Pourquoi protéger ses données personnelles ?

Et si choisir nos outils numériques en conscience, c’était choisir le mode de gouvernance qui nous est appliqué ? Applis, sites internet, réseaux sociaux : la majorité de nos outils quotidiens se nourrissent de nos données personnelles.

Avec la diversité et l'expansion des usages numérique par les entreprises et les gouvernements, protéger sa vie privée sur internet devient essentiel.

Au fil de mes recherches et expériences, des questions de sécurité et d'éthique se sont posées.

Qui veille à la protection des données personnelles ?

Quels sont les enjeux de la gestion des données en 2020 ?

En quoi mes données personnelles pourraient-elles me rendre vulnérable ?

5 thématiques m'ont sensibilisées à ces questions :

  1. L’intimité et mes données
  2. Jouer les citoyens modèles
  3. La collecte de données, ça sert à quoi ?
  4. Le gouvernement et les données personnelles
  5. Qui fait la loi ? Ma responsabilité et le RGPD

1. L’INTIMITÉ ET MES DONNÉES

L'intimité : suis-je concerné ?

L’intime est tout ce qui concerne la vie privée, et dont on n’envisage pas la publication.

Être attentif à la manière d’utiliser nos PC, tablette et Smartphone concerne toute personne qui a des désirs, des secrets, des convictions, un avis sur la déforestation. Toute personne qui chante sous la douche, qui a une famille, une vie sexuelle, des goûts musicaux. Des projets, des envies, un crédit. Un logement social, une alimentation, un rhume, des opinions politiques.

En fait, avoir une vie privée concerne tout le monde.

"Edd se demande" © © 2020 Manika "Edd se demande" © © 2020 Manika
Qui ? Moi un hors-la-loi ?

« Nul n’est censé ignorer la loi »… Pas simple lorsque la France dépasse les 10 500 lois et 127 000 décrets en 2008. Excès de vitesse, vol de matériel, consommation de psychotropes non-légalisés sur le territoire, médecines non conventionnelles : bien des actions amènent à commettre des délits. Pas plus tard qu’hier, l’état d’urgence sanitaire imposait diverses restrictions. Qui pourrait prétendre avoir respecté l’entièreté des lois en vigueur ?

Nous avons donc tous quelque chose à cacher, car comme nous dit Pete Fussey (Professeur de sociologie à l’Université d’Essex), « chaque adulte a probablement commis une infraction pénale dans sa vie (…)».

Dire « je n’ai rien à craindre parce que je n’ai rien à cacher » c’est considérer que je peux donner à une entité absolument tout ce qui constitue mon quotidien, ma vie et mon environnement. Qui serait d’accord de donner ses clés de voiture, sa carte bleue, ses clés d’appartement, ses analyses médicales, ses mensurations et tous ses historiques de navigation internet ?

Dès lors que la liberté d’autrui n’est pas affectée, la vie privée d’un individu lui appartient et celui-ci doit pouvoir cultiver un jardin secret pour s’exprimer, expérimenter et nourrir sa curiosité. Il ne s’agit pas de commettre volontairement des délits, mais de prendre le recule nécessaire sur les autorisations et les interdictions qui constituent notre société.

Mais sommes-nous vraiment libres de cultiver ce jardin lorsque nous sommes connectés ?

 

"Edd n'a rien à cacher" © © 2020 Manika "Edd n'a rien à cacher" © © 2020 Manika

 

2. JOUER LES CITOYENS MODÈLES

L’idée du « je n’ai rien à cacher » induit parfois d’agir en « citoyen exemplaire ». Mais à quoi ressemblerait une société constituée de citoyens modèles ?

Regardons quelques années en arrière… Parmi les périodes marquantes de l’histoire, l’Allemagne de l’Est et l’URSS ont su imposer des systèmes de surveillance qui rendaient les gens très sensibles à l’idée d’être observés ou écoutés. « Ils avaient peur de faire quoi que ce soit de singulier ou de différent, et ne s’aventuraient pas à prendre le moindre risque » nous raconte William Binney, ex-directeur technique de la NSA, dans le documentaire Nothing To Hide.

Savoir qu’un disque dur va enregistrer nos faits et gestes peut nous freiner dans notre tendance naturelle à vouloir « surfer librement sur le web », et par conséquent, rétrécir nos horizons et encourager nos idées à se dissiper.

Sans exploration et sans prise de risque, on obtient une société en stagnation parce qu’il n’y a plus de créativité et d’innovation.

La surveillance omniprésente peut avoir un effet indirect sur la conscience collective et individuelle. Machinalement, nous adoptons des comportements significatifs d’une limitation de nos libertés.

« Il y a clairement des sujets que je ne lis pas sur les réseaux sociaux. Je n’aurai pas partagé une publication sur Notre Dame des Landes par exemple. Ça pourrait se retourner contre moi (…) » me témoigne un jeune étranger résidant en France sur le point de demander sa naturalisation.

Des limites fondées sur la peur d’une autorité sous-jacente ne sont-elles pas propices au déploiement de cette même autorité ? En s’éloignant des entreprises qui collectent nos données personnelles on peut éviter une forme de servitude inconsciente.

À l’échelle d’un pays, autocensurer nos recherches pourrait mener vers une conformité implicite de tous les individus à un ordre, au détriment des libertés individuelles.

Changer notre comportement sur internet mène à se sentir plus libre. Mais en quoi nos données personnelles peuvent-elles réellement intéresser les entreprises ?

3. LA COLLECTE DE DONNÉES

À quoi servent les données personnelles ?

La collecte de données est à la base du développement de l’économie numérique grâce à la publicité qu’elle peut générer. Elle est aujourd’hui dans les fondements du système des organismes privés.

Avant d’être remplacé par « c’est rapide et facile », le slogan Facebook nous disait « c’est gratuit et ça le restera toujours ». Mais comment la société peut-elle générer plusieurs milliards de dollars chaque année alors que nous n’avons pas un centime à débourser pour l’utiliser ?

« Si c’est gratuit, c’est toi le produit », ce vieil adage d’une grande poésie, nous parle d’un système de société basé sur les bénéfices générés par les données de ses utilisateurs.

Quelques chiffres sur l’entreprise Facebook :

Nombre de photos présentes sur Facebook : + de 250 milliards, et + 350 millions chaque jour.

Facebook génère 4 pétabytes de données par jour.

Chiffre d’affaires annuel (en 2018) : 55,8 milliards de dollars.

Si la valeur d’une entreprise comme Facebook se compte en milliards, c’est parce que les données que nous générons sur ces sites sont revendues à d’autres sociétés commerciales.

Facebook a créé un nouvel algorithme capable de déterminer le niveau de solvabilité de ses utilisateurs. Il peut prédire le remboursement ou non d’un prêt bancaire. Les banques et les assurances sont les premières intéressées d’un indicateur de ce type. Et la liste des intéressés peut être longue…

Le site Your Online Choice vous montre quelles sociétés travaillent avec des sites web pour collecter et utiliser des informations nécessaires à la publicité comportementale et vous permet de les désactiver. Attention, ça peut piquer un peu les yeux…

Consulter un site (comme faire une recherche Google par exemple) amène donc à être « tracé » par un grand nombre de tierces-parties. Ces entreprises inconnues au bataillon et que vous n’avez jamais autorisées à entrer, sont en réalité en train d’observer ce que vous faites durant toute la durée de votre navigation.

"Edd dit à quoi bon ?" © © 2020 Manika "Edd dit à quoi bon ?" © © 2020 Manika

 

Quels risques avec la collecte automatique des données ?

Même si dans la majorité des cas nos données laissées sur la toile sont inoffensives, on peut se retrouver dans une situation où elles deviendront une source de nuisance.

Entré en vigueur le 25 mai 2018, le règlement général sur la protection des données (RGPD) nous informe que « le traitement automatisé ou profilage peut avoir des conséquences comme le refus automatique d’un crédit, le refus automatique d’une candidature, ou désavantager financièrement la personne (absence de prime, hausse du coût d’un service) »

Vous comptez fonder une famille cette année et postuler à un emploi afin de préparer le terrain ? Un emploi peut vous être refusé automatiquement par le simple traitement automatisé de vos données personnelles.

Sur internet et par les objets connectés, nous sommes prédisposés à subir des intrusions invisibles. Préserver ses données personnelles permet d’éviter des dilemmes délicats où notre intimité est touchée.

Les entreprises tirent le gros lot en adoptant le « collect-it-all business model » (le modèle du “tout récolter”). Dans certains contextes, les gouvernements peuvent eux aussi opérer un traitement des données issues de notre vie privée.

"Edd sans papier" © © 2020 Manika "Edd sans papier" © © 2020 Manika

« En ce qui concerne la surveillance, le gouvernement fait au plus simple. Donc si des entreprises ont récolté des informations sur leurs clients, cela représente des banques de données accessibles rétroactivement (…) les services de renseignements iront racheter les informations ou bien se servir directement. » William Binney dans Nothing To Hide.

 

4. LES GOUVERNEMENTS ET LES DONNÉES PERSONNELLES

Les événements et les prises de décisions politiques diffèrent selon les gouvernements. Malgré les valeurs qui forgent la démocratie française, un climat de crise national peut engendrer des disparités dans le traitement de la donnée personnelle.

