Pourquoi je ne manifesterai pas aujourd'hui contre l'antisémitisme

Une manif pour dénoncer les crimes et délits antisémites pleines de calculs politiques. Elles n'ébranlera pas ceux qui professent et pratiquent la haine des juifs. Elle vise sans les nommer deux adversaires : le mouvement des Gilets jaunes et les antisionistes. Disqualifiés. Alain Finkielkraut essuie les crachats, c'est triste, surtout quand le scénario se répète.

Il n’appartient pas aux juifs de lutter contre l’antisémitisme. On est toujours soupçonné de manquer d’objectivité. Il appartient aux sociétés rongées par l’antisémitisme, notamment à l’Est de l’Europe et en Russie (merci Soljenitsyne) de faire le travail. Les plaidoyers juifs y sont totalement inaudibles. On n'écoute pas les agneaux qui prônent l'interdiction du gigot dominical.

En Allemagne, l’État nouvellement démocratique s’est mobilisé pour rééduquer massivement, enseigner l’histoire des crimes, revisiter tous les fondamentaux de Luther à Wagner. Les résultats ont été impressionnants sur la jeunesse, faibles sur les adultes. La réunification post-communiste a rebattu les cartes. L’arrivée massive des réfugiés aussi. Rien n’est jamais acquis.

Je manque moi-même d’objectivité. Née juive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, élevée dans un milieu juif largement sioniste, j’ai forcément eu des expériences contrastées, pas toutes plaisantes. Une chose est sûre : la figure de la victime n'avait pas la cote. Bien ou mal ? Ou les deux ? On a commencé à pleurer publiquement et collectivement nos morts avec 40 ans de retard.

Pourquoi faut-il qu'on évoque toujours l'extermination nazie pour fonder une "pédagogie" de l'antisémitisme. Avant Auschwitz, l'antisémitisme était une opinion comme une autre, après, il est devenu un crime ? Tant qu'un peuple n'est pas passé par les chambres à gaz, il serait licite de le haïr, de lui faire subir des persécutions ? Je sens une grande faiblesse dans cette pseudo-pédagogie. Par ailleurs, tout n'est pas affaire de pédagogie. Les femmes, les Noirs, les "minorités sexuelles" en savent quelque chose.

Les gouvernements successifs d’Israël n'ont jamais lutté contre l’antisémitisme. On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis. Ils l’instrumentalisent pour se poser collectivement et à jamais en victimes. Pour faire monter le sentiment d’insécurité parmi les juifs vivant hors d’Israël (la grande majorité), seul réservoir d’immigrants blancs vers Israël. De leur côté, les Israéliens sont nombreux à quitter le pays. Leur destination préférée en Europe : Berlin.

Le CRIF, je ne peux en dire que du mal. Rien que son nom : Conseil représentatif des institutions juives de France. Pas des juifs mais des « institutions juives ». L’on sait vaguement ce que sont ces institutions. On ignore absolument combien de juifs y participent de près ou de loin, a fortiori, combien de juifs de France se sentent représentés par le CRIF. Honte aux élus du peuple français qui courent à ses fameux « dîners » étaler leur philo-sémitisme et leur amour de l’État d’Israël. Leur seul espoir est de glaner les voix d’une « communauté » qui n’existe pas, eux qui n’ont jamais de mots assez durs pour dénoncer le « communautarisme ». Honte à eux qui instrumentalisent le CRIF comme le CRIF les instrumentalise.

Sur la séquence politique récente. Le sens de la démonstration est clair : "Gilets jaunes = antisémitisme". Y a-t-il beaucoup de vrai là-dedans ? un peu ? Est-ce la quintessence, une scorie, un parasite ? Chacun y va de son analyse au doigt mouillé. Peut-on mesurer ? Avec quels instruments ? Qui mesure ? Le Monde dans sa rubrique « Les Décodeurs » a produit une analyse fine des chiffres produits par le CRIF, repris par le ministère de l’Intérieur et les médias. Conclusion, ils sont entachés de nombreux biais méthodologiques, autrement dit fumeux. Le double de 2017 ne veut pas dire le double de 2007, etc. On additionne les crachats et les coups de fils malveillants avec les homicides. L’article n’a guère eu d’écho. Peu importe la réalité à ceux qui veulent la fin de cette rébellion montée des profondeurs de la France profonde.

A quoi sert M. Alain Finkielkraut ? Au printemps 2016, il vient place de la République à Nuit Debout. Il se fait  malproprement virer comme un malpropre. Il le fait largement savoir. Le lendemain, la France entière est informée que l’ultragauche est aussi intolérante, barbare et infréquentable que l’ultra-droite. Ce qui était à démontrer. A.F. est la victime la plus utile qui soit.

