D'une distraction à l'autre...

Vendredi 13 novembre au soir : hein ?! Quoi ?! Combien de morts ? Mais où ? Mais comment ? Par qui ? Collés en continu devant nos écrans, on tentait de reconstituer les scènes en tâchant de mettre de côté les sirènes hurlantes, les images qui ne montraient rien, les propos qui ne disaient rien. Les éléments s'assemblaient peu à peu au gré des « ouh là là », « oh putain de merde », « oh merde mais merde ! » mais on avait toujours l'impression de rien comprendre. Tant pis, on continuait bravement à pédaler dans la semoule pour réussir à saisir tous les aspects de la situation : 36 niveaux d'analyse, d'espace-temps national et international à parcourir (de la place Beauvau à l'Irak, de 2001 à aujourd'hui) et de point de vue à intégrer (celui des gouvernants, celui d'un gosse de 20 ans qui se fait sauter, le tien, le mien...). Rendus à moitié dingues par cette poussée d'ubiquité et d'omniscience, on n'en pouvait plus mais on en voulait encore, allez hop, on passe aux 27 causes et 19 conséquences, des plus probables aux plus certaines, on reprenait tout, on recommençait et pour s'achever, analyse sémantique (« guerre », « état d'urgence », « fermeture des frontières ») et tour d'horizon des réactions politiques. Bon allez, pouce, on débranche, on se calme, on...nan nan attends, ils ont bombardé Raqqa en Syrie ! Hein ?! Quoi ?! Ouh là là mais putain mais c'est pas vrai, allez, retour fissa dans la pataugeoire, vite, vite... Et ce, pendant près d'une semaine.
La captation par la temporalité paniquée des éditions spéciales engendre chez le spectateur cet état d'esprit des plus curieux où la réflexion intense le dispute à une sensation permanente d'être complètement abruti et incapable de penser. Cet état ambigu et pénible semble parfaitement témoigner d'une perturbation de notre distraction. La distraction, entendue comme puissante faculté de se mentir consciemment et collectivement pour préserver une définition arrangeante de soi, se résume ainsi : « Nous savons parfaitement tout ce que résolument, nous ne voulons pas savoir. » (Alain Brossat et Tony Ferri, Éloge du pilori ; éd L'Harmattan, 2015 ; p.32). Et il est vrai qu'en fait, nous savons très bien et très vite ce qu'il se passe. Nous savons bien que la Liberté, l’Égalité et la Fraternité mènent des vilaines guerres mais habitués à ce qu'elles se déroulent impunément et sans danger pour les habitants de la métropole et une fois proclamé solennellement notre droit à ricaner de caricatures même pas drôles de Mahomet, on n'en veut rien savoir. De même, nous savons bien que nos sociétés génèrent des sujets qui n'ont plus rien à perdre mais on ne veut rien en faire, habitués à ce qu'ils marchent à l'ombre, leur sort dépendant des seules institutions policières et pénitentiaires.
Ce refus de savoir résiste face aux événements, on le voit à l'œuvre dans nos expressions spontanées : « mais c'est pas vrai ! », « on hallucine », « incroyable, incompréhensible » etc. Mais sous la pression même de ceux-là, le déni finit par se fissurer et pour sauver les apparences, se présente sous la forme d'une ignorance contrite à combler au plus vite : les Français veulent comprendre, expliquez-nous svp, en long, en large et en travers, encore et encore. Aussi, cette soif d'informations qui nous a saisi, plutôt que de faire honneur aux citoyens éclairés que nous sommes, peut tout aussi bien se comprendre comme le rusé procédé d'une mauvaise foi devenue inassumable.

L'irruption fracassante de l'hyperviolence dans nos quotidiens immunisés nous fait donc redécouvrir ce que nous savions déjà et nous présente l'addition à payer pour n'avoir pas pris la peine d'en prendre acte. Cette irruption fait forcément monter la tension de plusieurs crans. Notre sensibilité à la violence était déjà telle (les termes d' « effroi », « vivre l'horreur », « traumatisme » étant mobilisés indifféremment à chaque fait divers et autres accidents de la route) que lorsque des attentats font près de 500 victimes, la logique de surenchère habituelle ne peut nous mener qu'à la déclaration de guerre. De même, l'usage de la violence vive ayant disparu du champ de l'action politique sous nos latitudes où la seule forme de contestation légitimée du pouvoir est celle de la demande polie au Prince, lorsqu'il ressurgissait sporadiquement (émeutes en banlieues, déchirement de chemise patronale), il provoquait déjà des condamnations très fortes. Alors qu'il existe encore des gens préférant crever et tout faire péter plutôt que de manifester et d'être reçus à l’Élysée ne peut apparaître que comme le summum de l'agression injustifiée et barbare. Le recours au terme de « guerre », plus qu'il ne désigne une nouvelle nécessité géopolitique ô combien discutable, s'aligne d'abord et surtout sur le rapport tremblant et désemparé de nos organismes occidentaux à la violence rapprochée.
La sortie de notre distraction habituelle, le basculement soudain d'un état de normalité à un autre opéré par l'entrée en guerre génère aussi de l'excitation : excitation d'incarner des valeurs transcendant des quotidiens particuliers insignifiants, de représenter un « mode de vie » à défendre, multiplier les déclarations de bravoure, devenir plus ferme, plus radical dans ses opinions. (Excitation dont on notera d'ailleurs qu'elle tranche fortement avec la sobriété glaçante des témoignages de ceux qui ont vécu les attentats et le retranchement silencieux des familles des victimes au nom desquelles pourtant cette excitation se promeut.) L'idée d'un danger menaçant et constant pour sa vie donne à chacun l'impression de compter. « Ça va chier, ça va chier » se murmure-t-il dans un frisson d'angoisse et de satisfaction revancharde face à l'extension assumée d'un état d'exception, à la suractivité policière acclamée médiatiquement et à la poursuite résolue d'une politique étrangère guerrière. La ligne de partage se radicalise entre un « nous » et les « terroristes » avec une rapidité et une intensité effrayante.

La lutte anti-terroriste nous projette sur deux scènes liées mais distinctes au Moyen-Orient et en France. Au Moyen-Orient, les cartes sont en train d'être rebattues sur les ruines d'anciennes dictatures sous l'impulsion tant des manœuvres des grandes puissances que d'héroïques soulèvements populaires. Par rapport à ces deux ensembles, l'Etat islamique officie à la fois comme force de revanche contre l'impérialisme occidental et force contre-révolutionnaire quant aux aspirations anti-autoritaires. Les agissements de l'EI nous font assister à ce phénomène historique très impressionnant que représente l'émergence d'un Etat. Tout ce qui devient plus discret par la suite y est alors à vif, éclatant. Les conditions d'origine et de maintien d'une structure étatique nous sont rappelées : le meurtre, le pillage, la soumission sans pitié des populations, épouvanter l'ennemi (nous balancer du Onfray, la vache, ils ne reculent devant rien...), l'enjeu crucial d'une ville, le tracé précaire des frontières, les soutiens financiers, les trafics et pactes avec le diable, puis le commencement d'administration des territoires conquis (mise en place des lois, gestion des besoins quotidiens) etc. En tout cela l'Etat islamique n'invente rien. Son devenir géopolitique n'aura pas grand chose à voir avec sa « barbarie » ou son idéologie. Si les grands saigneurs de ce monde étaient exterminés pour leurs crimes, ma foi, ils le sauraient. Et pour l'instant, rien ne semble indiquer que ce monde de merde est en train de changer de base.
