ANNE BOUILLON
Avocate. Spécialisée en défense des femmes victimes de violences
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 mars 2020

Journal de confinement d'une avocate impuissante

À la manière de telle autrice, ou de tel chroniqueur, à mon tour de proposer mon « journal de confinement ». Journal d'une avocate en droit des femmes confinée. Avocates en télétravail, cela ne veut rien dire. La défense virtuelle, ça n'existe pas. Mon journal d'avocate en droit des femmes est celui de ma frustration. De mon impuissance quotidienne.

ANNE BOUILLON
Avocate. Spécialisée en défense des femmes victimes de violences
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A la manière de telle autrice, ou de tel chroniqueur, à mon tour de proposer mon "journal de confinement".

Journal d'une avocate en droit des femmes confinée. Attention il n'y aura ici ni recettes, ni concours de puzzle, pas plus que de yoga matinal.

Depuis le 17 mars dernier mon cabinet est fermé. Le rideau est tiré. Comme tout le monde je suis chez moi...

Avec mes collaboratrices nous "télé travaillons". C'est à dire que nous avons toutes pris de grosses piles de dossiers, celles des urgences, les poussiéreuses, la pile des difficiles, un ordinateur et nos téléphones intelligents, avant de fermer derrière nous la porte du bureau.

Depuis le 17 mars, de chez nous, nous maintenons des horaires, nous trions des documents, nous rédigeons des projets d'actes, nous écrivons des mails, beaucoup de mails, passons des coups de fils... Nous faisons comme tout le monde : Face-Time, Whatsapp, live sur Facebook....

Nous luttons contre la tentation de brasser du vent. 

Nous comblons le vide qui remplit tout. 

Avocates en télétravail, cela ne veut rien dire. La défense virtuelle, ça n'existe pas. 

En tout cas je ne sais pas la pratiquer.

Pour défendre, il faut se rencontrer, se parler, se voir. Il faut se regarder, essayer de se comprendre se rejoindre. Se toucher parfois. Il faut aussi se jauger, se renifler, se sentir ou ne pas se sentir et finalement décider de nouer ce pacte de défense, de confiance et d'engagement. 

Ce métier est nécessairement corporel. Il est physique, incarné et même charnel. Il est fait de voix, de silences, de corps qui se lèvent et qui plaident. Il revêt parfois les atours d'un sport de combat. Il se pratique en robe et dans les Palais. Pas derrière un écran.

Depuis le 17 mars, c'est le vide qui gagne du terrain dans notre quotidien d'avocates: audiences reportées sine-die, expertises médico-légales différées, rendez vous annulés.

En sécurité chez nous, nous ne pouvons plus défendre les victimes de violences conjugales aux cotés desquelles nous intervenons tous les jours; Victimes qui elles se retrouvent confinées là même ou elles souffrent et enfermées avec celui qui les violente. 

Les juges sont devenus quasi inaccessibles, les rares audiences qui se tiennent encore se font par visio-conférence, les palais de justice sont cadenassés.

Alors dans mon journal de confinement, on trouve du vide et du silence. 

Le silence de toutes celles qui s’apprêtaient il y a 10 jours encore à sauter le pas, à partir, fuir,  et avec lesquelles avait été répété et peaufiné le scénario de la mise à l'abri. 

De celles là plus de nouvelles. Que deviennent- elles ? Que vivent- elles ? Leur projet d’exfiltration a t-il été découvert ? EN subissent-elles les conséquences ?

Au silence, additionnons la solitude de celles qui se trouvent désormais prises au piège. Toute sortie du domicile est désormais conditionnée à l'accord de Monsieur ET à une case à cocher !

L'emprise trouve ces jours ci les conditions idéales à son plein épanouissement.

Hier l'une d'elles profite de l'absence éphémère de son mari. Elle m'envoie un mail. Je la rappelle immédiatement. Elle m'explique que cette fois ca y est, il a porté la main sur elle. Il a dépassé le cap des simples insultes et l'a jeté contre le mur, a cassé l'ordinateur et lui a hurlé sa rage au visage sous les yeux ébahis et de leur gamin de 5 ans. Depuis elle est pétrifiée. Elle raccroche précipitamment. 

Une autre a cru pouvoir profiter de l'annonce du confinement pour trouver refuge avec les gosses chez de la famille en Basse Bretagne. Monsieur ne s'est pas laissé berner. Il est venu récupérer tout le monde et depuis règle ses comptes, toutes portes fermées.

Une autre enfin me dit qu'elle a voulu déposer plainte. Mais qu'il lui a été demandé de revenir après le confinement. Pour l'heure les forces de l'ordre sont mobilisées sur d'autres fronts.

Mon journal d'avocate en droit des femmes est celui de ma frustration. De mon impuissance quotidienne.

Finalement pas grand chose en comparaison de ce qu'elles sont en train de vivre.....

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel