Directives anticipées, je, nous, ils.

A toutes fins utiles, j’ai rédigé mes directives anticipées. Techniquement, c’est simple, on télécharge un formulaire, on le complète, on demande à une personne de parfaite confiance de signer et d’en conserver une copie, enfin, optionnel mais recommandé si l’on a un peu de temps devant soi, on discute avec son médecin traitant.

A toutes fins utiles, j’ai rédigé mes directives anticipées. Techniquement, c’est simple, on télécharge un formulaire, on le complète, on demande à une personne de parfaite confiance de signer et d’en conserver une copie, enfin, optionnel mais recommandé si l’on a un peu de temps devant soi, on discute avec son médecin traitant. Exemple : si je survis à la réanimation (statistiquement deux chances sur trois), quels sont pour moi les risques de séquelles physiques? mentales ? Quid après une oxygénation mécanique de trois semaines ? A toutes fins utiles, le médecin (le mien est une dame très sympathique) archive un exemplaire.

Je. Après tout, mon âge, mes antécédents, mes convictions, ça ne regarde que moi. En l’absence de directives, qui décide ? Un collectif hybride appelé le « corps médical ». Moralement et légalement, le médecin (ils sont souvent plusieurs) est tenu de donner le meilleur traitement disponible, la loi prévoit que le patient lui accorde un « consentement libre et éclairé ». Le droit de ne pas consentir existe, je m’en suis déjà servi. Non merci, docteur. Dans l’urgence, ni éclairage, ni consentement, le médecin pare au plus pressé, le malade n’en peut mais. En seconde ligne la famille (pourquoi justement « la famille » ?). On arrête le traitement ? on continue ? Discorde et culpabilité garanties. Je… Peu importe mes raisons, vivre n’est pas survivre, ça suffit comme raison.

Nous. Rédiger nos directives anticipées est une des rares libertés qui nous reste pour résister au primat désespérant de la santé. D’un côté un État en faillite moralo-managériale, de l’autre des professionnels de santé débordés et nous au balcon. Nos neurones confinés cherchent une issue par le haut. Nous nous accrochons à une certaine idée de la dignité, d’un « je » et d’un « nous » qui n’auraient pas abdiqué. Nous rédigeons des directives anticipées, chacun pour soi comme sujet d’une histoire couturée de cicatrices et chacun pour « nous » comme sujet collectif d’une histoire dont nous ne sommes pas les spectateurs tétanisés.

Ils ou eux, ce sont les managers que, dans un cadre démocratique dont on connaît les angles aveugles, nous nous sommes choisis. La grande Faucheuse est de retour, la peur généreusement arrosée par les canaux de désinformation atteint des sommets, l’heure de gloire des managers est arrivée, « nous sommes en guerre ». Le management par la peur n’est pas l’apanage de notre époque de flux tendu, il est vieux comme le monde, d’une main on plonge le quidam dans la terreur de l’Enfer ou de la précarité, de l’autre on lui vend des assurances, on gagne sur les deux tableaux. Comme tout le monde, nous tremblons devant la mort mais notre peur n’est pas leur joujou. Nous en faisons notre propre affaire. Un troupeau d’égarés aveuglés tétanisés ratatinés recroquevillés ne rédige pas de directives anticipées.

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