Violences sexuelles: comment j’ai décidé de favoriser l’inclusion

Petite entorse aux règles journalistiques les plus élémentaires. Je circule presque sans chapô pour débusquer les auteurs de #ViolencesSexuellesMédecin !

C’est une anecdote simple et banale que j’ai décidé de vous narrer ce soir.

La version 1 du module « Protection de l’enfant contre les violences sexuelles » nous paraissant à l’examen incomplète – c’est en forgeant que l’on devient forgeron… - nous avons eu l’idée, avec la Dre Muriel Salmona, d’en faire une version 2 plus aboutie, tenant compte notamment des retours d’expérience dont nous avions bénéficié suite à la version 1.

Un ou une apprenant.e - utilisons l’écriture inclusive en ce qu’elle se justifie ici pleinement - nous a fait le retour suivant : « qu’il était totalement maladroit et malencontreux d’utiliser dans le module des voix d’hommes, dans la mesure où ces derniers représentent l’essentiel des agresseurs ».

Autrices de « Violences sexuelles »

La proportion est de fait évaluée à 9 agresseurs sur 10, ce qui signifie tout de même - bien que cela demeure archi tabou - que les femmes peuvent elles aussi être autrices de violences sexuelles – j’utilise à dessein ce néologisme, validé par l’Académie française dans sa séance du jeudi 28 février 2019, puisque je suis précisément en train d’écrire, et que c’est là une excellente manière d’expurger ses traumas plutôt que de les transmettre à d’autres.

Cette statistique de 9 sur 10 montre les limites de toute logique binaire, manichéenne, simple à penser, prête à enfiler, et donc par nature confortable…

Il est impératif de nous en préserver à tout prix.

Etait-il dès lors pertinent de ne pas utiliser de voix d’hommes dans le module ?

Mon choix a été de dire que non, pour les motifs précédemment évoqués : nulle victime ne doit être oubliée, occultée, invisibilisée. Or, de fait, certaines peuvent avoir été confrontées à des agresseurs de sexe féminin. Fallait-il dans ces conditions infliger à ces victimes, au motif qu’elles sont moins nombreuses, de n’entendre que des voix de femmes ? 

Toutes les situations doivent être envisagées, si impensables soient-elles. Cela peut nous faire peur, nous faire mal, être pour nous difficile à endurer. Toutefois, en tant qu’adultes citoyens et responsables, nous avons le devoir absolu de nous éveiller et de ne rien laisser passer sur le front des violences pour les générations à venir.

Nous devons surmonter notre désagrément, notre dégoût, les certitudes confortables dans lesquelles il est si facile de s’avachir, pour prêter attention à toutes les victimes. Ce qui signifie de n’en oublier aucune, garçon, fille ou intersexe.

Et donc de nous engager TOUS ET TOUTES, sans exception ni prétexte.

Le module n’est ici qu’un prétexte, précisément, pour évoquer tout cela. Mais je digresse...

Les hommes ont donc eux aussi un rôle crucial à jouer dans cette mobilisation, aux côtés des femmes.

A l’instar de Bastien, membre d’une association de promotion de la santé en lutte contre les violences sexuelles que vous rencontrerez dans le module, et Claire, victime de violences sexuelles dans l’enfance à laquelle j’ai prêté ma voix.

Pour en avec finir avec les agresseurs, je voudrais leur dire ceci : « J’entends ce que vous avez subi enfant, a fortiori quand la personne qui vous a agressée était un ou une membre de votre famille. C’est une horreur dévastatrice que nul ne devrait connaître.

J’oppose cependant mon veto très net - c’est mon droit et mon devoir - au fait d’agresser qui que ce soit en raison de votre mémoire traumatique.

 Je reconnais toutefois que vous avez vécu à une époque où il n’existait pas encore de prise en charge du psycho-traumatisme et que cela n’a pas dû être aisé pour vous.

Toutefois, quand vous avez senti que vous étiez en passe de faire subir à autrui ce que l’on vous avait fait, vous auriez dû prendre les mesures nécessaires à la sécurité des enfants qui vous entouraient et le paient très cher à leur tour.

 Ne pas les contraindre à fuir ou à disparaître, et briser l’omerta sur vos propres traumas, dont vous étiez bien placé pour connaître le prix ».

Pour ne pas rester sur une récrimination peu constructive, je leur dirai aussi ceci :

« Des mutations sociétales si profondes prennent du temps. Dans le silence et la tolérance générale qui ont si souvent entravé la révélation de tels faits, il vous eut fallu une exemplarité particulière pour trouver moyen de vous dénoncer. Tout simplement, vous n’avez pas été à la hauteur. Gageons que les adultes d’aujourd’hui feront tout pour oeuvrer de leur mieux afin que les enfants présents et à venir soient davantage préservés de prédateurs sans foi ni loi tels que vous ».

Une héroïne visionnaire

Muriel Salmona est à cet égard une héroïne visionnaire qui, victime dans son enfance, à une époque ou rien ni personne ne s’intéressait au sujet, n’a eu de cesse toute sa vie de lutter pour qu’un sort meilleur soit réservé à ses descendant.e.s.

Il ne s’agit pas ici de l’encenser -- je n’ai aucune passion pour les icônes -- mais de rendre hommage à son courage hors normes à une époque où rien n’existait sur ce terrain-là.

Enfant traumatisée, elle s’est longtemps dissimulée sous une table après avoir été violée, tant elle avait peur et était dissociée, avant de se lancer dans la mission de vie qui s’est imposée à elle dès l’enfance : aider les autres et changer le monde. Beaucoup d’entre nous ne lui dirons jamais assez merci.

D’autres, au contraire, ont opté pour une course folle faite d’agressions en série ou de désertions faute de savoir s’arrêter à temps. Il serait difficile de ne pas leur en tenir rigueur.

Maintenant, que pouvons-nous faire ?

Maintenant, nous pouvons prendre la parole, écrire, nous documenter, nous former et diffuser les connaissances contre cette arme de malheur, cette bombe à déclenchement automatique et/ou plusieurs fois différés que sont les violences sexuelles et les autres psycho-traumatismes, qui ravagent tout sur leur passage depuis des générations.

Nous pouvons faire attention aux propos de celles et ceux qui nous entourent et tirent si souvent la sonnette d’alarme sur leur situation sans que personne n’y prête attention.

Nous devons ouvrir non seulement nos oreilles mais aussi nos yeux et nos coeurs pour capter un maximum des signaux parfois ténus adressés par les victimes, qui communiquent chacune à leur manière, et parfois de manière si sophistiquée qu’il faut avoir des sens très aiguisés pour percevoir de quoi il retourne.

Mieux, nous pouvons leur poser la question de ce qu’elles ont subi ou subissent, avec tact, patience et douceur. Et c’est là que j’en reviens – je suis une personne obstinée - à l’usage de voix d’hommes et de femmes dans le module « Protection de l’enfant contre les violences sexuelles ».

Chargée de la conception pédagogique de ce module, j’ai délibérément opté pour une approche mixte, dans une logique d’inclusion. Car le monde ne pourra changer que si toute la société s’en empare : femme, homme, intersexe…

Nous élever les uns contre les autres n’y changera rien. La lutte contre les violences sexuelles et toutes les injustices doit nous mobiliser collectivement, avec passion et fermeté.

Or, c’est bien la société patriarcale, dans tout ce qu’elle a de toxique, qui a engendré les violences sexuelles. Il convient désormais d’y mettre un terme définitif. Cela suppose que chacun retrousse ses manches avec courage et honnêteté, et ne détourne plus le regard devant l’insupportable…

Il faut donc non seulement lutter contre le sexisme et former les enfants sur la question du consentement mais, plus généralement, lutter contre toute idéologie tendant à dévaloriser et défavoriser autrui en raison de ses différences : par exemple l'origine, le sexe, l'âge, l'orientation sexuelle, les convictions politiques, philosophiques ou religieuses, le handicap...

Cela s’appelle la tolérance et ne doit jamais être tenu pour acquis.

Il est impératif de donner d’autres options aux garçons que d’exprimer leur colère par des coups de poing et aux filles de se soumettre à n’importe quoi.

Il faut promouvoir une société plus inclusive, en investissant massivement dans la lutte contre les violences sexuelles et en faveur d’une société plus égalitaire.

La prise en charge du psycho-traumatisme fait encore défaut aujourd’hui. Les pouvoirs publics doivent impérativement en faire un axe politique majeur, quel que ce soit le prix à payer.

Car investir dans la prévention et la détection systématique des violences est bien moins couteux en termes humains et financiers que de fuir en avant ad vitam aeternam.

Dans ce combat fondamental, toutes les voix qui s’élèvent pour agir en faveur de l’intérêt général sont pertinentes. C’est d’ailleurs l’une des vertus des réseaux sociaux que de les faire émerger.

J’entends bien, toutefois, que certaines victimes puissent être légitimement traumatisées en entendant des voix masculines dans le module de formation en ligne que nous avons réalisé et je leur présente mes plus plates excuses pour le choix qui s’est imposé à moi…

Il ne faut jamais fermer la porte aux objections, elles sont une voie de progrès sociétal.

Anne Baudeneau

#ProtégeonsLesEnfants

#MetooInceste

Module de formation « Protection de l’enfant contre les violences sexuelles »

https://www.memoiretraumatique.org/publications-et-outils/module-de-formation-interactif-sur-les-violences-sexuelles-faites-aux-enfants.html

Module de formation « Protection des personnes en situation de handicap contre les violences sexuelles »

https://www.memoiretraumatique.org/publications-et-outils/formation-interactive-violences-sexuelles-aux-handicapes.html

 

 

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