Il a le sens du sacrifice. Samedi dernier, bis repetita. En marge de la marche hebdomadaire des Gilets jaunes, A.F. est pris à partie par plusieurs malotrus, dont le plus virulent, vaguement délinquant, appartiendrait, dit-on, à la mouvance islamiste. Jusqu’à dimanche dernier, on ignorait que les Islamistes avaient infiltré les Gilets Jaunes. A.F. qui avait béni en novembre la sainte colère populaire s’est vite repris. Il est aujourd’hui la victime, non d’une poignée d’excités racistes mais de la monstrueuse coalescence de l’antisémitisme domestique et presque domestiqué du Gaulois (Michel Simon dans Le Vieil homme et l’Enfant) avec l’antisémitisme sanguinaire, délirant de Daech.

A quoi sert A. F. qui occupe compulsivement les antennes et les plateaux ? Le mouvement des Gilets Jaunes est déjà en train de s’épuiser, notamment sous la pression de ses propres contradictions. Reste l’antisionisme de gauche, une des bêtes noires d'A.F. (il en a heureusement d'autres). L’antisionisme des Arabes, il s’y résigne. On ne peut tout de même pas leur demander d’applaudir Israël. Depuis ses prolégomènes il y a un siècle jusqu’à aujourd’hui, l’État juif n'a eu que le mérite de leur fournir un ennemi commun. Ils sont accusés en bloc d'être des antisémites congénitaux. J’ai fait une expérience contraire à Ramallah (Cisjordanie occupée) où j’ai vécu quatre mois en bonne entente avec mes voisins palestiniens à 100% antisionistes (Bienvenue en Palestine, Babel, prix RFI 2004).

L’ennemi d'A.F est l’antisionisme de gauche (par facilité, on le taxe d'extrême-gauche également en Israël). Celui-là n’est pas arabe car cela reviendrait à dire que 100% des Arabes sont d’extrême-gauche. Absurde. Le problème est ailleurs. Les études d’opinion montrent que la fraction de la population française qui juge le plus défavorablement Israël – proches de la France Insoumise et du Parti communiste - est celle où les préjugés antisémites traditionnels (riche, escroc, comploteur, déicide) ont le moins de prise. Pour se tirer de cette difficulté, A.F. use d’un ouvre-boîte pas encore rouillé : "antisioniste" égale "antisémite". Donc « sale sioniste » égale « sale juif ». Malheur aux juifs critiques à des degrés divers envers Israël. Dans mon genre. On connaît tout ça, haine de soi… Cela a valu à la grande Hannah Arendt de pleins seaux d’ordures.

Selon une rhétorique banale, l’antisioniste de gauche se fait « complice objectif » de tous les ennemis d’Israël. Staline n’aurait pas dit mieux. La battue contre les antisionistes ou réputés tels - la définition fait débat - reprend. Israël qui n'a jamais été plus isolé diplomatiquement s'en réjouit. Déstabilisés, les macronistes tentent de se refaire une santé en rédigeant à la hâte un projet de loi qui n’est qu’un ballon d’essai. La droite ne les a pas attendus. Mme Alliot-Marie, Garde des sceaux (on ne connaissait pas alors son affection pour la dictature tunisienne) faisait fermement condamner les militants qui appelaient devant les supermarchés à ne pas acheter de marchandises fabriquées dans les territoires occupés de Cisjordanie. "Incitation à la haine raciale", disaient les juges. Rien que ça! Ce n’était pas du tout l’avis du Parlement européen.

 Comme il y a un peu le feu, on laissera provisoirement de côté le débat sémantico-politique que j’ai à l’occasion avec Dominique Vidal sur le fait de savoir si antisioniste signifie être opposé à la doctrine de Th. Herzel ou scandalisé par le sort infligé aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Je ne ferai pas l’injure aux amis très progressistes à tous égards qui battront le pavé ce soir de les traiter de « complices objectifs » de Macron, du CRIF, de Netanyahou. Je les invite juste à ne pas céder aux campagnes de presse et à l’émotion, à ne pas compliquer les divisions sociales de fractures ethnico-confessionnelles, à penser notre avenir commun dans une société nettement plus juste, plus responsable et plus inclusive.

Demain, on fera le décompte de ceux qui n’auront pas répondu présent aujourd’hui. Et ce sera le même scénario lamentable qu’au lendemain de la marche Charlie.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.