Notre goût du crime (II / III)

 

« Et surtout : comment irais-je imaginer cette passion inavouable mais inextinguible de la démocratie pacifiée pour la gamme infinie des images de fin du monde ? Et que dire de cette passion du monstre sans cesse reformée au cœur de la vie démocratique ? »1
  Dans son ouvrage analysant l'évolution historique de notre rapport à l'hyperviolence, Alain Brossat pointe comme problématique la double constitution de « l'événement catastrophique » ( des massacres organisés à grande échelle aux passions exterminatrices d'individus singuliers) : à la fois pur objet du droit et pur sujet d'horreur (p.210).
La redéfinition des faits de violence en termes juridiques promeut notamment l'humanité de leur auteur : en tant qu'être humain, il a droit à un jugement. Le droit se pose comme la discipline de la raison gardée, froide et technique, s'érige en rempart contre les expressions affectives, les féroces volontés de vengeance et la représentation de l'ennemi comme sauvage, barbare à exterminer. Mais la rationalité juridique étant éminemment particulière en tant qu'organisant la réaction des Etats vis-à-vis des comportements qu'ils définissent comme infractionnels en vue de leur jugement, son monopole sur les faits de violence nous confronte à son insuffisance pour les penser dans leurs dimensions politiques, historiques, sociologiques etc...Le droit constitue un crime « radicalement désenchanté » (p.210) : extrait de la ferveur présidant à sa commission et de la situation complexe dans laquelle il s'inscrit (le droit devant toujours isoler l'individu, l'acte, l'instant) , privé des autres types de récit auxquels il peut donner lieu, astreint à trouver sa juste place dans le tableau classificatoire des infractions et des peines. Or l'immanquable pendant de cette appréhension juridique des événements violents est la condamnation horrifiée, stupéfaite et tétanisée : « comment de tels actes sont possibles ?! », « l'impensable a eu lieu », « plus jamais ça ! » etc...Pourquoi immanquable ? Parce que tous les récits et points de vue que le droit ne permet pas de penser, de comprendre, d'envisager, deviennent impensables et condamnables et le crime est réduit à son seul éclat sanglant. C'est ainsi qu'il « dépasse l'entendement ». La charge affective fait donc puissamment retour mais sous la seule forme permise de l'effroi qui a pour effet d'absolutiser l'événement comme inédit, incroyable. Ainsi se « réenchante »-il : le grand crime frappe intensément les esprits en leur présentant un bouleversement radical des conditions de vie pacifiées auxquelles la démocratie nous a habitués par la remise en jeu des risques de vie et de mort. La fascination pour les images de fin du monde et la passion du monstre doivent donc se comprendre en regard du processus de pacification démocratique caractéristique de notre époque. Ce processus difficile travaillant notre société depuis le XIXème consiste fondamentalement à extraire l'agir politique du combat à mort par la promotion de la loi, la judiciarisation des rapports inter-individuels, inter-étatiques et du seul débat comme moyens de canaliser les conflits inhérents à la société. La vie humaine, l'intégrité physique et psychique se voient conséquemment de plus en plus sanctifiées, développant une hyper-sensibilité vis-à-vis de la violence, perçue comme menace extrême à conjurer, à repousser. La dissociation de l'engagement politique du risque physique laisse cependant place aussi au sentiment d'ennui, d'impuissance et de ressentiment à l'égard de la politique. Dès lors, l'affect rechargeant d'intensité notre rapport aux troubles du monde n'est plus que celui de la peur, de l'effroi. Il nous redonne à vivre l'idée d'une transformation possible de nos vies que la politique ne propose plus mais se place ainsi sous le seul sceau de la catastrophe et de la désolation.
L'intérêt de relever la double constitution de l'événement catastrophique comme exclusivement objet de droit et sujet d'horreur est de montrer la responsabilité de la rationalité juridique dans cet effroi tétanisant toute réflexion, et ce à l'encontre de sa perception courante comme discipline régulant les affects immédiats. On peut même relever que cet effroi sert en retour à asseoir le monopole du droit sur l'évaluation des conduites. Au « plus jamais ça ! » répond le discours rassurant du droit sur ses progrès, ses avancées, ses combats, son internationalisation. Les faits de violence sont retraités comme ne symbolisant plus que son absence et son irrespect scandaleux, évidés de tout ce qui peut expliquer leur advenue.
   Revenons sur ce procédé d'absolutisation de l'événement violent suscité par l'effroi. Il fait passer notre perception de l'horreur dans le registre dit du « sublime » (p.211). Les images de chaos, de destruction, d'extermination frappent notre imagination par delà notre faculté d'analyse, de la même manière que l'on peut assister tremblants, au spectacle des éléments naturels déchaînés (tempête en mer, tornade, orages etc...). Ce sentiment d'être saisi par une démesure incomparable aux affects ordinaires a la particularité d'inspirer un effroi toujours reconvertible en fascination. Ce saisissement n'est pas que d'horreur mais tout autant d'attraction : les yeux écarquillés ne peuvent, ne veulent se détourner. Mais cette reconversion de l'effroi en attraction a pour condition fondamentale d'être dans la position du spectateur en sécurité, devant ses écrans le plus souvent, immunisé ou éloigné du désastre en cours qui pour lui n'a que le forme du spectacle.
Ce « trouble contentement », cette « jouissance secrète » à la vue du malheur peut se comprendre de deux manières différentes mais complémentaires : « (…) on se plaît à voir quels maux nous épargnent »2 et « (…) les malheurs et les douleurs d'autrui nous procurent du délice et il n'est pas de faible intensité ».3 D'une part, un plaisir éprouvé sur le mode négatif, c'est le soulagement de ne pas être touché impliquant de se mettre dans la position de victime potentielle ; d'autre part, un plaisir éprouvé sur un mode positif à voir se perpétrer des actes de destruction et de mise à mort. Est approchée alors la position du bourreau, satisfaisant une cruauté inavouable. Ce type de jouissance nous rappelle une des grandes leçons des totalitarismes du XXème siècle : le devenir criminel de n'importe quel homme ordinaire, leçon sabordée par les postures indignées et les sempiternels « comment est-ce possible »...

 

1Alain Brossat Le corps de l'ennemi ; éd La Fabrique, 1998 ; p.177

 

2Citation de Lucrèce, Bernard Oudin Le crime entre horreur et fascination ; éd. Gallimard, 2010 ; p.11

 

3Citation d'Edmund Burke, Ibid ; p.12

 

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