ANNE BRUNSWIC
Promeneuse, autrice, citoyenne engagée pour les droits des demandeurs d'asile.
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 juil. 2018

Migrants: où est la gauche?

Trêve de leçons de morale. Trêve de « pédagogie ». Au moment où une majorité en France, en Europe, aux États-Unis réclame à cor et à cri des frontières, n’importe quelle ligne Maginot qui tiendrait à distance précarité et insécurité, la gauche déserte. Renonçant au débat politique programme contre programme, elle sort les mouchoirs. Ouvrant un boulevard à l'extrême-droite.

ANNE BRUNSWIC
Promeneuse, autrice, citoyenne engagée pour les droits des demandeurs d'asile.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Migrants : où est la gauche ?

Trêve de leçons de morale. Trêve de « pédagogie ». Ils n’ont pas le cœur plus dur ni l’esprit plus obtus que la moyenne ceux qui craignent d’être submergés par des hordes de migrants, pauvres, barbares, délinquants, voire terroristes.

Comme la mondialisation, la xénophobie ne connaît pas de frontière. Ici ce sont les Musulmans, outre-Manche les Polonais, outre-Atlantique les Latinos. En Grèce ce sont les Albanais, en Iran les Afghans, en Afrique du sud les Congolais, en Inde les Bangladais… Un seul cri dans le monde entier : « On n’est plus chez nous ».

En France comme ailleurs, chacun aspire légitimement à la stabilité, la sécurité, la protection. Dans tous les pays développés, à mesure que ce sont accrues les inégalités, se sont affaissées les minces barrières séparant les classes moyennes des classes populaires, les classes populaires des pauvres, les pauvres des « exclus ». Rien d’étonnant à ce qu’on trouve de fortes affinités entre cette majorité populaire menacée de déclassement et les partis xénophobes.

Que disent à ces masses les dirigeants de gauche ? « Vous n’avez pas compris », « vous êtes sans cœur », « vous vous trompez de colère ».  Personne n’aime les donneurs de leçons, surtout quand ils ne donnent pas l’exemple. En substance, leur doctrine se résume, en amont, à supprimer les motifs de l’exil, en aval, à accueillir dignement.

Cette maigre doctrine n’accouche d’aucun programme. Pour ne parler que de l’aval : A-t-on vu un dirigeant de la gauche française accueillir à Valencia les rescapés de l’Aquarius ? Exiger en termes clairs que la France prenne toute sa part, non seulement dans le financement mais dans la mise en œuvre d’une politique d’accueil ? En en a-t-on entendu un expliquer en quoi consisterait une politique d’accueil « digne ». Ils se sont opposés à la loi Collomb, c’était le moins. Qu’ont-ils proposé ? Qu’ont-ils seulement expliqué ? Quid du CESEDA, de la Convention de Genève, du règlement de Dublin ? S’ils avaient fait le service minimum, on saisirait immédiatement pourquoi le projet de faire le tri (sic) entre les « personnes ayant vocation à être réfugiées » et les autres est vide de sens. Personne n’a « vocation » tant qu’il n’a eu ni les moyens d’expliquer sa situation personnelle, ni la possibilité de recourir à un avocat.

Quant à l’amont, la droite a un programme qu’elle met activement en œuvre : empêcher par tous les moyens licites et illicites les indésirables de mettre le pied en Europe. A cela, que répond la gauche ? Faut-il renégocier nos échanges commerciaux sur une base équitable ? Cesser le dumping sur les produits de notre agriculture? Faut-il cesser de vendre des armes et des engins de répression contre les civils ? Faut-il investir massivement dans l’instruction des filles (meilleur moyen de régulation des naissances connu à ce jour) ? Faut-il traîner en justice les corrupteurs à l'égal des corrompus ? Faut-il poursuivre les firmes qui arrosent les régimes dictatoriaux, détruisent les milieux naturels ?

Heureusement qu'il existe des ONG. On a beau scruter les programme des partiss, pas le début d’une politique. Pourquoi tant de frilosité voire tant de paresse ? Une seule réponse depuis quarante ans : « Parce que ça risquerait de faire monter l’extrême-droite ». Quarante ans de promesses non-tenues et de politiques de plus en plus à droite.

Grâce à quoi, avec au départ quelques centaines de militants, l’extrême-droite a conquis l’hégémonie . Onze millions de voix au second tour de la Présidentielle, avec une belle progression par rapport au premier tour.

Comme la gauche juge la bataille perdue, elle déserte, en silence ou avec panache. Le leader de la France insoumise  - pas plus coupable qu'un autre -- s’emploie, pour ne pas trop parler d’Europe aux prochaines élections européennes, à tracer les contours de ce qui pourrait devenir à terme une mini-Internationale offrant une alternative au capitalisme néo-libéral. Ou comment ne pas parler d’Europe aux futures élections européennes. Quant à savoir si la gauche vivra assez longtemps pour voir les fruits de ces efforts intermittents, c’est une autre affaire. Pour l’instant, il ne s’agit que d’une poignée de dirigeants de gauche unis par de communes détestations.

Tenues à distance de cette haute (et secrète) diplomatie, la base très dégarnie affronte une autre réalité, glaçante : une population de citoyens (et de non-citoyens) pour qui les idées d’extrême-droite ont la force de l’évidence. Au moment où une majorité en France, en Europe, aux États-Unis réclame à cor et à cri des frontières, n’importe quelle ligne Maginot qui tiendrait à distance précarité et insécurité, la gauche n’a rien à dire. Sortez vos mouchoirs. Pleurez à l’unisson les noyés, les excisées, les esclavagisés, les assignés à résidence, les torturés, les rançonnés, les survivants de toutes les barbaries… Et accablez de vos mépris les égoïstes et benêts qui refusent leur compassion au migrant. Le migrant, comme naguère pour les maoïstes le travailleur immigré, se substituant au petit blanc embourgeoisé et lepénisé.

Que l’on redoute de se laisser entraîner sur le terrain des chemises noires et brunes, cela se conçoit. Mais se présenter les mains vides devant cette majorité populaire qui se jette dans leurs bras est suicidaire. Comme l’était, on ne peut s’empêcher d’y penser, l’aveuglement mortifère des sociaux-démocrates et des communistes allemands à la veille de l’élection d’Hitler.

Les précaires, les précarisés et les futurs précaires font le constat qu’aucune institution supranationale n’a pour objet de les protéger. Ont-ils tort ? Il leur reste ce fragile espace d’entre-soi qu’on appelle la Nation. Des frontières plus hautes et mieux gardées, disent-ils, nous mettront à l’abri, au moins pour quelque temps. Nous pensons l’inverse : davantage de frontières, aussi loin qu’on les reculera, n’assureront pas davantage de sécurité, bien au contraire. Nous pensons aussi qu’un État (national ou européen) de plus en plus policier étouffera inéluctablement toute liberté démocratique. Là est le débat politique. Nous ne pouvons l’éluder au prétexte qu’il ferait le jeu de l’extrême-droite ou qu’il y aurait mieux à faire ailleurs. Nous ne pouvons l'éluder au motif foncièrement antidémocratique que ceux qui ne partagent pas nos opinions seraient des sous-hommes méprisables.

Que les dernières forces de gauche cessent d’urgence leurs guerres picrocholines. Puisqu’elles n’ont semble-t-il aucune politique digne de ce nom, que l’ignorance crasse règne dans les rangs, qu’elles veuillent bien écouter des avis éclairés. Nous sommes nombreux, praticiens et théoriciens des migrations, à pouvoir et vouloir les y aider.

Sinon, sinon quoi ? Devenus sans objet, nous disparaîtrons tous, le leader maximo comme le soutier. Cela s’est déjà vu. En Italie, en Israël et ailleurs. Exit la gauche. L’extrême-droite de naguère est désormais le centre et ses seuls concurrents sont encore plus à droite.  

Les migrants, quoi qu’il arrive – l’Europe et les États-Unis peuvent bien imploser comme il y a trente ans l’Union soviétique — vivront car ils ont pour eux le nombre, la jeunesse, l’énergie de l’espoir et celle du désespoir. N’aurons-nous à leur laisser que des décombres ?

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget
Journal
Gare d’Austerlitz : le futur complexe immobilier visé par une plainte
Des associations viennent de déposer plainte pour détournement de fonds publics au sujet de la construction du futur siège de l’Agence française de développement. Elles dénoncent son coût de 924 millions d’euros, au centre d’un gigantesque projet de bureaux et de galeries commerciales.  L’aménagement de ce quartier au cœur de Paris crée une cascade de controverses.
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo