Lettre à mon fils : la catastrophe climatique aura bien lieu. Désolée

On connaît la scène : à l’approche de chaque catastrophe, il y a un parent qui contemple son enfant endormi en se demandant, le coeur broyé d’angoisse et de remords dans quel monde il va grandir et s’il va même pouvoir y grandir…

On connaît la scène : à l’approche de chaque catastrophe, il y a un parent qui contemple son enfant endormi en se demandant, le coeur broyé d’angoisse et de remords dans quel monde il va grandir et s’il va même pouvoir y grandir… Comme si le repos de l’enfant, symbole de son innocence passive, attirait la violence que le monde pouvait déchaîner contre lui et l’urgence qu’il y avait à l’en protéger...

Alors comment ont-ils réussi à faire grandir leurs enfants, les parents des périodes de guerre, de massacres, de catastrophe nucléaire, de famine, de misère et de ruines ? Je vois les pères et les mères tremblants dans le ghetto de Varsovie, à Tchernobyl, en Ethiopie, au Rwanda, à Haïti, à Kaboul... Que pouvaient-ils leur apprendre d’essentiel à la (sur)vie... ?

Et voilà que je tremble et retremble à mon tour car en ce moment et en ce lieu, le parent près du berceau c’est moi, une trentenaire de la classe moyennement moyenne d’Occident qui voit défiler les images de sa catastrophe depuis sa maison de banlieue préservée : je vois les forêts qui brûlent, je vois la banquise s’écrouler, l’eau se tarir ou tout détruire, les bestioles disparaître, la chaleur dangereusement monter, le vent devenant fou furieux, la pollution industrielle tout empoisonner pour des siècles, des champs de blé jusqu’aux abysses marines... Et mon horreur à moi est d’imaginer que mon gamin crève littéralement de chaud et de soif quand il sera grand, quand il sera vieux et faible peut-être. « Summer is coming  », le nouveau et effrayant phénomène avec son cortège d’êtres inanimés comme ce petit garçon en Irak vu à la télé, couché par les 50 degrés régnant dans l’appartement, constamment éventé par son grand frère…

Je ne peux pas remettre ni cet enfant ni le mien dans mon ventre en attendant de voir comment l’Humanité amorce son grand virage parce que c’est tout vu de toute façon, elle fonce dans le mur, comme tous les livres, films et événements historiques nous l’ont toujours appris, l’horrible puissance d’attraction des catastrophes est imbattable, on va y aller, c’est sûr. On ne peut pas compter sur ceux qui nous mettent dans la merde pour nous en sortir, donc si on attend que les industriels et chefaillons d’État daignent cesser leurs pitreries pour nous préserver des 5 degrés de plus, ça ne va pas aller, et pour ceux qui misent secrètement sur l’horrible cynisme qui va tenter de limiter la catastrophe à ceux qui en ont l’habitude, ça ne va pas marcher non plus ce coup-ci, c’est bien ça qu’il s’agit d’intégrer, ô camarades des banlieues encore fleuries et tempérées pour l’instant… On ne peut pas non plus se laisser bercer par les projections futuristes de villes high-tech et végétalisées à la fois, enfin je sais pas vous mais moi je me méfie, je ne connais pô bien, les promoteurs de ce genre de projets me semblent un peu trop...  high-tech justement, les socialistes et la jeune droite pétillante adorent, donc c’est pas rassurant du tout forcément.

Alors comme d’habitude, moins on en fait, plus on panique. Et sur ce plan-là mon cher trésor roupillant,t a mère est lamentable, je merde sec, faut bien le dire.

Je ne fais rien parce que je n’aime pas les actions individuelles riquiquis de rien de tout ( zéro déchet, bio super trop cher …), j’aime que les gros trucs super flippants, énoooormes, renversants (pas vous ?), hélas, je n’ai pas à disposition une armée de gros bras pour tuer toutes les bagnoles du monde (si, toutes), je ne connais pas d’ingénieurs susceptibles de créer des trucs vraiment utiles (donc non pas un smartphone plus léger) et je ne suis pas une fine stratège capable de mettre à bas une fois pour toutes l’industrie banco-bagnolo-pétro-agro-chimique. Je manque de tout alors je ne sais pas quoi faire je vous dis.

Fuir et se réinventer tout tout ça tout ça ? Ben, je vais pas mentir, je suis de ceux que le coup du retour à la terre n’emballe pas des masses, pour plein de bonnes ou de mauvaises raisons : aucune mais alors aucune envie de planter des tomates, je ne sais pas planter un clou et je n’aime pas les naturopathes. Puis imaginer vivre en communauté et dépendre des autres pour obtenir des services me stresse autant que de ne dépendre que de son propre argent pour s’en sortir. Puis de toute façon, quel retour à la terre, de quelle terre on parle ? Y’en a plus, elle est niquée par la pollution des sols, les élevages intensifs, la 5G etc... On peut pas aller dans les bois non plus, soit ils brûlent soit ils ne seront pas assez grands pour nous accueillir par millions.

Restent les grottes, certes, pas con ma vieille : au frais, au calme, (ah vous voyez quand je m’y mets tout ce que je me réinvente hein) bon mais je suis sûre qu’à tous les coups, y’aura pas la télé là-dedans, et si je fais partie de ceux qu’une vie plus épurée des biens de consommation attire (si si, vraiment en plus), renoncer à tout le confort va être chaud quand même, désolée, désolée. Plus l’urgence nous pousse à la radicalisation, plus l’on se découvre ignoblement mous, la honte...

Alors voilà, je sais pô, je suis perdue et j’ai peur.

Il n’y en aurait qu’une d’action individuelle qui me tenterait : c’est toi mon petit chou. Comme Sarah Connor dans Terminator, je ferais de toi le leader du monde libre contre le grand Désert qui vient, peuplé de perturbés endocriniens... Je veillerais à ce que tu sois formé à tout pour survivre aux nouvelles menaces. Tu as de la chance, je t’ai trouvé un père karatéka (il t’apprendra à te battre contre les capitalistes déchus qui voudront te piquer tes bouteilles d’eau), bon nageur (va falloir bien circuler dans la montée des eaux), jardinier qui n’a même pas peur des frelons asiatiques (tu mangeras des super bons topinambours) et hyper bricoleur (t’auras une grotte de compèt…). Ne manque plus que le parrain touareg pour t’apprendre à te protéger du soleil brûlant et putain c’est bon, tu t’en sortiras…

Certes c’est un peu minable de ma part de me décharger de toute ma responsabilité sur toi, symbole d’innocence passive qui dort et n’a rien demandé. En même temps c’est toujours mieux que de bafouiller des excuses indécentes sous forme de lettre publique gnangnan qui raconte qu’on n’a rien pu faire parce que c’était trop compliqué dans notre tête et qu’on était fatigués et qu’on est bien désolés. Je ne t’aurai au moins pas fait ce coup-là…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.