fermentent les saloperies à grande échelle et les consentements collectifs. Mieux vaut s'occuper de tout sans trier. Je suis un généraliste. »1
Mais les pratiques militantes sont aussi des pratiques de croque-mort. Dans l'introduction à son Petit éloge des faits divers, Didier Daeninckx définit le fait divers comme « premier monument érigé à la mémoire des victimes »11. Aussi son hommage est funèbre, ne peut être que funèbre. Ces procédés consistent donc soit à réactualiser des conflits, soit à compter les morts ; la connaissance assoiffée du divers consiste soit à collectionner encore et encore les saloperies qui font réseaux et rongent le monde, soit à extraire de l'ombre quelque sanglante violence des dominés. Cela témoigne d'une oscillation entre une Histoire bloquée et le refus de participer à ce blocage en réinjectant du politique là où il se terre et s'enterre. Ernst Mandel avait critiqué l'opposition structurelle au néo-polar entre une violence quotidienne institutionnelle écrasante et la vanité de toute révolte individuelle et groupusculaire en tant qu'elle en viendrait à dispenser le mot d'ordre même de la domination : « ça ne sert à rien de se révolter ». Par cette oscillation, ces récits ne cèdent ni au cynisme ni à la volonté d'abandonner la scène politique, ce à quoi pouvait enjoindre le diagnostic de caducité du roman noir, mais l'atmosphère d'enterrement est prégnante et assumée.
1Michel Foucault Surveiller et punir ; éd Gallimard 1975 ; p.287
2Ernst Mandel Meutres exquis. Histoire sociale du roman policier ; ed La Brèche, 1986
3Jean-Patrick Manchette, introduction au Roman criminel de Stefano Benvenuti, Gianni Rizzoni et Michel Lebrun ; éd L'Atalante, 1982 ; p.7-8
4Michel Foucault Dits et Ecrits tome 2 ; éd. Gallimard, 1994 ; p.689
5Cité par Ernst Mandel Meutres exquis. Histoire sociale du roman policier ; ed La Brèche, 1986
6Jean-Patrick Manchette, introduction au Roman criminel de Stefano Benvenuti, Gianni Rizzoni et Michel Lebrun ; éd L'Atalante, 1982 ; p.9
7Alain Brossat Le grand dégoût culturel ; éd du Seuil, 2008 ; p.56
8Annie Collovald et Erik Neveu Lire le noir ; Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou, 2004 ; p.312
9Fred Vargas Un peu plus loin sur la droite ; éd Viviane Hamy, 1996 ; p.47
10Ibid ;p.21
11Didier Daeninckx Petit éloge des faits divers ; éd Gallimard, 2008 ; p.13