Notre goût du crime (I / III)

  Un goût louche assurément que notre appétence insatiable pour les images et les histoires d'horreur, de sang et d'angoisse. Afin de prendre à contre-pied l'idée que parler du crime consiste toujours et seulement à parler des criminels, une réflexion s'impose quant à notre situation la plus immédiate et la plus courante face au crime : celle de spectateur. Si les tendances de l'infracteur sont disséquées par les sciences du psychisme, la morale et le droit, que penser de celles du « consommateur » de crimes ? Vous aimez les intrigues policières, vous vous intéressez aux procès, aux personnalités, vous voulez tout voir, tout savoir et cette volonté ne se laisse décourager par aucun niveau d'hémoglobine, aucune monstruosité, aucun désastre. J'ai même entendu dire que les documentaires les plus regardés à la télé étaient ceux sur Hitler et les requins qui l'un et l'autre forment comme une impeccable mécanique du crime qu'apparemment, on ne se lasse pas de voir fonctionner : l'organisation administrative méticuleuse d'une politique de mort et la satisfaction de besoins naturels carnassiers.
  
Cette position du spectateur est évaluée comme n'étant pas neutre, passive mais comme une manière d'établir un certain rapport au crime, de s'y compromettre. Il faut remarquer que les explications classiques de cette singulière avidité se font fort de distinguer différents types d'attraction pour le crime en vue de les hiérarchiser. De même que les criminels sont classifiés, du pauvre type qui veut se faire remarquer au grand génie du mal, les motivations des spectateurs du crime sont jugées basses ou nobles.
Ainsi du goût estampillé vulgaire consistant à satisfaire un voyeurisme béat et malsain. Entretenu autant par la banalisation des images d'horreur que par l'esthétique de leur surenchère, ce goût est la marque d'esprit faible et est dénoncé comme dangereux pour deux raisons. Premièrement, il mène à approuver l'acte criminel commis en vertu du syndrome de Stockholm1 atteignant fatalement le consommateur aliéné. Deuxièmement, le revers de cette fascination est une violence vengeresse. C'est l'image de la foule vociférante réclamant la mise à mort du bouc-émissaire du moment. Goût ambigu donc où l'intensité de la fascination se double d'une répulsion non moins extrême.
Mais le goût du crime conquiert une noblesse lorsqu'il dit se détacher d'une excitation morbide. Se présentent alors trois types de relèvement douant leur objet d'une saveur particulière. Le goût que l'on pourrait qualifier de métaphysico-religieux, motivé par la volonté de méditer les éternelles questions drainées par le phénomène criminel portant sur la nature conflictuelle de l'homme et les angoisses inhérentes à sa dualité : combat entre l'ange et la bête, la violence et la loi, destin et liberté, sentiment de faute et angoisse de la mort etc...Puis le goût d'ordre scientifico-policier qui s'intéresse à ce qui dans le crime, en appelle au raisonnement et à la traque, au raisonnement pour mener la traque, reconstituer l'événement et identifier le coupable. Recouvrant le crime, sa scène et ses personnages de catégories psychologiques et sociologisantes (le caractère qui se révèle dans la tenue du foyer, le fameux degré d'usure des semelles de chaussures pour évaluer les moyens financiers de son porteur), à la recherche du moindre indice tout en se méfiant des apparences, les esprits animés par ce goût induisent, déduisent, reniflent et soupçonnent des petites causes aux grands effets. Enfin, plus marginal mais aisément assumé, le goût de l'esthète qui estime l'assassinat comme un des Beaux-Arts et évalue les actes en fonction de cette exigence. On appréciera alors l'éclat des supplices sadiens comme le degré le plus haut de raffinement intellectuel, on se désolera des brutes dépourvues d'élégance et d'esprit sportif, on se fâchera d'un mauvais décor, d'une lassante répétition des motifs et d'une intrigue mal-agencée. Si ce goût du crime fleure bon les sociétés d'amateurs réunis en de confortables boudoirs, qui de nous face à l'abondance d'histoires vues, lues et entendues n'a pas laisser échapper un jugement d'admiration ou de condamnation sur tel ou tel fait qui doit plus à ce cynisme qu'à la morale la plus élémentaire....
  
De la soif du sang répandu à l'humour noir faisant comparaître les crimes au tribunal de la raison esthétique, en passant par les retrouvailles d'avec le pêché originel de nos civilisations et la chasse à l'homme, les intérêts pour le crime ne se valent donc pas. Un véritable partage de classes s'opère entre populace enfiévrée et analystes éclairés. De plus, le descriptif de ces goûts renvoient la plupart du temps à une « nature humaine », à ses besoins, à ses contradictions pour les expliquer. Ou encore à une époque troublée générant perte et recherche de repères : « (…) cette séduction du mal, rendue possible dans un monde dont tout horizon, toute perspective, toute transcendance, semblent avoir irrémédiablement disparu. »2 Le problème de ces affirmations généralisantes est qu'elles n'expliquent rien, voire même masquent les procédés par lesquels nos sensibilités contemporaines face au crime se forment. Cette petite suite d'articles va donc s'attarder sur ce complexe « fascination-répulsion ».
   De prime abord, on comprend le goût pour les histoires criminelles comme un goût pour la transgression nous portant à découvrir le monde singulier de l'illégalité et de la marginalité. La délinquance s'appréhende comme une forme d'aventure. Mais cette vision colportée par la littérature policière, les journaux, le cinéma, est tout autant dénoncée comme mystification. La « formidable mythologie » construite autour du personnage du criminel consiste à présenter ce dernier comme une personnalité éminemment singulière et incontrôlable dont les actes établissent une rupture d'avec les pouvoirs et les normes établis. Cette mythologie produit autant de fascination que de peur panique envers les délinquants et criminels. On peut en déduire les éléments constitutifs du sentiment de fascination-répulsion ; il procède d'une hyper-singularisation de son objet (personnalité du criminel montrée comme extraordinaire ) ; il est propre à la situation de spectateur, la mythologie faisant de la réalité délinquante un monde a-part, éloigné et différent de nos vies quotidiennes ; enfin, il est un rapport conformiste à l'objet. Bien loin de nous entraîner en eaux troubles, le sentiment de fascination-répulsion est conforme à la représentation culturelle dominante de l'acte criminel.
Le danger de ce type d'attraction pour le crime se repense alors sous le motif du divertissement au sens propre : il nous divertit, nous détourne des enjeux politiques majeurs contenus dans le traitement effectif de la criminalité dans nos sociétés qu'en tant que citoyens et justiciables (et non pas simples consommateurs de polars) nous avons à assumer. « (…) c'est le jour où les gens sont saturés de ce qui se passe du côté du crime qu'ils acceptent de ne pas savoir ce qui se passe du côté d'une justice qui se rend en leur nom. » ; « (…) une société n'a pas besoin d'aimer ou de haïr ses criminels, mais de savoir aussi exactement que possible qui elle punit, pourquoi elle punit, comment elle punit et avec quels effets. »3

 

 

 

1Isabelle-Rachel Castel Pleins feux sur le polar ; éd Klincksieck, 2012 ; p.150

 

2Isabelle-Rachel Castel Pleins feux sur le polar ; éd Klincksieck, 2012 ; p.147-148

 

3Michel Foucault Dits et écrits tome 3 ; éd Gallimard, 1994 ; p.256 et p.1342

 

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