À PARTIR DE BERLIN no 2

Bien que je ne joue plus aux "boules", j´aime m´assoir sur le banc près du terrain de jeu, qui n´est pas autre chose qu´une large piste piétonne et bien sablée, qui partage les deux chaussées d´une belle avenue de Berlin. Ici se retrouve tous les lundis un groupe de boulistes Berlinois, des fadas de politique et de la France. Et à propos de la France, il y en a des choses à dire ces temps-ci.

Aujourd´hui nous n´avons eu presque pas de manquants à l´appel des boulistes. Ce furent alors trois équipes de 4 joueurs qui se sont retrouvées. Et puis moi, absolument pas séduisable à ce jeu de mimikry de francophilie que je juge exagéré et dont je percoie des aspects ridicules. J´ai toujours suspecté un grand nombre de mes concitoyens - tout au moins ceux de la génération d´après-guerre qui furent tous plus ou moins inclus dans des aventures soixante-huitardes très diverses.  Bon, je les ai toujours suspectés de s´alléger de facon inappropriée le fardeau politique et psychologique du à l´héritage national de la génération de nos parents. Je pense qu´il le font souvent au profit d´une sur-identification avec d´autres nationalités, mouvements politiques ou même religieux et/ou philosophiques. Le critère obligatoire pour susciter cette sur-identification étant, qu´il ne fallait à aucun prix que son objet soit de source ou même de simple labellisation allemande. Vu d´ici, cela se comprend: par votre date de naissance nous n´avez strictement rien à voir avec le nazisme, mais on vous colle un terrible stigmate ineffacable et vous vous le collez vous même dans l´état de choc que suscite le perception de la Shoah à tout être pas complètement abruti. Mais ces stratégies là me semblent mail-saines et surtout aussi, seront-elles durables?

Moi j´ai appris à assumer. Ayant passé mon enfance et une partie de mon adolescence en France et étant bel et bien allemande, j´ai bien du apprendre que cela ne servait à rien d´essayer d´échapper à ce sinistre label. Comment s´en sortir? Car il faut bien essayer de s´en sortir, si on ne veut pas sucomber dans la bourbe d´une honte chronifiée, chose qui rend malade à force. Bon me voilà partie d´abord sur un sujet allemand.

Les stratégies préférées d´Allemands coincés dans les conséquences de l´Histoire de leur pays: Il y a bien ce quelque-chose étrange qui consisterait à une forme spécifique de déni, qui serait celui de prendre acte des horreurs nazies, mais de s´expatrier symboliquement (comme décrit plus haut). Si vous entendez dire un Allemand qu´il se sent plutôt européen ou cosmopolite ou rien du tout, vous pouvez en être assez sûr, qu´il a été téléscopé d´innombrables fois et qu´il a une grand envie que cela ne lui arrive plus. Secondo: un autre moyen de réagir à cette honte collective attribuée seule à l´appartenance à la nationalité allemande consiste en une réaction encore plus difficile à vivre: celle d´une position dévote envers tout autre personnage à condition qu´il soit d´une autre nationalité. Cela mène à des situations grotesques: un Allemand qui s´est engagé depuis des décades dans des combats politiques et sociétaires emancipatifs, qui a assumé de grandes séquelles dans son parcours professionnel etc.. se fait traiter avec une grande condescendance par un autre personnage, par exemple un Francais, qui justifie le ton qu´il emploie seul par le fait qu´il est francais lui, un personnage qui de son côté n´aurait jamais bougé son cul dans une quelconque lutte. Je connais un Francais qui vit depuis longtemps à Berlin et qui se dédommage de ses incapacités amoureuses en cherchant et en trouvant des femmes allemandes qui accordent une dévotion  à son personnage, dévotion qu´il leur arrache par de longues tirades politiques qui sous-entendent leur infériorité nationale. Il en a beaucoup de "Résistants de 7ème degré" en France!

Personnellement j´ai été à la recherche de solutions qui me permettraient de sortir par le haut de la bouillie de honte dont je ne voulais plus. Les premiers pas philosophiques qui allaient me délivrer de ce terrible fardeau, c´est l´école républicaine francaise qui me les a fait apprendre. Comprendre la déclaration des Droits de l´Homme et du Citoyen, c´est comprendre que la pierre angulaire des Lumières consiste en la responsabilité personnelle de tout un chacun pour ses actes personnels. Des actes commis collectivement doivent toujours être revus en discernant les apports individuels à ces actes. C´est à partir de cela que l´émancipation de tout un chacun devient possible: tout un chacun, toute une chacune a la possibilité de sortir de son marasme familial, communautaire ou national en prenant individuellemnt des décisions humanistes dans le sens le plus large du mot.

Et me revoilà en France d´aujourd´hui. Je voulais référer un peu les débats politiques de la journée à Berlin, débats qui se réferraient à la politique francaise. Bien sûr au centre de tout:  le prêche de votre nouveau président, Monsieur Macron. Diverses associations et arguments ont fusé par rapport au contenu du discours présidentiel, mais aussi par rapport à sa forme, à sa mise en scène impériale devant le Congrès à Versailles!!!

- Un de nos boulistes, ancient prof d´histoire a émit (pas trop sûr de lui, il est un des francophiles les plus prononcés de notre groupe), que le scénario et son contenu lui avaient fait penser aux discours de notre empereur à nous, Guillaume II, tenus le 1er et le 4 août 1914. Le 1er août il avait dit ne plus connaître des partis politiques et des confessions distinctes, parce que tous seraient maintenent seuls des Allemands, des frères allemands. Le 4 août devant le parlement (Reichstag) il a précisé: "Je ne connais plus de partis, je ne connais seulement des Allemands". Il a ajouté que ceux qui continueraient les disputes et discordes ne seraient plus considérés comme étant des patriotes. Aujourd´hui cet apercu historique a récolté parmi nous beaucoup de protestations du genre "Comment peux-tu comparer!". Moi de mon côté, j´ai ajouté que c´est dans cette atmosphère générale d´entrée en guerre que la socialdémocratie allemande a commis son péché mortel initial: celui de souscrire aux crédits de guerre et de ne surtout pas appeler à la grève générale contre la guerre. Jaurès était déjà assassiné. Les bolchéviques ont commis leur propre péché mortel initial en 1917, 2,5 ans plus tard, lorsqu´ils ont écrasé la révolution de février, révolution bourgeoise et socialdémocrate. Il y en aurait des choses à dire à tout cela.

- De l´intervention de M. Macron fut retenu: qu´il serait faux de penser qu´il s´ agirait seulement d´un habile brassage de vide. Bien sûr il y avait beaucoup de formules bien aérées de communication, mais le texte était aussi farci de choses assez inquiétantes:

- La critique d´un monde politique trop souvent fait de querelles politiques et d´ambitions creuses en fait partie. Un souvenir qui s´impose c´est "L´État c´est moi!" et le jugement que la politique prévue par ce Président serait de forger l´unité quasi organique du sytème libéral et de l´état. Le sytème libéral étant déjà bien en forme, il s´agirait donc de déconstruire l´État dans sa forme actuelle et de le reconstruire afin qu´il soit congruent au système économique libéral.  En fait partie de cette stratégie d´ajuster les diverses constitutions et cultures sociétales de la plupart des pays européens au libéralisme déjà bien institutionalisé dans l´UE.

- Que M. Macron parle de "forces adverses" dans toutes les têtes fait automatiquement penser à une ambition d´instaurer une pensée unique. Exercice déjà mieux que bien démontré durant ces mois derniers par les médias en France. Serait-ce viser aussi les "forces adverses" qui ne se calmeraient pas: par l´ambition et la capacité politique de faire entrer le Droit d´Urgence dans la législation normale? Vu que ces droits d´urgence ont surtout servi à réprimer des activistes syndicaux et écologistes, l´inquiétude s´approdondit.

- En fait partie la quasi-inexistence de thèmes écologiques qui sont tout de même, vu l´urgence, d´une extrème importance.

Vu d´ici, la France est inquiétante. Depuis Chirac-Le Pen en 2002 on savait qu´il n´y a pas de meilleure constellation pour gagner une présidentielle que de se trouver devant un personnage nommé Le Pen - d´où l´idée que ceux qui veulent faire gagner à tout prix leur candidat on un grand intérêt de tenir en balance une bonne performance FN pour le 2ème tour. Ceci est un jeu avec le feu.  Il serait insensé de penser que vu l´abstention électorale et le fait que M. Macron a été élu contre Mme Le Pen, il pourrait déployer son projet contre ceux qui ne voudront pas de cette prétendue modernisation qui émane d´une idéologie pure de guerre sociale. Ceci dit, un président sage ne parlerait pas de "renouer avec l´esprit de conquête" et ne prétendrait pas avoir "la force nécessaire" pour réaliser son "projeeeet"!

Une citation de M. Warren Buffet, qui se trouve toujours parmi les dix personnes les plus riches du monde:

"Nous sommes en guerre de classes et cette guerre, c´est nous qui la gagnons!"

 

 

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