L'imagination au pouvoir...de punir

 

   « S'il est si dégoûtant de juger, ce n'est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu'en défiant le jugement. » (Gilles Deleuze, Pour en finir avec le jugement)
  
Deux livres parus il y a peu, Juger de Geoffroy de Lagasnerie et Eloge du pilori d'Alain Brossat, proposent une analyse critique de l'institution judiciaire et surtout de notre rapport à cette institution. Lagasnerie propose une reconstitution de notre « sol pénal » , des récits de légitimation et des actes ,franchement énoncés et effectués, structurant notre façon de juger ; Brossat établit ses diagnostics à partir du « sous-sol » de nos sociétés, c'est-à-dire des zones d'ombre et des cloaques (typiquement la prison) organisés et entretenus par des opérations d'exclusion non-avouées comme telles dans les discours de promotion de nos démocraties. L'enjeu de ces analyses est similaire : il s'agit de débloquer notre imaginaire en matière de rendu de la justice tout en mesurant notre extraordinaire crispation sur l'état de choses existant. Ce réflexe défensif quant à ce qui est se soutenant bien plus d'une résignation fatiguée (« bah, y'a pire ailleurs... ») que d'une profonde conviction, il faut le bousculer, le déranger. Et même le forcer, le paniquer. Brossat sonne la charge : cette prison dont on ressasse sans fin les impasses et les scandales mais qu'on maintient comme indépassable, si on en annonçait la fermeture généralisée pour se forcer à imaginer des peines réellement alternatives (p.35) et applicables aux privilégiés dont l'impunité est aussi admise qu'incompréhensible? Et si on se réintéressait aux peines dites d'exposition, comme le pilori (p.34) ou l'indignité nationale (p.86) qui, sans violenter les corps assigneraient enfin les puissants corrompus à leurs fautes auxquelles ils font profession de se dérober sans cesse ? Nous serions ainsi forcés d'assumer autrement ce fait inébranlable que toute société punit ; autrement car les prisons et les tribunaux sont des espaces bien trop fermés qui préservent notre sensibilité des violences qui y sont à l'oeuvre. En nous impliquant dans la tâche de repenser la punition et de redéfinir ce qui est punissable, nous prenons autant de risques que nous nous redonnons un pouvoir de penser et d'agir.
Cette tâche est inséparable d'une lutte contre l'injustice. C'est contre les inégalités de traitement et le sort fait aux populations traditionnellement condamnées qu'il nous faut guérir de deux tristes passions : la « passion de la souveraineté » (Lagasnerie, p.51) et la « passion de la sécurité » (Brossat, p.70).
   La passion de la souveraineté consiste à se délecter d'une solennisation à outrance des pratiques judiciaires (la grave atmosphère du procès, le décorum, l'âpre lutte des arguments, le jugement dernier...), responsable d'une représentation de la justice étatique inspirant autant de fascination que de soumission. La réalité se trouve alors complètement mystifiée par une dramatisation intensive voulant que le moindre crime ou délit menace et offense la société tout entière (le voleur ne fait rien moins que rompre le contrat social), de même qu'il définit l'entièreté de la personne (le violeur qui n'a rien moins que tout son rapport au monde structurellement déréglé). Ces généralisations et essentialisations font qu'on se retrouve toujours puni pour quelque chose de plus que ce que l'on a fait et qui nous dépasse complètement (ce qui pourrait expliquer le silence fréquent des accusés...). Aussi le sacro-saint concept de responsabilité individuelle perd de son sens à mesure qu'on cherche à lui faire porter tout le sort de l'ordre public. Cette emphase s'exerce avec une force tranquille au moyen de mécanismes discursifs relevés avec irritation par Lagasnerie dans son suivi des audiences : « juger c'est comprendre » (et qui a toujours son complément dans le non moins fameux « mais comprendre n'est pas excuser » qui sous couvert de distinction subtile annule en fait complètement la première affirmation ) ainsi que le « donc » qui affiche un lien de conséquence automatique et injustifié entre le résumé de la vie et des faits de l'infracteur aux années de prison requises. C'est bien sur ces petits automatismes mensongers que repose la perpétuation d'un système de domination et en même temps, s'y attarder le fait éclater comme un ballon de baudruche qui n'a décidément pas de quoi nous impressionner.
  
L'acceptation de toutes ces notions, fausses évidences, logiques comme valables et honorables alors qu'elles constituent des énoncés dogmatiques « impensants » par excellence, vient de notre passion de la sécurité qui consiste à s'en remettre aux dirigeants et aux oppresseurs pour exercer le droit de punir. Si l'on s'acharne à penser l'Etat comme rempart contre la violence hors-la-loi et respectant ses sujets de droit c'est mûs par la volonté d'être ses protégés. Mais plus cette envie est forte, plus elle flatte la pulsion de répression. On le voit bien dans les unions sacrées déclarées autour de la défense de la démocratie et de nos vies tranquilles sous son règne contre le terrorisme barbare, qui ne se traduisent que par une légitimation de l'exercice de la violence d'Etat sur ces cibles les plus vulnérables. Ce sont les attitudes de l'homme sérieux tel que Simone de Beauvoir en faisait le portrait dans Pour une morale de l'ambiguïté : l'homme sérieux est celui qui abdique de la sa liberté dans la défense acharnée et ininterrogée d'une valeur absolue (Démocratie, Sécurité...) pour laquelle il acceptera de sacrifier n'importe quoi et surtout n'importe qui. L'utilité, le pragmatisme, le réalisme, le bon sens seront sacralisés pour ne jamais remettre la valeur en question. L'homme sérieux enrobe son choix d'une grave grandiloquence, ne rit jamais de lui-même mais est prompt à se moquer du sérieux des autres, d'où son Je-suis-Charlie-contre-les-barbares.
Ce qui est dit justifier cette vision du droit et devoir de punir comme privilège de gouvernants, c'est l'image dangereuse et effrayante de la foule en délire débordant d'envies furieuses de lynchage et de massacres. Pourtant ce sont bien les cas de folie meurtrière des dirigeants qui sont plus nombreux et dévastateurs. Aussi ce serait bien plutôt un écoeurement triste et fatigué quant à la politique qu'il faudrait rendre responsable de notre abandon de l'idée de justice aux gouvernants. Ce pourquoi lorsque Brossat parle de l'invention, de la réinvention de véritables « arts de punir » (p.66) , il s'agit non seulement d'imaginer d'autres pratiques que la prison et le bracelet électronique mais surtout de déstabiliser ce lien entre punition et affects tristes qui, de la froideur arrogante des magistrats au ricanement aigre sont lourds et chargés de ressentiment. Pourquoi ne pas vouloir tenter d'y associer rire, vitalité, plaisir ? Ne pourrait-on s'imaginer fiers et heureux de voir justice enfin rendue ? Le dégoût, la lassitude et la peur envers les bouc-émissaires désignés par l’État ne sont-ils pas bien plus risqués en terme de génération de foules en colère que l'envie de s'amuser à voir clouer au pilori les grands qui saccagent notre monde ?...

 

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