De la sécurité publique à la surveillance de masse

L’USA Patriot Act loi signée par le président G.W.Bush en 2001 à la suite des attentats du 11 septembre, octroie des pouvoirs extraordinaires au département de la Justice, à la NSA et à d’autres agences fédérales sur la surveillance intérieure et internationale des communications électroniques.

En France, on parle d’« état d’urgence » ; il permet de renforcer les pouvoirs des autorités civiles et de restreindre certaines libertés publiques ou individuelles pour des personnes soupçonnées d’être une menace pour la sécurité publique. C’est un déploiement de forces des autorités, aujourd’hui étroitement lié à divers dispositifs numériques.

Dans ce contexte, les populations peuvent être amenées à être surveillées et “tracées” afin d’optimiser la sécurité du territoire.

Suite aux attentats à Paris en 2015, l’état d’urgence est déclaré par François Hollande, puis prolongé plusieurs fois : la loi autorise alors l’espionnage des communications numériques et mobiles de toute personne liée à une enquête terroriste.

26 potentiels attentats auraient été empêchés sous le régime de l’état d’urgence.

Cependant, les cibles à espionner étaient déterminées par un algorithme capable d’analyser les données de communications de particuliers.

Cette “surveillance de masse” a fait ressortir certains résultats qui montrent que le terrorisme n’était pas le seul domaine visé par ces espionnages :

Sur 4300 perquisitions, seulement 0,7% des procédures étaient liées au terrorisme.

Toutes les démonstrations prévues contre le sommet climatique de Paris (COP21) furent interdites et 24 militants écologistes furent assignés à résidence sans décision de justice.

Depuis la décision du 9 juin 2017 du Conseil constitutionnel, le régime de l’interdiction de manifester a été modifié par la loi. Le préfet peut interdire le séjour d’une personne sur le parcours d’une manifestation s’il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics.

Un régime démocratique comme celui de la France peut donc adopter des mesures législatives si la liberté est injustement atteinte. Mais une mesure exceptionnelle comme l’état d’urgence peut entraîner des conséquences jugées trop éloignées du déclencheur originel.

Depuis 2018, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) encadre le traitement des données personnelles sur le territoire de l’Union européenne. Grâce à cette loi, un traitement de données doit avoir un objectif, une finalité, et il est interdit de collecter ou traiter des données personnelles simplement au cas où cela serait utile un jour.

"Edd et Snowden" © © 2020 Manika "Edd et Snowden" © © 2020 Manika

 

La surveillance de masse : un terrain propice à l'autorité

Pour diverses raisons, le maintien de la sécurité d’un pays va préférer s’appuyer sur les techniques numériques plutôt que sur de la surveillance ciblée. Mais quels sont « les effets secondaires » d’une surveillance dite “de masse” ?

« Les démocraties occidentales ne sont pas des États policiers, mais les mécanismes et les instruments du pouvoir pour y mener sont déjà tous en place (…) la seule différence est ceux qui sont au pouvoir » nous dit Thomas Drake, ancien analyste de l’U.S Army et lanceur d’alerte de la NSA, qui nous souhaite d’avoir un gouvernement qui reste fidèle aux principes démocratiques.

Sur le territoire français, un climat de paix est installé. Mais certaines périodes de l’histoire devraient nous maintenir éveillés face aux rebondissements que peut connaitre une démocratie. Pas plus tard qu’en 2016, c’est D.Trump qui est devenu président des États-Unis, l’un des plus grands pays démocratiques du monde. Le 29 mai 2020, alors que les États-Unis s’embrasent en réaction à la mort de George Floyd, le président poste sur les réseaux sociaux une phrase qui inciterait l’armée à tirer sur les manifestants révoltés…

Force est de constater qu’il est préférable d’opter pour une prise de conscience globale plutôt que pour une confiance aveugle envers nos actuels et futurs dirigeants à travers le monde.

« Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille. » Hannah Arendt.

Les données numériques de notre siècle peuvent constituer une menace pour la démocratie car elles sont tributaires de la politique qui leur est appliquée. Alors qu’ils en sont tous deux les piliers, libertés fondamentales et sécurité publique sont des domaines délicats à concilier.

Sur 50 ans d’informatique connectée, les donnée personnelles ont pu être défendues grâce à des organisations indépendantes. En Europe, la loi a œuvré en faveur des droits et des libertés individuelles.

"Edd à poil" © © 2020 Manika "Edd à poil" © © 2020 Manika

5. QUI FAIT LA LOI ? MA PROPRE RESPONSABILITÉ ET LE RGPD

Au cours de l’histoire, de nouvelles lois en faveur de la protection des données personnelles des citoyens se sont appliquées suite à des révélations qui ont fait scandale dans le monde entier. Grâce à l’opinion publique, à des héros cachés et des journalistes courageux, des projets gargantuesques des gouvernements ont pu être empêchés. À la vitesse où s’implantent le numérique et l’intelligence artificielle, nul ne peut assurer être à l’abri des futurs bouleversements liés aux données personnelles.

"Edd raconte l'histoire" © © 2020 Manika "Edd raconte l'histoire" © © 2020 Manika

Depuis mai 2018, le RGPD (Règlement général de la protection des Données) s’applique non seulement dans tous les États membres de l’Union européenne, mais également à toute structure juridique, partout dans le monde, dès lors qu’elle proposera un service impliquant le traitement des données personnelles de résidents européens.

Autres informations sur le RGPD : https://www.cnil.fr/fr/rgpd-de-quoi-parle-t-on

En tant qu’Européen, la manipulation de mes données personnelles peut être contestée grâce à la loi Informatique et Libertés. Mais ces recours législatifs n’excluent pas la responsabilité que chacun doit porter.

Les libertés individuelles acquises au fil des siècles ont une grande valeur et ne sont pas là sans raison. Veiller à configurer les paramètres de confidentialité, garder un œil sur les conditions d’accès aux données, autoriser ou non les cookies sur un site web, toutes ces actions sont de l’ordre de l’hygiène à adopter avec nos appareils, si l’on tient à assurer ses droits.


Internet est la plus vaste bibliothèque de textes-sons-images de notre temps, aussi synonyme de libération lorsqu'elle participe à défendre nos droits par l’accès à l’information par exemple. Notre rôle en tant qu’utilisateur est simplement de mieux comprendre le fonctionnement de ces objets connectés du quotidien, qui ne nous lâchent pas d'une semelle !

La démocratie se pratique, et par l’exercice de gestion de notre identité numérique, nous encourageons une meilleure distribution du pouvoir. S’orienter vers des organisations qui sécurisent la vie privée et l’intimité, c’est soutenir les libertés individuelles et collectives.

Liberté d’expression plutôt que soumission inconsciente. Liberté d’exploration plutôt que conformité latente. Il en va de la responsabilité de chacun de veiller à la liberté, à la mémoire historique, et à l’esprit critique.

Finalement, la question qu’on pourrait s’éviter ressemblerait à…

"Edd pose la question qui tue" © © 2020 Manika "Edd pose la question qui tue" © © 2020 Manika

 

 

COMMENT PROTÉGER MES DONNÉES PERSONNELLES ? LE GUIDE PRATIQUE EN 6 ÉTAPES.

→ 6 étapes simples pour préserver sa vie privée sur internet.

 


SOURCES :

Nothing To Hide, documentaire de Marc Meillassoux.

« Apple, Google, Facebook : les nouveaux maîtres du Monde », documentaire France 2, 2018.

le film SNOWDEN, par Olivier Stone, 2016

Combien de temps passons nous sur les réseaux sociaux ? https://visionarymarketing.com/fr/2019/06/temps-medias-sociaux-2019/

Comment empêcher nos Smartphone de nous écouter ? https://www.gqmagazine.fr/lifestyle/article/comment-empecher-nos-smartphones-de-nous-ecouter

Innovation responsable et technologie :https://medium.com/france/innovation-responsable-la-technologie-peut-elle-répondre-à-nos-grands-enjeux-e2729301ace0

Quand la tech pirate nos esprits : https://medium.com/france/comment-la-technologie-pirate-lesprit-des-gens-e8bd041adb4c

Brève histoire de la liberté sur internet : https://medium.com/france/trump-is-watching-you-une-br%C3%A8ve-histoire-de-la-libert%C3%A9-sur-internet-5f92e79a6177

Les influenceurs https://www.journalducm.com/dictionnaire-marketing/influenceur-influenceuse/

https://www.vie-publique.fr/questions-reponses/269427-etat-durgence-et-autres-regimes-dexception-article-16-etat-de-siege

https://www.maddyness.com/2018/07/13/entre-terrorisme-et-surveillance-de-masse-quelle-place-pour-les-citoyens/

L’état d’urgence est il efficace ? https://www.lemonde.fr/police-justice/video/2017/07/15/l-etat-d-urgence-est-il-efficace_5160963_1653578.html


J’assure n’entretenir aucun lien d’intérêt commercial avec les sociétés et organisations mentionnées dans cet article. Toutes les applications proposées sont à étudier en fonction de vos besoins et peuvent être amenées à changer.

© 2020 — Illustration Manika — Tous droits réservés

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