Notre goût du crime (III/III)

 

En découvrant le mémoire de Pierre Rivière (jeune paysan parricide du début du XIXème), les chercheurs réunis autour de M. Foucault sont saisis d'un puissant sentiment de fascination ni minimisé ni perçu comme entrave. Les termes abondent pour décrire la forte impression qui s'est emparée d'eux  : stupéfiante beauté du récit, vénération, terreur, subjugation. Alain Brossat parlera de « rapt sadien » pour décrire ce transport, ce délicieux outrage que fait vivre la figure plébéienne aux sujets appartenant à une condition sociale privilégiée (exemplairement des intellectuels universitaires)1. Ils se laissent littéralement prendre, enlever par cette histoire. Et ce refus de se targuer d'une mise à distance de l'objet d'études (gage traditionnel du sérieux de la connaissance) s'assume comme producteur d'un autre type de connaissance justement, contrant les savoirs dominants et admis.
 
Tout d'abord et fondamentalement, d'extraire le récit criminel de son interprétation criminologique. La lecture du mémoire de Pierre Rivière nous entraîne en ce lieu d'une vie plébéienne invisible et impensée, nous introduit au réel politique non pas de la grande histoire mais de son sous-sol, du quotidien des anonymes, à la fois en proie et en rupture d'avec les discours et les pratiques du pouvoir.
L'étude de l'écriture des criminels inaugurée à la fin du XIXème par les criminologues (Lacassagne) se situe à la croisée de deux logiques : d'une part, faire écrire les criminels sur eux-mêmes fait partie du dispositif justifiant l'idée d'une peine réformatrice de la personnalité du coupable ; les mesures punitives doivent opérer une transformation du sujet auquel elles s'appliquent, ce pourquoi il devient nécessaire de tisser un lien entre l'acte criminel et son auteur par la compréhension de ses motivations. D'autre part, le criminel, en racontant son existence et ses forfaits, livre un témoignage chargé de valeur de vérité « scientifique » pour les études criminologiques qui vont repérer tous les signes démontrant la nature criminelle des auteurs (être « médiocre », « dégénéré », « idiot », « cynique », « immoral », « fourbe », « paresseux », « lascif », « rebelle », « grossier », « désordonné » etc..). Les écrits servent à l'élaboration des typologies de criminels et de leur traitement et intègrent le dossier judiciaire d'accusation.
La pratique banalisée de leur étude reste encore aujourd'hui l'un des ressorts fondamentaux de la mainmise de la criminologie sur la théorisation des vies criminelles. Pourtant, l'interprétation de ces écrits a donné lieu à bien des embarras, erreurs, contradictions, « indécidables ». Il y avait en effet, un danger parfaitement pressenti par les criminologues de l'époque d'ordonner cette pratique. Mais si les consignes avaient pour but de le circonscrire en multipliant les consignes sévères visant à réduire les « prétentions littéraires » et autres signes d'instruction de gens supposément tarés, ou toute autre affirmation subjective qui mettraient à mal les conviction théoriques en vigueur, il n'était pas possible de le résorber entièrement, le geste d'écriture ne pouvait pas ne pas faire entendre d'autres possibilités de penser le crime. Tout un jeu s'est fait de confirmations perverses, d'écarts, de refus par rapport à la représentation « scientifique » du criminel : il y a ceux qui en jouent, en rajoutent dans la provocation comme certains tueurs en série ou Jacques Mesrine dont le récit sulfureux est qualifié par Foucault autant de « poster pour chambre de midinette » tant il véhicule les clichés du personnage du grand criminel, que de « défense légitime » dans l'appropriation même de ces poncifs et du refus de la plainte. Ou encore des écrits politiques d'infracteurs que la criminologie a toujours caviardés ou pathologisés.
Cette lecture, cette écoute du discours criminel, ni pathologisante ni moralisante donc participe à l'élaboration de ce qui se peut appeler un « gai savoir », ce que l'ignorance (nommée comme telle par un régime d'inégalité, encore une fois les criminels furent appelés les « déchus du cerveau ») produit comme nouveauté dans le discours dès qu'elle est éclairée par la déclaration égalitaire2. Il s'y agit de r
éinjecter de l'analyse politique là où aujourd'hui, discours juridique, psy, poncifs pseudo-métaphysiques sur les mystères insondables de la nature humaine dominent complètement notre appréhension de la violence.
  De même, ce type de connaissance nous fait entendre un autre mode de transmission des événements historiques ; l'histoire de Pierre Rivière « (…) nous arrivait également et presque charnellement à nous-mêmes (au sens où nous disons qu'un accident ou un malheur nous arrive. (…) L'événement passé faisait en nous événement intime. »3
Ce retentissement physique d'un acte passé dans notre corps présent se différencie complètement de la position immunisée du spectateur. Il consiste à prendre en charge le risque de devenir autre, criminel, à laisser le geste meurtrier nous reconduire à notre condition d'être humain toujours possiblement monstrueux que le geste soit l'oeuvre d'un vaincu de l'Histoire comme dans le cas Rivière ou d'un vainqueur dont les passions mortifères de domination, de haine, d'exécution se sont enivrées de l'établissement d'un ordre nouveau et l'ont fait triompher. L'homme de masse criminel et le despote sont les figures trônant sur ce versant du crime. Mais lorsque ces dernières figures nous sont brandies comme des pantins grossiers en lesquels on ne peut se reconnaître, elles ne servent qu'à se défausser de ce que nous pouvons tous devenir.
   Cette attitude consistant à se laisser « toucher », atteindre, ne se départit pas d'une certaine honte, la honte d'être un homme souvent exprimée par le seul silence. L'écrivain Tourgueniev a été invité à l'exécution publique de l'assassin Troppman en 1870. Il décrit le frisson qui lui glace le cœur à la vue de la guillotine, le « silence sans respiration » de la foule à l'arrivée du condamné mais relève bien aussi ce qui se passe après l'exécution, moment sur lequel on s'attarde moins, généralement : « (…) j'entendais toutes ces conversations comme dans un rêve. Je me sentais très fatigué et je n'étais pas le seul. Tous paraissaient épuisés, quoique tous apparemment se sentissent mieux, comme si leurs épaules fussent débarrassés d'un grand poids. Mais personne de nous, absolument personne n'avait l'air d'un homme qui a assisté à l'exécution d'un acte de justice sociale. (…) Quelles figures mornes, hâves et somnolentes ! Quelle expression de fatigue, de déception, de dépit flasque, sans motif aucun ! La vie de tous les jours emportait encore ces gens-là. Pourquoi, pour quelle
sensation étaient-ils sortis des rails de leur existence ? » Le spectacle du sang et de la mort laisse vide, éreinté, déçu. L'insistance sur cette grosse fatigue pourrait valoir comme une occurrence de cette honte d'être un homme qui passe fugitivement le temps de rentrer dans les rails de l'existence. Un moment injustifiable où l'on ne comprend plus, où les mots manquent non pour décrire la guillotine et la tête tranchée mais ce que l'on est venu faire là...

 

1Ouvrage collectif Tombeau pour Pierre Rivière ; éd L'Harmattan 2013 ; p.

 

2Alain Badiou L'aventure de la philosophie française contemporaine ; éd La Fabrique 2012 ; p.257

 

3Ouvrage collectif Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère ; éd Gallimard/Julliard, 1973 ; p.8

 

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