Migrants: où est la gauche?

Trêve de leçons de morale. Trêve de « pédagogie ». Au moment où une majorité en France, en Europe, aux États-Unis réclame à cor et à cri des frontières, n’importe quelle ligne Maginot qui tiendrait à distance précarité et insécurité, la gauche déserte. Renonçant au débat politique programme contre programme, elle sort les mouchoirs. Ouvrant un boulevard à l'extrême-droite.

Migrants : où est la gauche ?

Trêve de leçons de morale. Trêve de « pédagogie ». Ils n’ont pas le cœur plus dur ni l’esprit plus obtus que la moyenne ceux qui craignent d’être submergés par des hordes de migrants, pauvres, barbares, délinquants, voire terroristes.

Comme la mondialisation, la xénophobie ne connaît pas de frontière. Ici ce sont les Musulmans, outre-Manche les Polonais, outre-Atlantique les Latinos. En Grèce ce sont les Albanais, en Iran les Afghans, en Afrique du sud les Congolais, en Inde les Bangladais… Un seul cri dans le monde entier : « On n’est plus chez nous ».

En France comme ailleurs, chacun aspire légitimement à la stabilité, la sécurité, la protection. Dans tous les pays développés, à mesure que ce sont accrues les inégalités, se sont affaissées les minces barrières séparant les classes moyennes des classes populaires, les classes populaires des pauvres, les pauvres des « exclus ». Rien d’étonnant à ce qu’on trouve de fortes affinités entre cette majorité populaire menacée de déclassement et les partis xénophobes.

Que disent à ces masses les dirigeants de gauche ? « Vous n’avez pas compris », « vous êtes sans cœur », « vous vous trompez de colère ».  Personne n’aime les donneurs de leçons, surtout quand ils ne donnent pas l’exemple. En substance, leur doctrine se résume, en amont, à supprimer les motifs de l’exil, en aval, à accueillir dignement.

Cette maigre doctrine n’accouche d’aucun programme. Pour ne parler que de l’aval : A-t-on vu un dirigeant de la gauche française accueillir à Valencia les rescapés de l’Aquarius ? Exiger en termes clairs que la France prenne toute sa part, non seulement dans le financement mais dans la mise en œuvre d’une politique d’accueil ? En en a-t-on entendu un expliquer en quoi consisterait une politique d’accueil « digne ». Ils se sont opposés à la loi Collomb, c’était le moins. Qu’ont-ils proposé ? Qu’ont-ils seulement expliqué ? Quid du CESEDA, de la Convention de Genève, du règlement de Dublin ? S’ils avaient fait le service minimum, on saisirait immédiatement pourquoi le projet de faire le tri (sic) entre les « personnes ayant vocation à être réfugiées » et les autres est vide de sens. Personne n’a « vocation » tant qu’il n’a eu ni les moyens d’expliquer sa situation personnelle, ni la possibilité de recourir à un avocat.

Quant à l’amont, la droite a un programme qu’elle met activement en œuvre : empêcher par tous les moyens licites et illicites les indésirables de mettre le pied en Europe. A cela, que répond la gauche ? Faut-il renégocier nos échanges commerciaux sur une base équitable ? Cesser le dumping sur les produits de notre agriculture? Faut-il cesser de vendre des armes et des engins de répression contre les civils ? Faut-il investir massivement dans l’instruction des filles (meilleur moyen de régulation des naissances connu à ce jour) ? Faut-il traîner en justice les corrupteurs à l'égal des corrompus ? Faut-il poursuivre les firmes qui arrosent les régimes dictatoriaux, détruisent les milieux naturels ?

Heureusement qu'il existe des ONG. On a beau scruter les programme des partiss, pas le début d’une politique. Pourquoi tant de frilosité voire tant de paresse ? Une seule réponse depuis quarante ans : « Parce que ça risquerait de faire monter l’extrême-droite ». Quarante ans de promesses non-tenues et de politiques de plus en plus à droite.

