LE COW-BOY DE MARLBORO - Histoire d'un arrêt de la cigarette

   Vous vous êtes réveillé la bouche crâmée et pâteuse une fois de trop. Ça vous a franchement dégoûté cette fois.

Vous avez entendu votre essoufflement arrivé en haut des escaliers une fois de trop. Ça vous a franchement fait de la peine cette fois-là.

Votre petit ou gros bobo met trois plombes à cicatriser et mal en plus et cette crevasse rougeâtre vous met franchement mal à l'aise cette fois-ci.

Trop de clopes...Depuis trop longtemps…

   Et vous poussez un long soupir, profondément emmerdé : il est temps de s'occuper de votre tabagisme. Mais déjà, la litanie des slogans portés par ces drôles de créatures dites "en bonne santé", pro-sport, pro-bio, anti-drogue/alcool/trucs marrants et biens dans leur tête grâce au yoga, vous fige et vous emmerde encore plus profondément : "c'est que dans ta tête", "tu peux le faire", "va courir", "fixe-toi des objectifs", "je connais une super acuponctrice", "c'est mieux pour tes dents", "reporte pas sur la bouffe"....Pffff....Déjà, vous entendez le porte-parole le plus redoutable de ces créatures, l'ancien fumeur "tellement plus heureux désormais", dont la volonté d'acier a triomphé de sa dépendance par un arrêt radical du jour au lendemain sans jamais rechuter...Pfff...

   Allons, allons, ressaisissez-vous et faites l'effort de vous trouver un meilleur ennemi que ceux-là ; le cow-boy de Marlboro, par exemple, un mâle blanc pro-Trump, symbole odieux de l'occidentalisme conquérant, des mensonges et du cynisme de l'industrie du tabac. Échauffez-vous bien contre lui, contre vous qui n'avez été que trop longtemps sa pauvre victime, n'hésitez pas à le surcharger de responsabilités quant aux désastres en cours en ce bas monde car ce ne sera que la force de votre indignation qui vous aidera à passer les 56 étapes qui vous attendent avant de réussir à lui casser la gueule, à lui piquer son cheval et à vous en allez respirer à plein poumons l'air pur des grands espaces qu'il a volés aux Indiens…

   Après avoir suffisamment fulminé sur ce sinistre personnage et appréhendé la suite par moultes préparatifs et débats enflammés avec vous-même, avec votre sincérité, votre mauvaise foi et votre ruse, vous commencez à diminuer les cigarettes journalières. Les superflues puis les essentielles.

Durant cette première période, toute d'excitation et d'anxiété, vous passez votre temps à fuir, repousser, supporter, lutter contre, l'envie de fumer caractérisée par cette sensation si particulière au niveau du sternum : comme une boule de nerfs à vif qui demande à être empoignée, grattée, malaxée, écrabouillée, voire même franchement tabassée jusqu'à l'insensibilisation salvatrice, comme une poche vide toute piteusement repliée sur elle-même qui crie son besoin de se gonfler de fumée pour s'envoler hors de vous avec soulagement. Paradoxalement, pour combattre cette envie, vous vous servez d'elle : la tension qu'elle dispense vous aiguille tout droit vers de nouvelles envies de susbtitution : envie de courir comme vous ne l'avez jamais fait ( et comme vous ne l'avez effectivement jamais fait, les premiers joggings sont épiques où suants, souffrants et soufflants comme des boeufs vous empruntez à la fois au registre de l'expiation sévère et à celui de la joie innocente et pure...), envie de faire l'amour comme vous ne le faites plus assez, envie de respirer si profondément que tous vos organes et vos mauvais sangs en seraient aérés et guéris pour toujours (eh oui, vous allez vous mettre au yoga parce que y'a quelques trucs pas cons dans cette histoire dont le fait d'apprendre à respirer, parce que vous je sais pas mais moi, je savais pas en fait et cette nouvelle circulation de l'air en vous, ses effets dans vos chairs et sur vos humeurs vous sont comme une révélation hippocratique pas dégueu à apprécier faut bien le dire...), envie de douche froide, de bain chaud, de boire beaucoup d'eau hyper-gazeuse, hyper-glacée, de vous battre en hurlant avec une bonne âme compatissante dans les grands moments de manque un peu déments et très marrants, envie de musique douce, douce, si douce, envie de vous enfuir de chez vous dans des endroits sereins, jolis et sans fumée du type jardins ou salons de thé pour vieilles dames, envie de manger, ah ça oui, et de la bonne bouffe et de la belle qui coûte cher s'il vous plaît, envie d'un bon restau et d'un bon livre et d'un bon cinoche et d'un bon massage et de bonnes vacances etc et ce, jusqu'au découvert bancaire...(Se libérer de la cigarette est un processus coûteux, l'épreuve traversée nous autorisant n'importe quel achat thérapeutique-compulsif-consolateur, prévoyez-le, ça fait très mal..).

Dans toute cette agitation, les bienfaits physiques de la diminution du tabac se font ressentir quasi-immédiatement : meilleure respiration, poumons qui se nettoient (ah quelle fierté de contempler ces glaviots noirâtres crachés, désormais rebus d'un temps révolu plutôt qu'annonces de cancer!), le goût et l'odorat qui s'améliorent, plus de crèves à répétition, plus d'acidité gastrique, diminution du taux de monoxyde de carbone, meilleure oxygénation sanguine...D'agréables et curieux petits étourdissements vous rappellent le bouleversement physiologique en cours.

   Plongés dans l'immédiateté impérieuse des besoins du corps et vivant au jour le jour, heure par heure, vous êtes hyper contents, galvanisés par cette découverte profonde qui se révèle au fur et à mesure des victoires dans tout son incroyable éclat : moins on fume, ...ben moins on fume (et non pas "plus on a envie de fumer")!! Voyez le cow-boy de Marlboro tousser à s'en étrangler de dépit, hin hin! On a moins envie de fumer parce qu'au fur et à mesure que les "trucs" de substitution et les nouveaux souffles vous gagnent, vous prenez a-contrario la mesure de l'aliénation que la clope représentait dans votre vie et c'est proprement vertigineux : quand vous repensez au demi-million de fois où la cigarette ou son envie vous ont empêché de faire quelque chose, de vous concentrer sur quelque chose, de profiter de quelque chose, couplé en plus au demi-million de fois où vous avez fumé sans en avoir vraiment envie, c'est à n'y pas croire d'accumuler tant de moments perdus sans s'insurger de l'amputation de nos vies qu'ils représentent.

Les clopes et la prévision des prochaines structurent notre rapport au temps qui passe, aux heures de la journée, nous figeant dans la routine du besoin et niquant toute action spontanée, irréfléchie (quel fumeur peut entamer tranquillement quelque chose avant son café-clope du matin?). Vous réalisez également à quel point elle régissent votre rapport aux choses et aux gens en s'interposant toujours entre eux et vous : il faut toujours une volute de fumée entre soi et la contemplation, l'activité, entre soi et l'autre. Mais pourquoi donc toujours se couper le souffle et augmenter son rythme cardiaque pour entamer une discussion ou un acte? Curieux tout de même...Il y aura forcément un moment où vous ne vous comprendrez plus. Du coup, sans la cigarette comme médiation, tous vos rapports au monde se fluidifient, délestés d'une nécessité constante et votre quotidien devient un terrain d'exploration de nouvelles sensations élémentaires et de nouveaux agencements. Vous changez de structure de pensée, de corps et d'habitudes. Ainsi, le sevrage prend une dimension existentielle plus profonde que l'obéissance résignée à des impératifs de santé organique.

Vous vous rendez compte que le conformisme des bien-portants-en-bonne-santé-biens-dans-leur-tête n'avait d'égal que celui des fumeurs. A quelles représentations grossières et mensongères ont succombé nos cerveaux adolescents qui se forçaient à terminer leurs toutes premières cigarettes sans tousser? Représentations du geste de fumer comme transgressif, acte de liberté allant de pair avec une sociabilité aisée et décontractée ; fumer ça fait profiter de la vie (ah la clope après les repas, ah la clope après l'amour...), ça virilise et dignifie le travail manuel (ah l'ouvrier et son clope), ça surexcite le travail intellectuel (ah le génie littéraire ou mathématique qui carbure toute la nuit en fumant pour alimenter ses idées...)...Pfff...salaud d'enfumage culturel! Salaud de cow-boy!

   C'était donc la période exaltante de diminution drastique des cigarettes. Hélas, elle va vous mener droit en enfer, j'ai nommé "l'enfer de l'entre-deux" : vous ne fumez plus autant qu'avant, c'est gagné et bien gagné, votre corps n'en demande plus tant mais vous ne parvenez pas à rester sur les 2,3 cigarettes par jour que vous vous laissiez. Ce nombre ne se stabilise jamais assez longtemps pour se faire oublier : deux, deux, deux, puis trois, puis deux, puis trois, trois, aïe merde quatre, deux, putain c'est pas vrai, cinq, trois, ouf deux, nan, nan, naaaaan trois et demi!!! Ça baisse et ça réaugmente de manière infime, dérisoire même pour l'ancien vrai fumeur que vous êtes mais trop fréquemment pour le nouveau fumeur anti-cow-boy que vous devenez. Vous êtes pris malgré vous dans des calculs de plus en plus serrés, obsédants, vous ne pensez plus qu'à ça, l'aliénation atteint son comble et du coup votre Surmoi se déchaîne, vous épiant, vous traquant, vous engueulant, vous fatiguant...Ce contrôle de soi de plus en plus désespéré vous écoeure. Le cow-boy se fout de vous dont la condition de drogué éclate dans tout son pathétique : ah on est bien peu de chose à être pendus à l'horloge pour attendre l'heure de la clope, à redouter les temps sans parce qu'on n'est plus sûrs de tenir, à devenir irritable c'est-à-dire à ne s'énerver que sur des trucs complètement mesquins, non pas les répressions policières ou l'état de la banquise mais le bruit du frigo, le bruit de la pendule, le temps de chiottes, l'odeur du chien et même, même la queue trop lente à la poste ou à la boulangerie...

La perspective d'arrêter complètement la cigarette commence à poindre comme seule solution pour sortir de cette folie. Et pourtant s'y résigner peut prendre des semaines ou des mois. Vous n'étiez pas prêt à ça. Le projet d'une bonne diminution redonnait suffisamment d'air à vos poumons, d'oxygène à votre sang, de liberté à vos gestes pour vous satisfaire. Alors faire l'expérience que 1, 2 cigarettes par jour, finissent toujours par mener à 3, 4, 5 est par trop cruel et insupportable. Vous luttez contre cette automaticité que votre quotidien ne cesse pourtant de confirmer, jusqu'à l'absurde. S'y résigner est si dur que vous tentez même de fumer des plantes (ortie, millepertuis, valériane..) plutôt que du tabac mais pas de bol, pauvres de nous, c'est infect...

Bon allez, c'est pas possible de vivre comme ça, y'a qu'à tenter, juste tenter d'arrêter, de virer le paquet, au moins pour ne plus y penser et se reposer l'esprit avant d'enfermer le chien, la pendule et la boulangère dans le frigo et de le balancer sur la banquise...Ce sera peut-être même pas si dur après tous les progrès qu'on a fait...Allez, allez c'est parti...Oh bonne-mère...tripes nouées à en avoir l'impression de suer et de suffoquer de l'intérieur, insomnies et fatigue mais alors paranormale, mains moites et envie de fumer qui ne passe plus, qui ne se calme plus, qui ne se tait plus, qui va vous avaler tout cru...

Vous tenez 2 jours trois-quarts avant de foncer au bureau de tabac.

   Et votre irritabilité se transforme en grand dégoût, et vos calculs fous laissent place à une grande lassitude. Vous en avez ras-le-bol de tout ça. Vous continuez à fumailler encore quelques temps par ci, par là, le geste morne, sans savoir si vous aimez ça ou pas du tout et vous fichant complètement de le savoir. Vous ne croyez plus à l'exaltation existentielle des premiers temps, ni au contrôle de votre consommation, ni à l'arrêt ni à la continuation et ça ne vous fait plus rien.Vous faites drôlement la gueule dites-donc, vous vous faites la gueule. Vous êtes tellement découragé et indifférent à la fois qu'un beau jour, une fois votre paquet terminé, vous n'avez ni la foi d'aller en racheter un, ni la foi pour croire que cela équivaut à un arrêt. Vous ne le dites à personne, même pas à vous. Vous n'en rachetez pas, c'est tout. Les envies de fumer reviennent, mollement, fatiguées elles aussi mais vous les avez si souvent éprouvées ces derniers temps que vous ne vous en occupez même plus. Vous ne suez plus de l'intérieur, vos mains ne sont pas moites cette fois-ci. Vous passez le plus de temps possible à vous abrutir devant des séries-télé en mangeant beaucoup de n'importe quoi, vous assumez même de prendre des vacances rien que pour ça. Ce faisant et mine de rien, les journées passent, deux puis quatre puis dix. Calme plat. Vous croisez les fumeurs et vous ne les enviez pas ; vous y pensez de moins en moins. Ah tiens, au bout de 15 jours, par hasard, vous en fumez une...Bof, pas sidérant, en fait. Et la vie reprend son cours... Le cow-boy de Marlboro, cette insignifiante créature, ce misérable aliéné? Vous n'avez plus besoin de vous fatiguer à le haïr, vous ne respirez plus le même air que lui et ce mépris souverain, que dis-je, cette indifférence quasi-céleste signe le vrai triomphe sur l'ennemi. Une autre clope tiens, trois semaines après : c'est bizarre, l'arrière-goût vous déplaît...Et la vie continue son cours...

Et voilà. De fait, vous arrêtez de fumer, épuisé, vaincu, vainqueur sans éclat, sans cri de joie. Une décision majeure de votre vie se réalise quand vous n'y croyez plus, presque en douce, par derrière vos volontés, motivations et stratégies.

C'est drôle la vie, hein?

P. S : La littérature sur le tabagisme torpille sans pitié ce qu'on se raconte pour justifier son addiction en expliquant bien les mécanismes phyiologiques tant de la dépendance que du sevrage. Si le ton de gros malin de coach dynamique adopté dans ces ouvrages peut infantiliser et agacer, si les conseils cosmético-diététiques rajoutant à l'épreuve du sevrage l'obligation de rester sains et sexys sont presque scandaleux tellement qu'ils sont tartes (mangez une pomme contre l'envie de fumer, faites vous tout beau pour être fier de vous, de ce que vous accomplissez...), si les débats présentés comme décisifs paraissent assez vains (la dépendance est-elle physique ou mentale, faut-il miser sur la volonté ou le changement de représentation pour s'en sortir, faut-il en baver ou faire cela avec plaisir...Qu'importe après tout puisque le jour venu on se retrouve avec un bordel psycho-physique-(in)volontaire-cognitif-motivant-décourageant-et-spatio-temporel-en plus à gérer...), les ouvrages ou sites restent des mines d'informations et d'idées à ne pas négliger. On croit qu'on sait ce que c'est que fumer et pas fumer et en fait, ben on sait pas, ou pas tout ou mal.

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