Le devenir de l'Etat islamique dépend bien plus de ses prétentions territoriales. C'est bien la question encore ouverte de leur limitation qui est l'enjeu actuel : qu'autoriser, qu'interdire à tant de gourmandise ? Alors soit l'EI va être anéanti par une partie des grandes forces qui vont finir par balancer l'artillerie lourde et qui réinstalleront à leur guise les satrapes qui les arrangent pour gouverner. C'est ce que tout le monde a l'air d'attendre tout en commençant à intégrer que les grandes forces traditionnelles avancent à reculons et que les autochtones commencent sérieusement à s'irriter qu'on décide à leur place et que damned, ceci complique tout. Soit va y'avoir une putain de 3ème guerre mondiale, les croisés vont nous massacrer et on va tous crever ! C'est ce que tout le monde redoute mais silencieusement parce que t'as l'air encore un peu trop parano et trouillard quand tu dis ça. Soit l'EI va durablement consolider son implantation et devenir un interlocuteur « raisonnable » : ses coups de force imposeront de le reconnaître tout autant qu'il devra se faire accepter et rentrer en tractation avec les ennemis d'hier quand les bombardements feront trop baisser sa cote de popularité. C'est ce que personne n'oserait prédire bien sûr, on n'aurait jamais vu ça... En tout cas oui effectivement, « ça va chier » pendant longtemps et on n'a pas fini d'annoncer du sang, de la sueur et des larmes, là-bas comme ici.
Ici, nous entrons dans un nouvel âge de la démocratie policière qui commande de ne reconnaître aucun autre statut au terroriste que celui de monstre à exterminer et qui nous impose un devoir de distraction en proclamant que l'état d'urgence ne nous concerne pas, ne concerne pas le citoyen ordinaire blanc bien-portant qui n'a rien à se reprocher. Nous sommes priés de continuer à détourner le regard des lieux et des populations pour lesquels cette exception est déjà la norme : étrangers sans-papiers, centre de rétention pour les réfugiés, prisons, jeunesses des banlieues et d'être indifférents à ceux qui vont être concernés par le renforcement et les bavures du nouveau dispositif militaro-policier, mais bon ça devrait pas être dur puisque ce seront à peu près les mêmes en fait, ils ont l'habitude et nous aussi. Enfin, nous sommes invités à nous en remettre complètement aux gouvernants pour la préservation d'un mode de vie privilégié et tranquille. C'est-à-dire qu'on se retrouve dans la situation grotesque d'être exhortés à confier notre sécurité à ceux-là même qui la mettent en danger. Les choix faits par l’État d'hier et d'aujourd'hui sont déjà vérifiés comme inefficaces et dangereux. Et quand nos dirigeants nous annoncent gravement d'autres morts à venir en s'en dédouanant déjà (« c'est la guerre ma pauv' dame, on n'y peut rien »), ça devient péniblement cynique. Il faudrait en plus défendre la démocratie de concert avec ceux qui tous les jours progressent dans leur sabotage des droits des travailleurs, appliquent leurs mesures d'austérité sans frémir et traitent les étrangers comme de la merde. Là, ça devient ostensiblement du foutage de gueule. Cette sinistre farce mériterait une bonne vengeance populaire : grève générale, refus de payer la dette, boycott du pétrole etc. Ça aurait quand même plus d'allure que de continuer à boire des coups en terrasse.
On commence à se remettre de cette atmosphère de lendemain de cuite où l'on a assisté, crevés et de mauvais poil au service de la sauce à laquelle on allait être mangés. L'urgence n'est pas de s'arracher les cheveux, les couper en quatre et de se lancer dans l'exercice d'équilibriste visant à sauver coûte que coûte l'honneur de l'institution démocratique au prix des pirouettes, dénis et creuses incantations habituelles. Elle est de ne pas se laisser distraire de nos horreurs ordinaires et des luttes à mener pour défendre le peu qu'il nous reste. Ces luttes vont-elles rentrer durement en collision avec le dispositif d'état d'urgence ou vont-elles s'effacer devant lui ? Elles étaient déjà si faibles qu'il n'en fallait pas autant qu'une guerre pour qu'elle s'achèvent sans bruit dans la distraction générale. Et ça, c'est vraiment terrorisant...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.