Grâce à quoi, avec au départ quelques centaines de militants, l’extrême-droite a conquis l’hégémonie . Onze millions de voix au second tour de la Présidentielle, avec une belle progression par rapport au premier tour.

Comme la gauche juge la bataille perdue, elle déserte, en silence ou avec panache. Le leader de la France insoumise  - pas plus coupable qu'un autre -- s’emploie, pour ne pas trop parler d’Europe aux prochaines élections européennes, à tracer les contours de ce qui pourrait devenir à terme une mini-Internationale offrant une alternative au capitalisme néo-libéral. Ou comment ne pas parler d’Europe aux futures élections européennes. Quant à savoir si la gauche vivra assez longtemps pour voir les fruits de ces efforts intermittents, c’est une autre affaire. Pour l’instant, il ne s’agit que d’une poignée de dirigeants de gauche unis par de communes détestations.

Tenues à distance de cette haute (et secrète) diplomatie, la base très dégarnie affronte une autre réalité, glaçante : une population de citoyens (et de non-citoyens) pour qui les idées d’extrême-droite ont la force de l’évidence. Au moment où une majorité en France, en Europe, aux États-Unis réclame à cor et à cri des frontières, n’importe quelle ligne Maginot qui tiendrait à distance précarité et insécurité, la gauche n’a rien à dire. Sortez vos mouchoirs. Pleurez à l’unisson les noyés, les excisées, les esclavagisés, les assignés à résidence, les torturés, les rançonnés, les survivants de toutes les barbaries… Et accablez de vos mépris les égoïstes et benêts qui refusent leur compassion au migrant. Le migrant, comme naguère pour les maoïstes le travailleur immigré, se substituant au petit blanc embourgeoisé et lepénisé.

Que l’on redoute de se laisser entraîner sur le terrain des chemises noires et brunes, cela se conçoit. Mais se présenter les mains vides devant cette majorité populaire qui se jette dans leurs bras est suicidaire. Comme l’était, on ne peut s’empêcher d’y penser, l’aveuglement mortifère des sociaux-démocrates et des communistes allemands à la veille de l’élection d’Hitler.

Les précaires, les précarisés et les futurs précaires font le constat qu’aucune institution supranationale n’a pour objet de les protéger. Ont-ils tort ? Il leur reste ce fragile espace d’entre-soi qu’on appelle la Nation. Des frontières plus hautes et mieux gardées, disent-ils, nous mettront à l’abri, au moins pour quelque temps. Nous pensons l’inverse : davantage de frontières, aussi loin qu’on les reculera, n’assureront pas davantage de sécurité, bien au contraire. Nous pensons aussi qu’un État (national ou européen) de plus en plus policier étouffera inéluctablement toute liberté démocratique. Là est le débat politique. Nous ne pouvons l’éluder au prétexte qu’il ferait le jeu de l’extrême-droite ou qu’il y aurait mieux à faire ailleurs. Nous ne pouvons l'éluder au motif foncièrement antidémocratique que ceux qui ne partagent pas nos opinions seraient des sous-hommes méprisables.

Que les dernières forces de gauche cessent d’urgence leurs guerres picrocholines. Puisqu’elles n’ont semble-t-il aucune politique digne de ce nom, que l’ignorance crasse règne dans les rangs, qu’elles veuillent bien écouter des avis éclairés. Nous sommes nombreux, praticiens et théoriciens des migrations, à pouvoir et vouloir les y aider.

Sinon, sinon quoi ? Devenus sans objet, nous disparaîtrons tous, le leader maximo comme le soutier. Cela s’est déjà vu. En Italie, en Israël et ailleurs. Exit la gauche. L’extrême-droite de naguère est désormais le centre et ses seuls concurrents sont encore plus à droite.  

Les migrants, quoi qu’il arrive – l’Europe et les États-Unis peuvent bien imploser comme il y a trente ans l’Union soviétique — vivront car ils ont pour eux le nombre, la jeunesse, l’énergie de l’espoir et celle du désespoir. N’aurons-nous à leur laisser que des décombres ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.